Ouvrons avec W. W. Froggatt un de ces édifices où grouillent des
millions d’existences, bien qu’au dehors on n’y trouve aucune trace de
vie, qu’ils semblent aussi déserts qu’une pyramide de granit et que rien
ne trahisse l’activité prodigieuse qui y fermente jour et nuit.
Comme je l’ai déjà dit, l’exploration n’est pas facile, et avant W. W.
Froggatt, bien peu de naturalistes avaient obtenu des résultats
satisfaisants. Améliorant les méthodes antérieures et mieux outillé que
ses devanciers, l’éminent entomologiste de Sidney fait d’abord scier le
nid par le milieu, puis obliquement de haut en bas. Ses observations,
jointes à celles de T. J. Savage, nous donnent une idée générale et
suffisante de la distribution de la termitière.
Sous une coupole de bois mâché et granulé d’où rayonnent de nombreux
passages, au centre de la cité, à 15 ou 30 centimètres au-dessus de la
base, se trouve une masse ronde de grosseur variable, selon l’importance
de la termitière, mais qui, agrandie aux proportions humaines, serait
plus vaste et plus haute que le dôme de Saint-Pierre de Rome. Elle est
formée de minces couches d’une matière ligneuse, assez molle, qui
s’enroulent concentriquement comme du papier brun. C’est ce que les
entomologistes anglais appellent la «Nursery», que nous nommerons le Nid
et qui correspond aux rayons à couvain de nos abeilles. Il est
généralement plein de millions de petites larves, pas plus grosses
qu’une tête d’épingle, et les murs, apparemment pour en assurer la
ventilation, sont percés de milliers d’ouvertures minuscules. La
température y est sensiblement plus élevée que dans d’autres parties de
la termitière, car il semble que les termites aient connu bien avant
nous les avantages d’une sorte de chauffage central. Toujours est-il que
lorsque la fraîcheur de l’air extérieur la rend plus sensible, la
chaleur contenue dans le nid est telle que T. J. Savage ayant un jour
ouvert assez brusquement les grandes galeries du centre et voulant y
regarder de trop près, recula devant le souffle chaud qui le frappa au
visage, manqua, dit-il, de lui couper la respiration et embua
complètement les verres de son lorgnon.
Comment cette température constante, qui est pour les termites une
question de vie ou de mort, puisqu’un écart de 16° suffit à les tuer,
est-elle entretenue? T. J. Savage l’explique par la théorie du
thermosiphon, la circulation de l’air chaud et de l’air froid étant
assurée par des centaines de couloirs qui parcourent tout le logis.
Quant à la source de chaleur qui, selon les heures et les saisons, ne
doit pas être uniquement solaire, elle est probablement alimentée par la
fermentation d’amas d’herbes ou de débris humides.
Rappelons que les abeilles règlent également à volonté, la température
générale de la ruche et celle de ses diverses parties. Cette
température, durant l’été, ne dépasse pas 85° Fahrenheit et, l’hiver, ne
descend pas au-dessous de 80°. La constante thermique est assurée par la
combustion des aliments et par des équipes de ventileuses. Dans la
grappe où s’élabore la cire, elle s’élève jusqu’à 95° grâce à la
suralimentation des cirières.
Des deux côtés de cette «Nourricerie» d’où des galeries mènent vers de
plus belles chambres, des œufs blancs et oblongs sont empilés en petits
tas, comme des grains de sable. Ensuite, en descendant, nous arrivons à
l’appartement qui renferme la reine. Des voûtes le soutiennent ainsi que
les pièces adjacentes. Le sol est parfaitement uni et le plafond, bas et
cintré, ressemble au dôme que formerait un verre de montre. Il est
impossible à la reine de quitter cette cellule, tandis que les ouvriers
et les soldats qui la soignent et la gardent entrent et sortent
librement. Cette reine, d’après les calculs de Smeathmann, est vingt ou
trente fois plus grosse que l’ouvrier. Cela semble vrai pour les espèces
supérieures, notamment le _Termes Bellicosus_ et le _Natalensis_; car la
taille de la reine est généralement en rapport direct avec l’importance
de la colonie. Pour les espèces moyennes, T. J. Savage a constaté que
dans un nid où l’ouvrier pèse dix milligrammes, la reine en accuse douze
mille. Par contre, chez les espèces primitives, les _Calotermes_, par
exemple, la reine est à peine plus grande que l’insecte ailé.
La loge royale est du reste extensible et on l’élargit à mesure que
prospère l’abdomen de la souveraine. Le roi l’habite avec elle, mais on
ne l’aperçoit guère, étant presque toujours épouvanté et modestement
caché sous l’énorme ventre de son épouse. Nous reparlerons des
destinées, des malheurs et des prérogatives de ce couple royal.
De ces loges, de grands chemins descendent vers les sous-sols où
s’ouvrent de vastes salles soutenues par des piliers. Les emménagements
en sont moins connus, car pour les explorer il faut d’abord les démolir
à coups de hache ou de pioche. Tout ce qu’on peut savoir, c’est que là,
comme du reste autour des loges, se superposent d’innombrables cellules
occupées par des larves et des nymphes à divers stades de leur
évolution. Plus on descend, plus augmentent le nombre et la taille des
jeunes termites. Là aussi se trouvent les magasins où s’entassent le
bois mâché et l’herbe coupée en tout petits morceaux. Ce sont les
provisions de la colonie. Du reste, en cas de disette, quand manque le
bois frais, les murs mêmes de tout l’édifice fournissent, comme dans les
contes de fées, les vivres nécessaires, étant fait de matière
excrémentielle, c’est-à-dire, dans le monde qui nous occupe, éminemment
comestible.
