XXXVIII

Le sort de cette noble malade devint en effet une vive préoccupation

pour Ellénore. Elle s'appliqua à apprendre son nom comme par hasard,

sans paraître y attacher d'importance. Le moindre secret en avait tant

à cette époque, qu'on le respectait, sans s'informer s'il en valait la

peine. Ellénore, guidée par une intention louable, désirait beaucoup

savoir celui de madame Desprez; mais elle ne voulait pas l'apprendre

à personne. Elle se crut au moment de voir sa curiosité satisfaite, le

jour où M. Ham... lui amena le comte de Lally Tollendal, qu'elle avait

connu chez madame de Montévreux dont il était un ancien ami.

M. de Lally tué spirituellement par la réputation de _bonhomme_ que lui

avait faite M. de Talleyrand, était de ces bavards inoffensifs, dont la

conversation pleine de faits, vide d'idées, amusait ou laissait penser à

autre chose, deux mérites rarement réunis. Un peu embarrassé du bruit

de son éloquence, comme défenseur de la mémoire de son père, M. de

Lally voulait pourtant la soutenir, et il s'était imaginé à cet effet de

composer une tragédie de _Strafford_ qu'il lisait volontiers à tous ceux

qui se résignaient à l'entendre.

Son style boursoufflé faisait dire au comte de Narbonne: «Cette lecture

est la plaie de l'émigration.» Chacun se moquait du bon M. de Lally; un

esprit à la mode l'avait appelé _le plus gras des hommes sensibles_, nom

qu'il a conservé à juste titre toute sa vie; mais on l'aimait en dépit

des plaisanteries qu'on faisait sur lui, tant ses qualités remportaient

sur ses ridicules.

Chaque personne échappée aux prisons de France avait un drame fort

intéressant à raconter.

--Et comment avez-vous pu vous arracher des mains de ces bourreaux?

était la première question qu'on adressait aux Français nouvellement

arrivés à Londres.

M. de Lally s'était plus compromis qu'un autre dans la Révolution;

mais la voyant tourner au régicide, il avait sacrifié ses opinions

démocratiques à l'intérêt du trône, et s'était permis de donner au roi

des conseils qui auraient pu le sauver. Ce fait connu fut aussitôt puni

par les héros du 10 août.

M. de Lally raconta à Ellénore comment, traîné dans les prisons

de l'Abbaye, et ayant échappé comme par miracle aux massacres du 2

septembre, il avait passé tout son temps de réclusion à composer

des plaidoyers en faveur de ses compagnons d'infortune. Le plaisir

très-naturel qu'il prenait à parler de lui, et celui qu'on trouvait à

écouter tous ces petits faits, ces moindres démarches d'où dépendait la

vie du narrateur, ne permirent pas à Ellénore de l'interroger sur les

Français qu'il espérait rencontrer en Angleterre. Elle se contenta de

l'engager à venir bientôt la voir.

Il lui demanda la permission de lui présenter son ami, M. Malouet,

victime ainsi que lui de ses efforts pour sauver la monarchie; c'était

un homme grave, d'un caractère plus honnête que vigoureux, qui aurait

laissé la réputation d'un homme inébranlable dans ses principes, sans

sa docilité à signer la déchéance de cet empereur, dont il disait, le 13

février 1810, au corps législatif: «Il était réservé au grand monarque

qui nous gouverne d'arriver au milieu des ruines pour les faire

disparaître, de réparer tout ce qui pouvait l'être, et de s'élever

au-dessus des lumières et de l'expérience des siècles.»

Mais le même courage qui sait braver la mort, succombe à l'idée de

perdre à jamais le pouvoir ou la faveur. Notre histoire moderne offre

une foule d'exemples de gens que le couperet de la guillotine n'a point

portés à se démentir, et qu'un brevet de préfet ou de chambellan a

changés tout à coup de fiers républicains en zélés courtisans.

Madame Mansley insista faiblement sur la retraite où elle vivait, et sur

le peu d'agréments que l'ami de M. de Lally trouverait chez elle.

--Il est exilé, malheureux, et vous ne pouvez lui refuser l'hospitalité,

dit le comte; d'ailleurs, nous sommes tous deux trop vieux pour

vous compromettre. L'ami Ham... le sait bien, ajouta-t-il en riant;

autrement, je soupçonne qu'il nous aurait laissés ignorer votre séjour

ici.

