IV

Le termite n’est pas un hyménoptère comme l’abeille ou la fourmi. Sa

classification scientifique, assez difficile, ne paraît pas encore

établie _ne varietur_; mais généralement on le range dans le genre des

orthoptères ou orthoptéroïdes névroptères ou neuroptères ou

pseudo-névroptères, tribu des Corrodants. Actuellement, il constitue un

ordre distinct: celui des Isoptères. Certains entomologistes, à cause de

ses instincts sociaux, le classeraient volontiers parmi les

hyménoptères.

Les grands termites habitent exclusivement les pays chauds, tropicaux ou

subtropicaux. Nous avons déjà dit qu’en dépit de son nom, il est

rarement blanc. Il prend plutôt, approximativement, la couleur de la

terre qu’il occupe. Sa taille, selon les espèces, va de 3 à 10 ou 12

millimètres, c’est-à-dire qu’elle atteint parfois celle de nos petites

abeilles domestiques. L’insecte, tout au moins quant au gros de la

population, car nous verrons plus loin que son polymorphisme est

invraisemblable, ressemble plus ou moins à une fourmi assez mal

dessinée, au ventre allongé, barré de stries transversales, mou ou

presque larvaire.

Nous verrons également qu’il est peu d’êtres que la nature ait aussi

médiocrement armés en vue de la lutte pour la vie. Il n’a pas

l’aiguillon de l’abeille ni la formidable cuirasse de chitine de la

fourmi, son ennemie la plus acharnée. Normalement il n’a pas d’ailes; et

quand il en possède, elles ne lui sont dérisoirement prêtées qu’afin de

le conduire à l’hécatombe. Il est lourd et, dépourvu de toute agilité,

ne peut échapper au péril par la fuite. Aussi vulnérable qu’un ver, il

est offert sans défense à tous ceux qui dans le monde des oiseaux, des

reptiles, des insectes, sont avides de sa chair succulente. Il ne peut

subsister que dans les régions équatoriales et, mortelle contradiction,

périt dès qu’il est exposé aux rayons du soleil. Il a absolument besoin

d’humidité et presque toujours est obligé de vivre dans des pays où

durant sept ou huit mois ne tombe pas une goutte d’eau. En un mot,

presque autant qu’envers l’homme, la nature, à son égard, s’est montrée

injuste, malveillante, ironique, fantasque, illogique ou perfide. Mais

aussi bien et, du moins jusqu’à ce jour, parfois mieux que l’homme, il a

su tirer parti du seul avantage qu’une marâtre oublieuse, curieuse ou

simplement indifférente ait bien voulu lui laisser: une petite force

qu’on ne voit pas, que chez lui nous appelons l’instinct, et chez nous,

sans qu’on sache pourquoi, l’intelligence. A l’aide de cette petite

force qui n’a même pas encore un nom bien défini, il a su se transformer

et se créer des armes qu’il ne possédait pas plus spontanément que nous

ne possédions les nôtres, il a su s’organiser, se rendre inexpugnable,

maintenir dans ses villes la température et l’humidité qui lui sont

nécessaires, assurer l’avenir, multiplier à l’infini et devenir peu à

peu le plus tenace, le mieux enraciné, le plus redoutable des occupants

et des conquérants de ce globe.

C’est pourquoi il m’a semblé qu’il n’était pas oiseux de s’intéresser un

instant à cet insecte souvent odieux, mais parfois admirable, de tous

les êtres vivants que nous connaissons, celui qui d’une misère égale à

la nôtre a su s’élever à une civilisation qui, à certains égards, n’est

pas inférieure à celle que nous atteignons aujourd’hui.

La vie des termites · 第 10 / 46 题