Pour accorder autant que possible sa curiosité et sa délicatesse,
Ellénore chargea M. Gerbourg de veiller sur madame Desprez; elle
l'envoya porter à l'apprentie plusieurs objets dont sa maîtresse devait
avoir besoin, et lui recommanda de remarquer tout ce qui pourrait
l'aider à connaître le rang véritable de madame Desprez. Les
perquisitions de M. Gerbourg amenaient toujours quelques découvertes sur
d'autres émigrés dont le caractère et la manière de vivre n'offraient
pas moins d'intérêt, mais aucun renseignement positif sur madame
Desprez. Enfin Ellénore reçut un billet de sa part, où elle lui
exprimait sa reconnaissance pour ses bons soins dans les meilleurs
termes; mais avec une orthographe fort incorrecte, et une écriture de
femme de chambre.
L'apprentie aura écrit sous sa dictée, pensa Ellénore; et elle n'en fut
pas plus éclairée.
L'hiver commençait à se faire sentir et redoublait la misère des pauvres
réfugiés. Les nouvelles qui arrivaient de Paris étaient chaque jour
plus sinistres. L'émigration était partagée entre deux classes fort
distinctes: celle qui avait pu sauver assez de fortune pour attendre
patiemment la fin de la Révolution ou de la Terreur, et celle qui,
forcée de tout sacrifier au salut de sa liberté, de sa vie, avait épuisé
ses ressources, et mettait son intelligence à profit pour ne pas mourir
de faim. La première conservait sa gaieté, ses habitudes élégantes
en dépit des événements; et la seconde, voulant imiter cette légèreté
philosophique, s'appliquait à dissimuler sa misère, à y remédier par les
moyens les plus étranges. Cette époque fatale a offert tant de preuves
du courage, de la dignité, de l'intelligence et de l'inaltérable gaieté
du caractère français, que nous croirions faire tort à notre histoire en
les passant sous silence.
M. Ham..., que ses relations d'affaires avec les premiers banquiers de
Paris mettaient dans la confidence des tribulations de fortune de nos
plus grandes familles émigrées, en parlait souvent à Ellénore; et comme
elle paraissait s'intéresser vivement au sort de ces exilés dont les
noms lui étaient presque tous connus, M. Ham..., pour lui plaire,
recherchait les occasions de se mettre en rapport avec eux.
--Il faut absolument que vous me rendiez un service, dit-il un jour à
madame Mansley. J'ai à dîner chez moi, après-demain, une de mes parentes
qui a épousé un émigré fort aimable; il lui donne en bonheur tout ce
qu'elle lui a apporté en argent. Ils ont pour société intime une colonie
de vieille noblesse française que je me suis engagé à promener, par ce
beau froid, à Windsor, à Kew, et vous devriez venir m'aider à faire les
honneurs de nos jardins anglais et de mon dîner. Ils seraient heureux de
causer avec une Anglaise qui parle leur langue mieux qu'eux tous, et je
ne serais plus embarrassé de savoir comment les recevoir agréablement.
Ellénore refusa le dîner, décidée à se soustraire au monde le plus
possible; mais elle promit de diriger la promenade qu'elle faisait faire
chaque matin à Frédérik, du côté de Windsor, et de ne point éviter la
rencontre des dames françaises que devait y conduire M. Ham...
MM. Malouet et le comte de Lally voulurent être de la partie. Ils
accompagnèrent madame Mansley, et tous trois arrivèrent à la ménagerie
de Kew au moment où la société parisienne y regardait des kanguroos,
nouvellement débarqués.
--Eh! voilà ce cher comte de Lally! s'écria tout à coup une vieille
femme, grande, maigre, à la démarche noble quoique vacillante, aux yeux
creux, aux lèvres pâles, et aux joues couvertes d'un rouge éclatant.
Comment donc êtes-vous parvenu à vous échapper des prisons de ces
monstres sanguinaires? ajouta-t-elle.
Puis, sans attendre la réponse du comte:
--Quant à moi, je dois la vie à ma femme de chambre; c'est pour m'avoir
forcée de changer de vêtements avec elle, au risque d'être menée à
l'échafaud sous mon nom, que je puis jouir du plaisir de vous rencontrer
ici.
--Cette femme-là peut compter sur notre reconnaissance à tous, madame la
duchesse, elle nous a conservé la plus noble protectrice et la meilleure
des amies, répondit M. de Lally.
--Ah! la meilleure des amies! cela vous plaît à dire, car je parlais
fort mal de vous et de vos belles idées constitutionnelles, il y a huit
jours; mais le comte de Narbonne m'a appris ce matin que vous veniez
d'écrire à ces bourreaux de la Convention pour vous charger de la
défense du roi, et cela rachète tous vos péchés révolutionnaires.
--Je n'ai fait qu'imiter le dévouement de mon ami Malouet, et j'ai bien
peur qu'on n'accepte pas plus l'un que l'autre.