A ces mots, M. Ham... rougit comme une jeune fille; son embarras frappa

Ellénore, et la déconcerta à son tour; mais son trouble avait pour

unique cause le regret de voir une amitié si précieuse pour elle,

s'altérer, se convertir en ce cruel sentiment qui l'avait déjà rendue si

malheureuse!

La présentation de M. Malouet ne se fit point attendre, son ami l'amena

le lendemain passer la soirée chez madame Mansley.

--Maintenant que nous vous avons raconté toutes les horreurs burlesques

qu'il nous a fallu subir avant de nous réfugier ici, dit M. de Lally,

mettez-nous un peu au courant des affaires de Bruxelles. Vous en

arrivez, donnez-nous des nouvelles de nos pauvres amis, car dans ce

temps de liberté, on n'ose pas écrire aux gens qu'on aime le mieux.

--Je vivais à Bruxelles comme ici, dit Ellénore, presque dans la

solitude.

--Je sais que le prince de P... avait le bonheur de vous voir souvent,

il devait vous tenir au courant de tout; il aime les histoires

romanesques, et, certainement, il ne vous gardait pas le secret de

celles dont il était témoin.

Ellénore sourit pour toute réponse, car nier le fait eût été mentir.

--Ah! priez donc madame de nous apprendre ce que devient mon jeune ami,

le comte de Savernon. Madame de Cl... a écrit à une de ses amies, qu'il

était amoureux fou d'une dame de moyenne vertu qui fait la cruelle pour

porter sa passion à l'extrême, c'est-à-dire au mariage, car le comte

Albert profite si bien de sa séparation avec sa femme, qu'à son exemple

ses amis oublient qu'il est marié, et que ses nouvelles connaissances le

croient célibataire.

--Et que pense la princesse de Waldemar de cette belle passion? demanda

M. de Lally; elle doit jeter feu et flammes?

--Je ne suis pas au courant des aventures de ce genre, dit Ellénore en

balbutiant; à Bruxelles ainsi qu'à Londres, je voyais fort peu de monde.

--Le prince de P... suffisait bien à votre instruction vraiment, reprend

M. de Lally. Vous écrit-il souvent?

--J'ai reçu ce matin une lettre de lui.

--Tant mieux; vous allez lui répondre. Par grâce pour nous, demandez-lui

quelques détails sur la folie de notre cher Albert.

M. Ham... s'apercevant du supplice que cette conversation faisait

éprouver à madame Mansley, l'interrompit en disant à ces messieurs:

--Vous exigez beaucoup de la complaisance de madame; mais avant qu'elle

vous amuse du récit des événements de Bruxelles, parlez-lui un peu de ce

qui se passe ici, dans la colonie parisienne.

--Oui, dit Ellénore, en s'empressant d'adopter le moyen de s'occuper

d'autres personnes, je désirerais connaître les noms des derniers

Français arrivés à Londres.

--Ce sont de fort beaux noms, répondit M. Malouet. Le malheur a bon

goût, il tombe d'ordinaire sur les gens d'esprit. La baronne de S...

réunit tous les jours chez elle M. de Talleyrand, M. de Narbonne, M. de

Jaucourt, avec M. Fox, le célèbre Burk, Erskine, Sheridan, et plusieurs

autres Anglais de marque. De son côté, la marquise de la Châtre préside,

près d'ici, à Inniper-Hall, une petite assemblée de réfugiés dont MM. de

Montmorency, Lamothe et d'Arblay font partie. A Bury, madame de Genlis,

sous son simple nom de Brulart, continue l'éducation de ses élèves, et

les laisse danser républicainement au bal de Bury avec les danseurs de

toutes classes qui viennent les inviter, ce qui fait dire des bons mots

au duc de Liancourt. Ces différentes sociétés se détestent entre elles,

c'est dans l'ordre, et les épigrammes réciproques font l'amusement

général.

--Ceci est la partie brillante de votre émigration, dit M. Ham... J'en

connais une autre plus intéressante, à en juger par ce qui m'est arrivé

l'autre jour... mais peut-être vaut-il mieux n'en point parler.

--C'est redoubler notre désir de le savoir, dit Ellénore; je pense que

chacun de nous a un mystère de ce genre, et qu'il ne demande qu'à être

indiscret. Encouragez-nous par votre exemple.

