Quelques termites vivent dans les troncs d’arbres creusés en tous sens
et sillonnés de galeries qui se prolongent jusque dans les racines.
D’autres, comme les _Termes Arboreum_, bâtissent leur nid dans les
ramures et l’y fixent si solidement qu’il résiste aux plus violentes
tornades et qu’il faut scier les branches pour s’en emparer. Mais la
termitière classique, celle des grandes espèces, est toujours
souterraine. Rien n’est plus déconcertant, plus fantastique que
l’architecture de ces demeures, qui varie selon les pays et dans une
même contrée, selon les races, les conditions locales, les matériaux
disponibles, car le génie de l’espèce est inépuisablement inventif et
s’accommode à toutes les circonstances. Les plus extraordinaires sont
les termitières australiennes dont W. Saville-Kent, dans son imposant
in-4º _The Naturalist in Australia_, nous donne quelques photographies
déconcertantes. Tantôt c’est un simple monticule rugueux, ayant à la
base une circonférence d’une trentaine de pas, haut de trois ou quatre
mètres, qui a l’air d’un pain de sucre avarié et tronqué. Ailleurs,
elles offrent l’aspect d’énormes tas de boue, de formidables bouillons
de grès dont l’ébullition aurait été subitement figée par un vent
sibérien, à moins qu’elles ne fassent penser aux larmoyantes concrétions
calcaires de gigantesques stalagmites enfumées par les torches dans des
grottes célèbres et trop visitées, ou encore à l’informe amas de
cellules, cent mille fois agrandi, où certaines abeilles sauvages et
solitaires thésaurisent leur miel; à des superpositions, à des
imbrications de champignons, à d’invraisemblables éponges enfilées au
petit bonheur, à des meules de foin ou de blé vieillies dans les
tempêtes, à des moyettes normandes, picardes ou flamandes, car le style
des moyettes est aussi tranché et aussi stable que celui des maisons.
Les plus remarquables de ces édifices, qu’on ne trouve qu’en Australie,
appartiennent au termite Boussole, Magnétique ou Méridien, ainsi nommé
parce que ses demeures sont toujours rigoureusement orientées du nord au
sud, la partie la plus large vers le midi, la plus étroite vers le
septentrion. Au sujet de cette curieuse orientation, les entomologistes
ont hasardé diverses hypothèses, mais n’ont pas encore trouvé une
explication qui s’impose. Avec leurs aiguilles, leur floraison de
pinacles, leurs arcs-boutants, leurs multiples contreforts, leurs
couches de ciment qui débordent les unes sur les autres, elles évoquent
les cathédrales érodées par les siècles, les châteaux en ruine
qu’imagine Gustave Doré ou les burgs fantomatiques que peignait Victor
Hugo en diluant une tache d’encre ou de marc de café. D’autres, d’un
style plus réservé, présentent un conglomérat de colonnes ondulées dont
un homme à cheval et armé d’une lance n’atteint pas le faîte, ou
jaillissent parfois à six mètres de hauteur comme des pyramides émaciées
ou des obélisques rongés et délités par des millénaires plus ravageurs
que ceux de l’Égypte des Pharaons.
Ce qui explique les bizarreries de ces architectures, c’est que le
termite ne construit pas comme nous ses maisons du dehors, mais du
dedans. Non seulement, étant aveugle, il ne voit pas ce qu’il édifie,
mais même s’il y voyait, ne sortant jamais, il ne pourrait s’en rendre
compte. Il ne s’intéresse qu’à l’intérieur de son logis et non point à
son aspect extérieur. Quant à la façon dont il s’y prend pour bâtir
ainsi _ab intra_ et à tâtons, ce qu’aucun de nos maçons n’oserait
hasarder, c’est un mystère qui n’est pas encore bien éclairci. On n’a
pas encore assisté à l’édification d’une termitière et les observations
de laboratoire sont difficiles, attendu que dès la première heure les
termites couvrent le verre de leur ciment ou au besoin le matent à
l’aide d’un liquide spécial. Il ne faut pas perdre de vue que le termite
est avant tout un insecte souterrain. Il s’enfonce d’abord dans le sol,
le creuse, et le monticule qui émerge n’est qu’une superstructure
accessoire mais inévitable, formée de déblais transformés en logements
qui s’élèvent et s’étendent selon les besoins de la colonie.
