XXXVI

--Toujours fuir! pensait Ellénore, l'oeil fixé sur les vagues qui

l'entraînaient vers Liverpool! toujours sacrifier les consolations que

le ciel m'offre à la crainte de nouveaux malheurs, d'une nouvelle honte!

Eh quoi! l'épreuve d'une injure non méritée est-elle donc l'appât qui

doit en attirer une autre? Ne peut-il se rencontrer au milieu de tant de

perversité une âme assez noble, assez éclairée pour comprendre ce que je

suis, ce que je souffre!... pour deviner les tortures d'une femme

voué au mépris, aux injures des femmes les plus coupables, aux désirs

insultants des hommes qui en font leur caprice, et cela quand son coeur

est resté pur au sein de la corruption; lorsqu'il brûle de l'amour

du bien, de cette ardeur divine qui porte aux nobles sentiments, aux

actions louables; enfin, lorsque l'estime de soi-même excite une révolte

continuelle contre l'injustice du monde! Ah! que de force le ciel doit

à un être ainsi persécuté! quelle main la soutiendra dans cette route

périlleuse, où chacun lui jette la pierre...

Absorbée dans ses tristes réflexions, Ellénore ne s'apercevait pas de

tous les mouvements qui se faisaient autour d'elle pour se préparer à

braver l'orage dont les éclairs annonçaient l'approche. Déjà le roulis

agissant sur les passagers leur avait fait quitter le pont; la pluie

commençait à tomber. Les matelots cherchaient à mettre à l'abri les

ballots, les caisses que l'ouragan pouvait inonder, car le propriétaire

de ce bâtiment de commerce s'inquiétait beaucoup plus de ses

marchandises que de ses passagers. On forçait les malades à s'enfermer

dans la cabine en dépit de leur besoin de respirer. Chacun sait ce que

le moindre gros temps, comme l'appellent les marins, produit dans les

mers étroites comme la Manche. Les navires y ont toujours le beaupré

verticalement en l'air ou sous la vague, ce qui cause une perturbation

générale sur tout ce qui subit ce tremblement de mer, et qui fait que,

sans être en danger, les malheureux passagers y souffrent le martyre.

Ellénore seule, résistait au mal qui accablait tout l'équipage. Le bruit

des flots mugissants, la vue des éclairs qui faisaient tout à coup

de cette mer grondante un océan de feu; le trouble, le mouvement, la

terreur occasionnés par l'approche de la tempête, la plongeaient dans

une sorte de délire féroce qu'éprouvent les êtres persécutés du sort à

l'aspect des grands désastres de la nature. Ce n'est pas pour eux seuls,

pensent-ils, que le courroux du ciel éclate injustement; ils reprennent

leur place dans le malheur commun; ils ne sont plus les parias du

désespoir.

Mais Ellénore ne savoura pas longtemps ses idées sinistres; après

quelques coups de vent et une ondée, accompagnée d'un roulement de

tonnerre, le temps s'éclaircit, et la mer redevint calme.

Le petit Frédérik qui avait dormi paisiblement couché auprès de sa

bonne, le peu de temps qu'avait duré l'orage, pleura à son réveil pour

voir sa maman. Mais la pauvre Rosalie, en proie au mal de mer, n'était

pas en état de le conduire sur le pont. Un monsieur qui se trouvait dans

la cabine lui proposa de porter l'enfant à sa mère. Elle y consentit, et

il prit Frédérik dans ses bras en lui disant:

--Allons voir maman.

Le monsieur qui portait Frédérik aperçut Ellénore assise sur la

banquette du pont, regardant fuir l'orage aussi tranquillement qu'elle

l'avait vu venir, et à la même place que la pluie, l'ouragan et les

brusques invitations des marins n'avaient pu la déterminer à quitter. La

voix de Frédérik la sortit de sa rêverie.

--Où donc est ta bonne? dit-elle, étonnée de le voir dans les bras d'un

étranger.

--Elle est trop malade pour en prendre soin, répondit ce dernier,

et j'ai pensé qu'il valait mieux qu'il fût près de sa mère que de le

laisser pleurer là-bas au milieu de tous les malades.

--Ah! merci de votre extrême bonté, Monsieur, reprit Ellénore en fixant

ses yeux sur cet homme obligeant qu'elle croyait avoir déjà vu.

