Le sort de cette noble malade devint en effet une vive préoccupation
pour Ellénore. Elle s'appliqua à apprendre son nom comme par hasard,
sans paraître y attacher d'importance. Le moindre secret en avait tant
à cette époque, qu'on le respectait, sans s'informer s'il en valait la
peine. Ellénore, guidée par une intention louable, désirait beaucoup
savoir celui de madame Desprez; mais elle ne voulait pas l'apprendre
à personne. Elle se crut au moment de voir sa curiosité satisfaite, le
jour où M. Ham... lui amena le comte de Lally Tollendal, qu'elle avait
connu chez madame de Montévreux dont il était un ancien ami.
M. de Lally tué spirituellement par la réputation de _bonhomme_ que lui
avait faite M. de Talleyrand, était de ces bavards inoffensifs, dont la
conversation pleine de faits, vide d'idées, amusait ou laissait penser à
autre chose, deux mérites rarement réunis. Un peu embarrassé du bruit
de son éloquence, comme défenseur de la mémoire de son père, M. de
Lally voulait pourtant la soutenir, et il s'était imaginé à cet effet de
composer une tragédie de _Strafford_ qu'il lisait volontiers à tous ceux
qui se résignaient à l'entendre.
Son style boursoufflé faisait dire au comte de Narbonne: «Cette lecture
est la plaie de l'émigration.» Chacun se moquait du bon M. de Lally; un
esprit à la mode l'avait appelé _le plus gras des hommes sensibles_, nom
qu'il a conservé à juste titre toute sa vie; mais on l'aimait en dépit
des plaisanteries qu'on faisait sur lui, tant ses qualités remportaient
sur ses ridicules.
Chaque personne échappée aux prisons de France avait un drame fort
intéressant à raconter.
--Et comment avez-vous pu vous arracher des mains de ces bourreaux?
était la première question qu'on adressait aux Français nouvellement
arrivés à Londres.
M. de Lally s'était plus compromis qu'un autre dans la Révolution;
mais la voyant tourner au régicide, il avait sacrifié ses opinions
démocratiques à l'intérêt du trône, et s'était permis de donner au roi
des conseils qui auraient pu le sauver. Ce fait connu fut aussitôt puni
par les héros du 10 août.
M. de Lally raconta à Ellénore comment, traîné dans les prisons
de l'Abbaye, et ayant échappé comme par miracle aux massacres du 2
septembre, il avait passé tout son temps de réclusion à composer
des plaidoyers en faveur de ses compagnons d'infortune. Le plaisir
très-naturel qu'il prenait à parler de lui, et celui qu'on trouvait à
écouter tous ces petits faits, ces moindres démarches d'où dépendait la
vie du narrateur, ne permirent pas à Ellénore de l'interroger sur les
Français qu'il espérait rencontrer en Angleterre. Elle se contenta de
l'engager à venir bientôt la voir.
Il lui demanda la permission de lui présenter son ami, M. Malouet,
victime ainsi que lui de ses efforts pour sauver la monarchie; c'était
un homme grave, d'un caractère plus honnête que vigoureux, qui aurait
laissé la réputation d'un homme inébranlable dans ses principes, sans
sa docilité à signer la déchéance de cet empereur, dont il disait, le 13
février 1810, au corps législatif: «Il était réservé au grand monarque
qui nous gouverne d'arriver au milieu des ruines pour les faire
disparaître, de réparer tout ce qui pouvait l'être, et de s'élever
au-dessus des lumières et de l'expérience des siècles.»
Mais le même courage qui sait braver la mort, succombe à l'idée de
perdre à jamais le pouvoir ou la faveur. Notre histoire moderne offre
une foule d'exemples de gens que le couperet de la guillotine n'a point
portés à se démentir, et qu'un brevet de préfet ou de chambellan a
changés tout à coup de fiers républicains en zélés courtisans.
Madame Mansley insista faiblement sur la retraite où elle vivait, et sur
le peu d'agréments que l'ami de M. de Lally trouverait chez elle.
--Il est exilé, malheureux, et vous ne pouvez lui refuser l'hospitalité,
dit le comte; d'ailleurs, nous sommes tous deux trop vieux pour
vous compromettre. L'ami Ham... le sait bien, ajouta-t-il en riant;
autrement, je soupçonne qu'il nous aurait laissés ignorer votre séjour
ici.