Chez certaines espèces, une partie importante des étages supérieurs est
réservée à la culture de champignons spéciaux qui remplacent les
protozoaires que nous retrouverons au chapitre suivant et qui comme eux
sont chargés de transformer le vieux bois ou l’herbe sèche afin de les
rendre assimilables.
Dans d’autres colonies, on trouve de véritables cimetières installés à
la partie supérieure du monticule. Il est permis de supposer qu’en cas
d’accident ou d’épidémie, les termites de ces colonies ne pouvant
marcher du même pas que la mort et consommer en temps utile les cadavres
qu’elle multiplie outre mesure, les entassent près de la surface afin
que la chaleur du soleil les dessèche rapidement. Ensuite, ils les
réduisent en poudre et forment ainsi une réserve de vivres dont ils
nourrissent la jeunesse de la cité.
Le _Drepanotermes Silvestri_ a même des réserves vivantes, de la viande
sur pied, bien que l’expression soit ici tout à fait impropre, la viande
en question n’ayant plus aucun moyen de locomotion. Quand, pour une
raison que nous ne pénétrons pas, le gouvernement occulte de la
termitière estime que le nombre de nymphes dépasse le nécessaire, on
parque dans des chambres spéciales celles qui sont de trop, après leur
avoir coupé les pattes, afin qu’à se mouvoir sans utilité, elles ne
perdent pas leur embonpoint, puis on les mange au fur et à mesure des
besoins de la communauté.
Chez ces mêmes _Drepanotermes_ on découvre des installations sanitaires.
Les déjections sont accumulées dans les réduits où elles durcissent et
deviennent sans doute plus savoureuses.
Voilà, dans leurs grandes lignes, les emménagements de la termitière.
Ils sont du reste assez variables, car il n’existe pas, nous aurons plus
d’une fois l’occasion de le constater, d’animal moins routinier que
notre insecte et qui sache, aussi habilement, aussi souplement que
l’homme, se plier aux circonstances.
V
De l’énorme hypogée qui généralement s’enfonce sous terre à proportion
qu’il s’élève au-dessus, rayonnent d’innombrables, d’interminables
couloirs qui s’étendent au loin, à des distances qu’on n’a pas encore pu
mesurer, jusqu’aux arbres, aux broussailles, aux herbes, aux maisons qui
fournissent la cellulose. C’est ainsi que certaines parties de l’île de
Ceylan et de l’Australie, principalement Thursday Island et l’archipel
de Cap York, sur des kilomètres d’étendue, sont minées par les galeries
souterraines de ces gnomes et rendues complètement inhabitables.
Au Transvaal et à Natal, le sol, d’un bout à l’autre du pays, est
sillonné de termitières; et Cl. Fuller y a trouvé, sur deux petites
surfaces de 635 mètres carrés, quatorze et seize nids appartenant à six
espèces différentes. Dans le Haut-Katanga, on rencontre souvent, par
hectare, une termitière haute de six mètres.
Au rebours de la fourmi qui circule librement à la surface du sol, les
termites, excepté les adultes ailés dont nous parlerons tout à l’heure,
ne quittent pas les chaudes et humides ténèbres de leur tombeau. Ils ne
cheminent jamais à découvert et naissent, vivent et meurent sans voir la
lumière du jour. En un mot, il n’est pas d’insectes plus secrets. Ils
sont voués à l’ombre éternelle. Si, pour se ravitailler, il leur faut
franchir des obstacles qu’ils ne peuvent percer, les ingénieurs et les
pionniers de la cité sont réquisitionnés. Ils construisent de solides
galeries formées de débris de bois savamment malaxés et de matière
fécale. Ces galeries sont tubulaires quand elles n’ont pas de soutien;
mais leurs techniciens, avec une habileté remarquable, tirent parti des
moindres circonstances qui permettent la plus minime économie de travail
et de matière première. Ils agrandissent, rectifient, raccordent,
polissent les crevasses profitables. Si la galerie court le long d’une
paroi, elle deviendra semi-tubulaire; si elle peut suivre l’angle formé
par deux murs, elle sera simplement couverte de ciment, ce qui épargne
deux tiers de la besogne. Dans ces couloirs, strictement mesurés à la
taille de l’insecte, de distance en distance, sont ménagés des garages
analogues à ceux de nos étroites routes de montagne, afin de permettre
aux porteurs encombrés de vivres de se croiser sans difficulté. Parfois,
comme l’a observé Smeathmann, quand le trafic est intense, ils réservent
une voie à l’aller et une autre au retour.
Ne quittons pas cet hypogée sans appeler l’attention sur une des plus
étranges, des plus mystérieuses particularités de ce monde qui renferme
tant d’étrangetés et de mystères. J’ai déjà fait allusion à l’humidité
surprenante et invariable qu’ils parviennent à entretenir dans leurs
demeures, malgré l’aridité de l’air et du sol calcinés, malgré les
implacables ardeurs des interminables étés tropicaux qui tarissent les
sources, dévorent tout ce qui vit sur terre et dessèchent jusqu’aux
racines des grands arbres. Le phénomène est tellement anormal, que le Dr
David Livingstone, le grand explorateur doublé d’un naturaliste
extrêmement consciencieux que Stanley rejoignit en 1871 sur les bords du
lac Tanganyika, déconcerté, se demande si, par des procédés qui nous
sont encore inconnus, les habitants de la termitière ne réussissent pas
à combiner l’oxygène de l’atmosphère avec l’hydrogène de leur
alimentation végétale, de manière qu’à mesure qu’elle s’évapore, ils
reconstituent l’eau dont ils ont besoin. La question n’est pas encore
résolue, mais l’hypothèse est parfaitement vraisemblable. Nous aurons à
constater plus d’une fois que les termites sont des chimistes et des
biologistes qui pourraient nous donner des leçons.