Alors, la duchesse se pencha vers M. de Lally pour lui parler à voix
basse. Ellénore devina qu'elle le questionnait sur elle; et redoutant
quelques mines peu flatteuses de la part de la duchesse de..., elle prit
le bras de M. Malouet et se dirigea vers l'autre côté du parc. Mais la
duchesse de.... était trop grande dame pour se montrer dédaigneuse
avec personne, et trop bonne pour manquer d'indulgence. Son attachement
platonique pour le marquis de L..., dont quarante ans de servage
n'avaient pas refroidi la passion, la rendait fort tolérante pour les
sentiments romanesques. Elle croyait qu'une femme pouvait être à la
fois très-sensible et très-sage. Aussi n'hésita-t-elle point à rejoindre
madame Mansley et à lui adresser la parole du ton le plus poli pour lui
demander des nouvelles de leur ami commun, le prince de P...
Ellénore, surprise de cette prévenance, y répondit avec grâce et
réserve; alors la conversation et la promenade devinrent générales.
Le baron de G... et sa fille, mademoiselle Angélique, le chevalier des
M..., sa femme, un petit abbé dont on ne prononçait jamais le nom, se
joignirent bientôt à la duchesse, et la voyant causer affectueusement
avec madame Mansley, ils saluèrent celle-ci avec une politesse marquée.
M. Ham... s'étant rapproché d'Ellénore, lui dit en confidence:
--Vous voyez l'air enjoué, les manières dégagées de ces braves gens-là?
Eh bien, ils meurent tous de faim, et on ne sait comment les en
empêcher. La duchesse qui est là, parée de tant de falbalas, le front
incliné sous le poids des rubans et des plumes, est au dernier chaton
du collier de diamants que sa femme de chambre lui a sauvé, et qui l'a
aidée à vivre depuis qu'elle est ici. Elle se désolait de n'avoir pas
assez d'argent pour courir après son vieil ami, le marquis de L....
Séparée de lui depuis huit mois, elle ignorait si la guillotine l'avait
épargné, et se livrait à la crainte de ne jamais le revoir, lorsque,
prenant l'air un matin à sa fenêtre, elle l'aperçut à la fenêtre d'une
maison voisine.
»On peut juger de leur bonheur à se retrouver; aussi ne se plaint-elle
jamais de ce qu'elle a perdu. Quant au baron qui est là et à sa fille,
on ne sait de quoi ils vivent; et, pourtant, ils ont une tenue fort
convenable, et parlent avec tant de mépris des émigrés qui acceptent des
secours, qu'on n'ose leur en offrir. La vanité du chevalier poëte est
plus commode; on lui persuade facilement que ses vers se vendent un
prix fou; il en croit tout de suite l'éditeur qui vient lui en offrir
beaucoup d'argent. Quant au petit abbé, il est tout politique, il passe
ses jours et ses nuits à rédiger de longs mémoires, des plans pour
soulever la Vendée, pour détruire la flotte française et s'emparer
d'Anvers. Les ministres paient ses plans sans les lire, ce qui ne le
décourage pas: au coin du feu de la comtesse de C... où il fait pendant
à son petit singe, il continue à gouverner l'Europe.»
M. Ham... s'interrompit en ce moment pour saluer M. de Calonne, l'abbé
Delille, et le comte de Narbonne, qui arrivaient et devaient dîner chez
lui.
A peine le chevalier des M..... eut-il aperçu le poëte des jardins,
qu'il tira un portefeuille de sa poche et se mit à crayonner des vers
avec tous les signes de l'inspiration; il se frappait le front comme
pour en faire jaillir les idées. Enfin, il propose à la société de faire
halte dans un pavillon du parc où se trouvent plusieurs bancs. On devine
son intention; on s'y prête de la meilleure grâce.
--C'est un impromptu, dit-il inspiré par la présence du Virgile
français. On écoute et l'on applaudit; ce sont des vers en l'honneur de
l'abbé Delille; ils peuvent compter sur tous les suffrages.
--Ah! mon Dieu, que je suis contente du succès de ses vers, s'écria la
femme du chevalier. Mon pauvre mari méritait bien cette récompense, car
ils lui ont donné assez de peine. Il n'a fait qu'écrire et effacer toute
la nuit; j'ai cru qu'il n'en viendrait jamais à bout. Heureusement, à
force de temps et de travail, il en est arrivé à son honneur.
Cette exclamation délatrice était de nature à faire rire sur le
mérite de l'impromptu; mais la politesse française l'emporta en cette
circonstance sur la malignité: personne ne parut avoir fait attention à
la grosse bêtise articulée par madame des M...; et elle n'en fut avertie
et grondée que dans le tête-à-tête conjugal.
Cette femme, jolie, mais d'une bêtise fabuleuse, était adorée de son
mari, ce qui faisait dire au comte de Narbonne, en parlant d'elle:
--Voilà pourtant comme il faut être pour nous rendre amoureux fous!
Aveu très-étrange, sortant de la bouche de l'adorateur en titre de
madame de Staël, également célèbre par sa laideur et par son esprit.