A ces mots, M. Ham... rougit comme une jeune fille; son embarras frappa
Ellénore, et la déconcerta à son tour; mais son trouble avait pour
unique cause le regret de voir une amitié si précieuse pour elle,
s'altérer, se convertir en ce cruel sentiment qui l'avait déjà rendue si
malheureuse!
La présentation de M. Malouet ne se fit point attendre, son ami l'amena
le lendemain passer la soirée chez madame Mansley.
--Maintenant que nous vous avons raconté toutes les horreurs burlesques
qu'il nous a fallu subir avant de nous réfugier ici, dit M. de Lally,
mettez-nous un peu au courant des affaires de Bruxelles. Vous en
arrivez, donnez-nous des nouvelles de nos pauvres amis, car dans ce
temps de liberté, on n'ose pas écrire aux gens qu'on aime le mieux.
--Je vivais à Bruxelles comme ici, dit Ellénore, presque dans la
solitude.
--Je sais que le prince de P... avait le bonheur de vous voir souvent,
il devait vous tenir au courant de tout; il aime les histoires
romanesques, et, certainement, il ne vous gardait pas le secret de
celles dont il était témoin.
Ellénore sourit pour toute réponse, car nier le fait eût été mentir.
--Ah! priez donc madame de nous apprendre ce que devient mon jeune ami,
le comte de Savernon. Madame de Cl... a écrit à une de ses amies, qu'il
était amoureux fou d'une dame de moyenne vertu qui fait la cruelle pour
porter sa passion à l'extrême, c'est-à-dire au mariage, car le comte
Albert profite si bien de sa séparation avec sa femme, qu'à son exemple
ses amis oublient qu'il est marié, et que ses nouvelles connaissances le
croient célibataire.
--Et que pense la princesse de Waldemar de cette belle passion? demanda
M. de Lally; elle doit jeter feu et flammes?
--Je ne suis pas au courant des aventures de ce genre, dit Ellénore en
balbutiant; à Bruxelles ainsi qu'à Londres, je voyais fort peu de monde.
--Le prince de P... suffisait bien à votre instruction vraiment, reprend
M. de Lally. Vous écrit-il souvent?
--J'ai reçu ce matin une lettre de lui.
--Tant mieux; vous allez lui répondre. Par grâce pour nous, demandez-lui
quelques détails sur la folie de notre cher Albert.
M. Ham... s'apercevant du supplice que cette conversation faisait
éprouver à madame Mansley, l'interrompit en disant à ces messieurs:
--Vous exigez beaucoup de la complaisance de madame; mais avant qu'elle
vous amuse du récit des événements de Bruxelles, parlez-lui un peu de ce
qui se passe ici, dans la colonie parisienne.
--Oui, dit Ellénore, en s'empressant d'adopter le moyen de s'occuper
d'autres personnes, je désirerais connaître les noms des derniers
Français arrivés à Londres.
--Ce sont de fort beaux noms, répondit M. Malouet. Le malheur a bon
goût, il tombe d'ordinaire sur les gens d'esprit. La baronne de S...
réunit tous les jours chez elle M. de Talleyrand, M. de Narbonne, M. de
Jaucourt, avec M. Fox, le célèbre Burk, Erskine, Sheridan, et plusieurs
autres Anglais de marque. De son côté, la marquise de la Châtre préside,
près d'ici, à Inniper-Hall, une petite assemblée de réfugiés dont MM. de
Montmorency, Lamothe et d'Arblay font partie. A Bury, madame de Genlis,
sous son simple nom de Brulart, continue l'éducation de ses élèves, et
les laisse danser républicainement au bal de Bury avec les danseurs de
toutes classes qui viennent les inviter, ce qui fait dire des bons mots
au duc de Liancourt. Ces différentes sociétés se détestent entre elles,
c'est dans l'ordre, et les épigrammes réciproques font l'amusement
général.
--Ceci est la partie brillante de votre émigration, dit M. Ham... J'en
connais une autre plus intéressante, à en juger par ce qui m'est arrivé
l'autre jour... mais peut-être vaut-il mieux n'en point parler.
--C'est redoubler notre désir de le savoir, dit Ellénore; je pense que
chacun de nous a un mystère de ce genre, et qu'il ne demande qu'à être
indiscret. Encouragez-nous par votre exemple.
