--Toujours fuir! pensait Ellénore, l'oeil fixé sur les vagues qui
l'entraînaient vers Liverpool! toujours sacrifier les consolations que
le ciel m'offre à la crainte de nouveaux malheurs, d'une nouvelle honte!
Eh quoi! l'épreuve d'une injure non méritée est-elle donc l'appât qui
doit en attirer une autre? Ne peut-il se rencontrer au milieu de tant de
perversité une âme assez noble, assez éclairée pour comprendre ce que je
suis, ce que je souffre!... pour deviner les tortures d'une femme
voué au mépris, aux injures des femmes les plus coupables, aux désirs
insultants des hommes qui en font leur caprice, et cela quand son coeur
est resté pur au sein de la corruption; lorsqu'il brûle de l'amour
du bien, de cette ardeur divine qui porte aux nobles sentiments, aux
actions louables; enfin, lorsque l'estime de soi-même excite une révolte
continuelle contre l'injustice du monde! Ah! que de force le ciel doit
à un être ainsi persécuté! quelle main la soutiendra dans cette route
périlleuse, où chacun lui jette la pierre...
Absorbée dans ses tristes réflexions, Ellénore ne s'apercevait pas de
tous les mouvements qui se faisaient autour d'elle pour se préparer à
braver l'orage dont les éclairs annonçaient l'approche. Déjà le roulis
agissant sur les passagers leur avait fait quitter le pont; la pluie
commençait à tomber. Les matelots cherchaient à mettre à l'abri les
ballots, les caisses que l'ouragan pouvait inonder, car le propriétaire
de ce bâtiment de commerce s'inquiétait beaucoup plus de ses
marchandises que de ses passagers. On forçait les malades à s'enfermer
dans la cabine en dépit de leur besoin de respirer. Chacun sait ce que
le moindre gros temps, comme l'appellent les marins, produit dans les
mers étroites comme la Manche. Les navires y ont toujours le beaupré
verticalement en l'air ou sous la vague, ce qui cause une perturbation
générale sur tout ce qui subit ce tremblement de mer, et qui fait que,
sans être en danger, les malheureux passagers y souffrent le martyre.
Ellénore seule, résistait au mal qui accablait tout l'équipage. Le bruit
des flots mugissants, la vue des éclairs qui faisaient tout à coup
de cette mer grondante un océan de feu; le trouble, le mouvement, la
terreur occasionnés par l'approche de la tempête, la plongeaient dans
une sorte de délire féroce qu'éprouvent les êtres persécutés du sort à
l'aspect des grands désastres de la nature. Ce n'est pas pour eux seuls,
pensent-ils, que le courroux du ciel éclate injustement; ils reprennent
leur place dans le malheur commun; ils ne sont plus les parias du
désespoir.
Mais Ellénore ne savoura pas longtemps ses idées sinistres; après
quelques coups de vent et une ondée, accompagnée d'un roulement de
tonnerre, le temps s'éclaircit, et la mer redevint calme.
Le petit Frédérik qui avait dormi paisiblement couché auprès de sa
bonne, le peu de temps qu'avait duré l'orage, pleura à son réveil pour
voir sa maman. Mais la pauvre Rosalie, en proie au mal de mer, n'était
pas en état de le conduire sur le pont. Un monsieur qui se trouvait dans
la cabine lui proposa de porter l'enfant à sa mère. Elle y consentit, et
il prit Frédérik dans ses bras en lui disant:
--Allons voir maman.
Le monsieur qui portait Frédérik aperçut Ellénore assise sur la
banquette du pont, regardant fuir l'orage aussi tranquillement qu'elle
l'avait vu venir, et à la même place que la pluie, l'ouragan et les
brusques invitations des marins n'avaient pu la déterminer à quitter. La
voix de Frédérik la sortit de sa rêverie.
--Où donc est ta bonne? dit-elle, étonnée de le voir dans les bras d'un
étranger.
--Elle est trop malade pour en prendre soin, répondit ce dernier,
et j'ai pensé qu'il valait mieux qu'il fût près de sa mère que de le
laisser pleurer là-bas au milieu de tous les malades.
--Ah! merci de votre extrême bonté, Monsieur, reprit Ellénore en fixant
ses yeux sur cet homme obligeant qu'elle croyait avoir déjà vu.
--Madame ne me reconnaît pas, dit-il, c'est tout simple, j'avais bien
rarement l'occasion de me présenter devant elle; mais ma femme, qui
avait le bonheur de la voir tous les jours, n'oubliera jamais les bontés
qu'elle a eues pour elle.
--Monsieur Gerbourg!... s'écria Ellénore, ah! je vous reconnais
maintenant; et votre excellente femme, qu'est-elle devenue?
