Le termite n’est pas un hyménoptère comme l’abeille ou la fourmi. Sa
classification scientifique, assez difficile, ne paraît pas encore
établie _ne varietur_; mais généralement on le range dans le genre des
orthoptères ou orthoptéroïdes névroptères ou neuroptères ou
pseudo-névroptères, tribu des Corrodants. Actuellement, il constitue un
ordre distinct: celui des Isoptères. Certains entomologistes, à cause de
ses instincts sociaux, le classeraient volontiers parmi les
hyménoptères.
Les grands termites habitent exclusivement les pays chauds, tropicaux ou
subtropicaux. Nous avons déjà dit qu’en dépit de son nom, il est
rarement blanc. Il prend plutôt, approximativement, la couleur de la
terre qu’il occupe. Sa taille, selon les espèces, va de 3 à 10 ou 12
millimètres, c’est-à-dire qu’elle atteint parfois celle de nos petites
abeilles domestiques. L’insecte, tout au moins quant au gros de la
population, car nous verrons plus loin que son polymorphisme est
invraisemblable, ressemble plus ou moins à une fourmi assez mal
dessinée, au ventre allongé, barré de stries transversales, mou ou
presque larvaire.
Nous verrons également qu’il est peu d’êtres que la nature ait aussi
médiocrement armés en vue de la lutte pour la vie. Il n’a pas
l’aiguillon de l’abeille ni la formidable cuirasse de chitine de la
fourmi, son ennemie la plus acharnée. Normalement il n’a pas d’ailes; et
quand il en possède, elles ne lui sont dérisoirement prêtées qu’afin de
le conduire à l’hécatombe. Il est lourd et, dépourvu de toute agilité,
ne peut échapper au péril par la fuite. Aussi vulnérable qu’un ver, il
est offert sans défense à tous ceux qui dans le monde des oiseaux, des
reptiles, des insectes, sont avides de sa chair succulente. Il ne peut
subsister que dans les régions équatoriales et, mortelle contradiction,
périt dès qu’il est exposé aux rayons du soleil. Il a absolument besoin
d’humidité et presque toujours est obligé de vivre dans des pays où
durant sept ou huit mois ne tombe pas une goutte d’eau. En un mot,
presque autant qu’envers l’homme, la nature, à son égard, s’est montrée
injuste, malveillante, ironique, fantasque, illogique ou perfide. Mais
aussi bien et, du moins jusqu’à ce jour, parfois mieux que l’homme, il a
su tirer parti du seul avantage qu’une marâtre oublieuse, curieuse ou
simplement indifférente ait bien voulu lui laisser: une petite force
qu’on ne voit pas, que chez lui nous appelons l’instinct, et chez nous,
sans qu’on sache pourquoi, l’intelligence. A l’aide de cette petite
force qui n’a même pas encore un nom bien défini, il a su se transformer
et se créer des armes qu’il ne possédait pas plus spontanément que nous
ne possédions les nôtres, il a su s’organiser, se rendre inexpugnable,
maintenir dans ses villes la température et l’humidité qui lui sont
nécessaires, assurer l’avenir, multiplier à l’infini et devenir peu à
peu le plus tenace, le mieux enraciné, le plus redoutable des occupants
et des conquérants de ce globe.
C’est pourquoi il m’a semblé qu’il n’était pas oiseux de s’intéresser un
instant à cet insecte souvent odieux, mais parfois admirable, de tous
les êtres vivants que nous connaissons, celui qui d’une misère égale à
la nôtre a su s’élever à une civilisation qui, à certains égards, n’est
pas inférieure à celle que nous atteignons aujourd’hui.