--Eh bien, donc, vous saurez qu'après une longue promenade faite hier
matin, en compagnie de lord Longborough et de M. de Jaucourt, nous
nous sommes arrêtés pour faire reposer nos chevaux dans un quartier
de Londres fort éloigné du quartier _fashionable_. Lord Longborough,
mourant de soif, nous proposa sans façon d'entrer dans un café qui se
trouvait près de là pour y boire un verre de porter.
»Nous y consentîmes avec plaisir; mais à peine assis tous trois à une
table, M. de Jaucourt fit un mouvement de surprise qui faillit renverser
le plateau qu'on nous apportait.
»--Ah! mon Dieu, que vous arrive-t-il donc? s'écria lord Charles.
»--Rien, c'est que j'ai cru reconnaître dans le garçon qui nous a
servi... mais non, je me serai trompé... dit M. de Jaucourt... cela ne
se peut pas.
»--Vraiment, rien n'est si facile que de vous convaincre, faisons-nous
apporter quelque chose par ce garçon, dis-je; et alors, élevant la voix,
je demandai des sandwich; on nous servit aussitôt, mais ce fut le maître
qui nous les apporta lui-même, le garçon avait disparu.
»--L'homme qui nous a servis tout à l'heure, n'est-il pas Français?
demanda M. de Jaucourt.
»--C'est possible, répondit le maître d'un air important, car ma maison
étant le rendez-vous, de tous les étrangers qui vont visiter Greenwich,
j'ai le soin d'avoir des garçons de presque tous les pays. C'est plus
commode.
»--Mais vous savez leur nom, je pense, comment s'appelle celui-là?
»--Michel, je crois.
»--C'est cela, reprit vivement M. de Jaucourt, il faut que je lui parle.
»--Je vais vous l'envoyer, et le maître alla courir après son garçon.
»Alors nous voulûmes savoir qui M. de Jaucourt avait cru reconnaître
dans ce garçon de café.
»--Vous ne voudrez pas me croire, dit-il, mais c'est le duc de L..., je
n'en puis douter.
»--Le duc de L... réduit à cette extrémité! s'écria lord Charles; nous
ne souffrirons pas qu'il reste plus longtemps dans une taverne.
»--Vous présumez bien, interrompit M. de Jaucourt, qu'il n'est pas
facile de rien faire accepter au grand seigneur qui prend ce parti-là
plutôt que d'avoir recours à ses compagnons d'infortune ou à ceux
qui lui donnent asile. Je parie qu'il m'a reconnu et que nous ne le
reverrons pas. En effet, le maître du café est revenu nous dire que
Michel était allé à la brasserie pour une commande, et qu'il y resterait
longtemps. Cette réponse n'a pas découragé M. de Jaucourt; il nous a
priés de l'excuser auprès de madame de Staël, chez laquelle il devait
dîner avec nous; puis il s'est installé dans un coin de la porte, à lire
les journaux, bien décidé à ne revenir nous rejoindre qu'après avoir
offert ses services au duc de L...»
--Eh bien, est-il parvenu à lui parler? demanda Ellénore.
--Sans doute, mais fort tard et fort inutilement; car le duc, quoique
très-touché de l'intérêt que le marquis lui témoignait a persisté dans
son amour pour l'indépendance et le travail.
«--J'aurais le spleen demain, lui dit-il, s'il me fallait rester un seul
jour à la charité de mes protecteurs et les bras croisés, comme j'en
vois tant d'autres de nos pauvres émigrés. Je ne vous demande qu'une
grâce, c'est de laisser ignorer à tout ce qui me connaît le parti que
j'ai pris; il n'est pas si à plaindre, je vous l'affirme. Le brave homme
chez qui je suis est d'une vanité très-facile à vivre. Je lui répète
plusieurs fois par jour qu'il a le plus bel établissement de Londres,
et il me traite à merveille; je mange avec lui et sa famille. Sans lui
avoir confié ma vraie situation, il devine qu'elle exige des égards, il
en a, et je veux attendre chez lui la fin de nos malheurs.»
--Et moi aussi, dit Ellénore, je pourrais citer un exemple d'autant de
courage, de noblesse et de résignation; mais je me tais pour obéir à la
volonté de l'héroïne. Quand on fait tant de sacrifices pour garder le
secret de sa détresse, on mérite de le voir respecter par tout le monde.