--Hélas! madame, après avoir eu la douleur de perdre notre maître chéri,
le marquis de Croixville, la pauvre femme a vu piller son beau château
de Val-Fleury; on l'a surprise à sauver quelques-uns des objets qu'il
renfermait; on l'a traînée en prison; elle y est tombée si malade, qu'il
a fallu la mettre dans un hospice; là, j'ai pu, avec la protection d'une
ancienne soeur de charité, emmener furtivement avec moi la pauvre malade
dès qu'elle a été en état de se soutenir. Je l'ai confiée à un marchand
de mes parents, qui fait tant de bruit avec ses opinions républicaines,
que les autorités les plus soupçonneuses n'ont pas l'idée de
l'inquiéter; c'est lui qui m'a chargé d'une commission soi-disant pour
sa maison de commerce, mais dans le fait pour me donner les moyens
de sortir de France, où, comme intendant d'un ci-devant noble, je ne
pouvais échapper à la guillotine. Ce brave homme, qui ferait frémir
madame, si elle le voyait avec sa carmagnole et son bonnet rouge,
chanter à tue-tête dans sa boutique:
Ah! ça ira! ça ira!
Les aristocrates à la lanterne.
Ce brave homme, dis-je, m'a donné l'argent qu'il me fallait pour
traverser la France et vivre jusqu'à ce que j'aie pu trouver un emploi
dans l'étranger; mais j'ai attendu vainement cet emploi depuis que je
suis à Ostende, et mes ressources sont épuisées, ajouta le bon Gerbourg
en baissant les yeux, presque honteux d'avouer sa misère. Comme je parle
bien l'anglais, continua-t-il, car vous savez, madame, que M. le marquis
avait autant d'Anglais que de Français à son service, et qu'il fallait
savoir leur commander dans leur langue, je me rends à Londres dans
l'espoir d'y gagner ma vie en travaillant au métier le plus vil s'il le
faut, mais après les dures épreuves que je viens de subir, rien ne me
sera difficile.
--Prenez courage, répondit Ellénore, je parlerai de vous à mon banquier.
C'est un homme d'un caractère généreux, obligeant, qui se fera un
plaisir de vous être utile, j'en suis sûre.
--Ah! Madame, si je parviens par votre bonté à gagner de quoi
m'acquitter avec mon cousin, et à trouver les moyens de faire sortir
ma pauvre femme de cet affreux pays où l'on massacre tous ceux qui sont
fidèles à leurs devoirs, à leurs affections, je vous devrai plus que la
vie, dit M. Gerbourg en essuyant ses yeux.
--Je n'ai pas grand mérite à tenter d'améliorer votre sort, mon cher
monsieur Gerbourg; le mien n'est pas moins à plaindre, et vous me serez
utile à votre tour. Les affaires qui m'amènent à Londres peuvent m'y
retenir longtemps, et comme je veux y vivre dans la retraite, je serai
très-heureuse de pouvoir charger un homme tel que vous, aussi probe,
aussi intelligent, de suivre mes intérêts auprès de M. Ham..! ne parlez
pas de reconnaissance, et croyez que le ciel, en nous faisant rencontrer
ici, a voulu nous protéger tous deux.
Ellénore disait vrai, quoiqu'on feignant d'apprécier beaucoup un secours
inutile, car M. Ham..., était plus que suffisant à la gestion de sa
modique fortune; mais le ciel en lui offrant un malheureux à secourir,
une âme loyale, courageuse, dont il fallait ménager la délicatesse,
tromper le désespoir, lui envoyait la seule consolation qui puisse agir
sur un coeur profondément affligé.
--Pour commencer à employer votre complaisance, dit Ellénore, je vous
prie de garder ici mon fils, pendant que je vais aller voir comment se
trouve sa bonne. Je pense que mon domestique est aussi malade qu'elle;
mais nous voilà au port, tous ces maux-là vont cesser; il est temps que
j'arrive, ajouta-t-elle en voyant sa robe baignée par la pluie; et elle
laissa M. Gerbourg avec cette joie concentrée qu'on éprouve dans une
situation désespérée, loin de tout ce qu'on aime, de tout ce qu'on
connaît, à l'aspect d'une main secourable; qu'elle soit tendue par
la charité ou par la pitié, qu'importe? on n'est plus seul avec son
malheur, et la misère ne se fait plus sentir aux premières lueurs d'un
rayon d'espoir.
Pour payer son passage en Angleterre, le pauvre M. Gerbourg ne vivait
que de pain et d'eau depuis plus de quinze jours. Eh bien, en ce moment,
il lui semblait posséder tout ce qui lui manquait; il jouait avec le
petit Frédérik, le faisait danser sur ses genoux au son d'une vieille
chanson anglaise dont il répétait le refrain d'un ton si gaillard,
que nul n'aurait soupçonné que ces sons joyeux sortaient d'un estomac
affamé.
En ce moment, où les flots calmés à l'approche du port permettaient aux
passagers de venir respirer sur le pont, un marchand de gâteaux vint
offrir sa marchandise à ceux que le roulis avait débarrassés trop
brusquement de leur déjeuner. A peine Frédérik l'aperçut-il, qu'il
tendit ses petits bras du côté du patronet en criant de toutes ses
forces:
--Un gâteau! un gâteau!