Néanmoins, les observations d’un entomologiste provençal, M. E. Bugnion,
qui durant quatre ans étudia de près les termites de Ceylan, peuvent
nous donner quelque idée de leur façon de procéder. Il s’agit du termite
des cocotiers, l’_Eutermes Ceylonicus_, qui a des soldats à seringue
(nous verrons plus loin ce que c’est). «Cette espèce, dit M. E. Bugnion,
fait son nid dans la terre, sous les racines du cocotier, parfois encore
au pied du palmier Kitul, dont les indigènes tirent un sirop. Des
cordons grisâtres, disposés le long des arbres, montant des racines
jusqu’au bourgeon terminal, trahissent la présence de ces insectes. Ces
cordons qui ont à peu près l’épaisseur d’un crayon, sont autant de
petits tunnels destinés à protéger contre les fourmis les termites
(ouvriers et soldats) qui vont aux provisions au haut des arbres.
»Formés de débris de bois et de grains de terre agglutinés, les cordons
des _Eutermes_ sont pour le naturaliste un précieux sujet d’études. Il
suffit d’enlever avec un couteau un petit segment du tunnel pour pouvoir
suivre à la loupe le travail de reconstruction.
»Une expérience de ce genre a été faite sur la plantation de Seenigoda,
le 19 décembre 1909. Il est 8 heures du matin, la journée est
magnifique. Le thermomètre marque 25°. Le cordon exposé à l’orient se
trouve justement en plein soleil. Ayant gratté la paroi sur une longueur
de un centimètre, je vois tout d’abord une douzaine de soldats se
présenter à l’ouverture, puis, faisant quelques pas, se disposer en
cercle avec leurs cornes frontales dirigées en dehors, prêts à faire
face à un ennemi éventuel. Revenu après un quart d’heure d’absence, je
constate que les termites, tous rentrés dans la galerie, sont déjà
occupés à réparer la partie détruite. Une rangée de soldats se tiennent
au niveau de l’ouverture, les têtes dirigées en dehors, leurs corps
retirés à l’intérieur. Agitant vivement leurs antennes, ils sont occupés
à mâchonner les bords de la brèche et à les imbiber de leur salive. Un
liséré humide, de couleur plus foncée que le reste de la paroi, se voit
déjà tout autour. Bientôt survient un travailleur d’un nouveau genre,
appartenant cette fois à la caste des ouvriers. Après avoir reconnu la
place au moyen de ses antennes, il se tourne brusquement et présentant
son extrémité annale, dépose sur la brèche une gouttelette opaque, d’un
jaune brunâtre, expulsé de son rectum. Un autre ouvrier qui tient à la
bouche un grain de sable se montre peu après, venu lui aussi de
l’intérieur. Le grain de sable qui fait l’office d’un petit moellon est
déposé sur la gouttelette à l’endroit marqué.
»La manœuvre se répète maintenant d’une manière régulière. Je puis voir
tour à tour pendant une demi-heure un termite (ouvrier) inspecter la
brèche, se retourner, émettre sa gouttelette jaune, et un autre chargé
d’un grain de sable, le poser sur le bord. Quelques-uns apportent, au
lieu de grains de sable, de petits débris de bois. Les soldats qui
remuent constamment leurs antennes paraissent spécialement préposés à
protéger les ouvriers et à diriger leur travail. Alignés comme au début
au niveau de l’ouverture, ils s’écartent au moment où un ouvrier se
présente et lui montrent, semble-t-il, l’endroit où il doit déposer son
fardeau.
»Le travail de réparation, entièrement exécuté de l’intérieur, a duré
une heure et demie; soldats et ouvriers (ces derniers relativement en
petit nombre) se sont d’un commun accord partagé la besogne.»
De son côté, le Dr K. Escherich a eu l’occasion d’observer, dans un
jardin botanique tropical, la façon de procéder des _Termes Redemanni_
Wasm. et a remarqué qu’ils ont un plan bien déterminé. Ils commencent
par la construction d’une sorte d’échafaudage constitué par les
cheminées d’aération, transforment ensuite cet échafaudage en bâtisse
massive en en remplissant tous les vides, et achèvent l’édifice en en
égalisant soigneusement les parois.