--Eh bien, donc, vous saurez qu'après une longue promenade faite hier

matin, en compagnie de lord Longborough et de M. de Jaucourt, nous

nous sommes arrêtés pour faire reposer nos chevaux dans un quartier

de Londres fort éloigné du quartier _fashionable_. Lord Longborough,

mourant de soif, nous proposa sans façon d'entrer dans un café qui se

trouvait près de là pour y boire un verre de porter.

»Nous y consentîmes avec plaisir; mais à peine assis tous trois à une

table, M. de Jaucourt fit un mouvement de surprise qui faillit renverser

le plateau qu'on nous apportait.

»--Ah! mon Dieu, que vous arrive-t-il donc? s'écria lord Charles.

»--Rien, c'est que j'ai cru reconnaître dans le garçon qui nous a

servi... mais non, je me serai trompé... dit M. de Jaucourt... cela ne

se peut pas.

»--Vraiment, rien n'est si facile que de vous convaincre, faisons-nous

apporter quelque chose par ce garçon, dis-je; et alors, élevant la voix,

je demandai des sandwich; on nous servit aussitôt, mais ce fut le maître

qui nous les apporta lui-même, le garçon avait disparu.

»--L'homme qui nous a servis tout à l'heure, n'est-il pas Français?

demanda M. de Jaucourt.

»--C'est possible, répondit le maître d'un air important, car ma maison

étant le rendez-vous, de tous les étrangers qui vont visiter Greenwich,

j'ai le soin d'avoir des garçons de presque tous les pays. C'est plus

commode.

»--Mais vous savez leur nom, je pense, comment s'appelle celui-là?

»--Michel, je crois.

»--C'est cela, reprit vivement M. de Jaucourt, il faut que je lui parle.

»--Je vais vous l'envoyer, et le maître alla courir après son garçon.

»Alors nous voulûmes savoir qui M. de Jaucourt avait cru reconnaître

dans ce garçon de café.

»--Vous ne voudrez pas me croire, dit-il, mais c'est le duc de L..., je

n'en puis douter.

»--Le duc de L... réduit à cette extrémité! s'écria lord Charles; nous

ne souffrirons pas qu'il reste plus longtemps dans une taverne.

»--Vous présumez bien, interrompit M. de Jaucourt, qu'il n'est pas

facile de rien faire accepter au grand seigneur qui prend ce parti-là

plutôt que d'avoir recours à ses compagnons d'infortune ou à ceux

qui lui donnent asile. Je parie qu'il m'a reconnu et que nous ne le

reverrons pas. En effet, le maître du café est revenu nous dire que

Michel était allé à la brasserie pour une commande, et qu'il y resterait

longtemps. Cette réponse n'a pas découragé M. de Jaucourt; il nous a

priés de l'excuser auprès de madame de Staël, chez laquelle il devait

dîner avec nous; puis il s'est installé dans un coin de la porte, à lire

les journaux, bien décidé à ne revenir nous rejoindre qu'après avoir

offert ses services au duc de L...»

--Eh bien, est-il parvenu à lui parler? demanda Ellénore.

--Sans doute, mais fort tard et fort inutilement; car le duc, quoique

très-touché de l'intérêt que le marquis lui témoignait a persisté dans

son amour pour l'indépendance et le travail.

«--J'aurais le spleen demain, lui dit-il, s'il me fallait rester un seul

jour à la charité de mes protecteurs et les bras croisés, comme j'en

vois tant d'autres de nos pauvres émigrés. Je ne vous demande qu'une

grâce, c'est de laisser ignorer à tout ce qui me connaît le parti que

j'ai pris; il n'est pas si à plaindre, je vous l'affirme. Le brave homme

chez qui je suis est d'une vanité très-facile à vivre. Je lui répète

plusieurs fois par jour qu'il a le plus bel établissement de Londres,

et il me traite à merveille; je mange avec lui et sa famille. Sans lui

avoir confié ma vraie situation, il devine qu'elle exige des égards, il

en a, et je veux attendre chez lui la fin de nos malheurs.»

--Et moi aussi, dit Ellénore, je pourrais citer un exemple d'autant de

courage, de noblesse et de résignation; mais je me tais pour obéir à la

volonté de l'héroïne. Quand on fait tant de sacrifices pour garder le

secret de sa détresse, on mérite de le voir respecter par tout le monde.

Ellénore, Volume I · 第 41 / 49 题