Et Gerbourg en laissa prendre deux à l'enfant, qu'il paya sans regret du
prix de la livre de pain qui devait faire son dîner.
Un fois débarqués, les domestiques d'Ellénore, oubliant le mal de mer,
reprirent leur service. Mais voulant utiliser M. Gerbourg, elle le
chargea de lui chercher d'abord une femme de chambre anglaise. Puis,
elle lui remit une somme d'argent plus que suffisante pour payer le
premier terme d'une petite maison toute meublée qu'il lui louerait
dans le quartier habité par M. Ham... Elle joignit à cette commission
plusieurs autres soins à prendre pour qu'il ne manquât rien à son
modeste établissement, quand elle arriverait à Londres.
--Il se trouvera bien dans cette maison une petite chambre pour vous,
ajouta-t-elle, emparez-vous-en tout de suite pour surveiller les gens
par qui vous ferez nettoyer mon appartement. Je me confie à votre
adresse à vous faire obéir. Vous n'aurez pas là de quoi déployer vos
talents comme au Val-Fleury; mais vous me rendrez doublement service, en
m'empêchant d'être dupe dans ces sortes de marchés, et en me procurant
le moyen de vous donner asile jusqu'au jour où vous gagnerez ce qui doit
vous assurer une bonne existence.
Ainsi Ellénore persuada à M. Gerbourg que ne pouvant se passer de ses
services, il était tout simple qu'elle les payât. Le bonhomme partit le
soir même pour Londres, après avoir fait un vrai dîner, muni d'argent,
et décidé à ne prendre aucun repos avant d'avoir satisfait à toutes les
recommandations de celle qu'il nommait sa providence.
Deux jours après, une lettre de M. Gerbourg engageait madame Mansley à
se mettre en route pour venir descendre dans Grosvenor-Street, 28, à la
porte d'une petite maison n'ayant que deux étages et trois croisées de
face, non compris le rez-de-chaussée, consacré au parloir et à la
salle à manger. Le premier, composé d'un joli salon et d'un cabinet de
travail; au second deux chambres à coucher; dans le fond d'une petite
cour la cuisine, au-dessus la chambre de M. Gerbourg, et tout en haut
celles des domestiques. Le tout arrangé de la manière la plus simple et
la plus confortable.
Ellénore apprit que M. Ham..., averti par M. Gerbourg du projet
qu'elle avait d'habiter Londres, avait lui-même présidé au choix et à
l'arrangement de la maison qui devait la recevoir. Ainsi, tous deux
lui avaient épargné cette tristesse poignante qui s'empare de l'âme en
arrivant là où rien ne vous attend. Qui n'a pas éprouvé ce serrement de
coeur à son premier pas dans un lieu inconnu et destiné à vous servir
longtemps d'habitation; dans ce désert de souvenirs, d'habitudes, où
il faut faire connaissance avec les choses comme avec les gens? où tout
vous révèle la parfaite indifférence que vous inspirez.
Ce sentiment pénible dont Ellénore avait déjà fait l'apprentissage et
qu'elle s'apprêtait à subir de nouveau, fit place aux douces impressions
de la reconnaissance. Sauf le luxe de l'ameublement, elle trouva
son appartement rangé de même que le sien au Val-Fleury. Une petite
bibliothèque, remplie de livres français et anglais, ornait les panneaux
de son cabinet d'étude; sa table à écrire était placée de même à portée
de ses livres. M. Gerbourg avait été à bien secondé par M. Ham...,
dans la parodie de l'appartement occupé par Ellénore, au château du
Val-Fleury, qu'en y entrant elle sentit ses yeux mouillés de larmes.
Elle avait été si heureuse dans ce beau lieu, qu'en dépit des calomnies
et des malheurs que son séjour chez M. de Croixville lui avait attirés,
elle ne pouvait se le rappeler sans joie, car aucun des plaisirs qu'elle
y avait goûtés ne lui laissait de remords; elle espérait que cette
vérité était connue de M. Gerbourg, et croyait en avoir la preuve dans
ses soins respectueux pour elle.
Sans doute, l'intérêt, la reconnaissance, pouvait provoquer les soins,
le zèle de ce brave homme, mais la considération ne se commande pas,
et quel que soit le désir d'en montrer plus qu'on n'en accorde à son
bienfaiteur, il y a mille occasions imprévues où le mépris se révèle à
travers toutes les flatteries de l'espoir, toute la sainte hypocrisie
de la reconnaissance. Le respect qui se mêlait aux prévenances de M.
Gerbourg pour madame Mansley, ne permettait pas de douter de son estime
pour elle.
Une des attentions qui toucha le plus Ellénore, ce fut de trouver sur
sa console un vase rempli des fleurs qu'elle préférait, et près de sa
cheminée une petite chaise pour asseoir Frédérik. Il faut s'être trouvé
dans les horreurs de l'abandon, pour connaître le prix des moindres
soins, du plus léger souvenir; se croire encore la pensée de quelqu'un,
c'en est assez pour supporter courageusement tous les maux de la vie.