--Madame ne me reconnaît pas, dit-il, c'est tout simple, j'avais bien

rarement l'occasion de me présenter devant elle; mais ma femme, qui

avait le bonheur de la voir tous les jours, n'oubliera jamais les bontés

qu'elle a eues pour elle.

--Monsieur Gerbourg!... s'écria Ellénore, ah! je vous reconnais

maintenant; et votre excellente femme, qu'est-elle devenue?

--Hélas! madame, après avoir eu la douleur de perdre notre maître chéri,

le marquis de Croixville, la pauvre femme a vu piller son beau château

de Val-Fleury; on l'a surprise à sauver quelques-uns des objets qu'il

renfermait; on l'a traînée en prison; elle y est tombée si malade, qu'il

a fallu la mettre dans un hospice; là, j'ai pu, avec la protection d'une

ancienne soeur de charité, emmener furtivement avec moi la pauvre malade

dès qu'elle a été en état de se soutenir. Je l'ai confiée à un marchand

de mes parents, qui fait tant de bruit avec ses opinions républicaines,

que les autorités les plus soupçonneuses n'ont pas l'idée de

l'inquiéter; c'est lui qui m'a chargé d'une commission soi-disant pour

sa maison de commerce, mais dans le fait pour me donner les moyens

de sortir de France, où, comme intendant d'un ci-devant noble, je ne

pouvais échapper à la guillotine. Ce brave homme, qui ferait frémir

madame, si elle le voyait avec sa carmagnole et son bonnet rouge,

chanter à tue-tête dans sa boutique:

Ah! ça ira! ça ira!

Les aristocrates à la lanterne.

Ce brave homme, dis-je, m'a donné l'argent qu'il me fallait pour

traverser la France et vivre jusqu'à ce que j'aie pu trouver un emploi

dans l'étranger; mais j'ai attendu vainement cet emploi depuis que je

suis à Ostende, et mes ressources sont épuisées, ajouta le bon Gerbourg

en baissant les yeux, presque honteux d'avouer sa misère. Comme je parle

bien l'anglais, continua-t-il, car vous savez, madame, que M. le marquis

avait autant d'Anglais que de Français à son service, et qu'il fallait

savoir leur commander dans leur langue, je me rends à Londres dans

l'espoir d'y gagner ma vie en travaillant au métier le plus vil s'il le

faut, mais après les dures épreuves que je viens de subir, rien ne me

sera difficile.

--Prenez courage, répondit Ellénore, je parlerai de vous à mon banquier.

C'est un homme d'un caractère généreux, obligeant, qui se fera un

plaisir de vous être utile, j'en suis sûre.

--Ah! Madame, si je parviens par votre bonté à gagner de quoi

m'acquitter avec mon cousin, et à trouver les moyens de faire sortir

ma pauvre femme de cet affreux pays où l'on massacre tous ceux qui sont

fidèles à leurs devoirs, à leurs affections, je vous devrai plus que la

vie, dit M. Gerbourg en essuyant ses yeux.

--Je n'ai pas grand mérite à tenter d'améliorer votre sort, mon cher

monsieur Gerbourg; le mien n'est pas moins à plaindre, et vous me serez

utile à votre tour. Les affaires qui m'amènent à Londres peuvent m'y

retenir longtemps, et comme je veux y vivre dans la retraite, je serai

très-heureuse de pouvoir charger un homme tel que vous, aussi probe,

aussi intelligent, de suivre mes intérêts auprès de M. Ham..! ne parlez

pas de reconnaissance, et croyez que le ciel, en nous faisant rencontrer

ici, a voulu nous protéger tous deux.

Ellénore disait vrai, quoiqu'on feignant d'apprécier beaucoup un secours

inutile, car M. Ham..., était plus que suffisant à la gestion de sa

modique fortune; mais le ciel en lui offrant un malheureux à secourir,

une âme loyale, courageuse, dont il fallait ménager la délicatesse,

tromper le désespoir, lui envoyait la seule consolation qui puisse agir

sur un coeur profondément affligé.

--Pour commencer à employer votre complaisance, dit Ellénore, je vous

prie de garder ici mon fils, pendant que je vais aller voir comment se

trouve sa bonne. Je pense que mon domestique est aussi malade qu'elle;

mais nous voilà au port, tous ces maux-là vont cesser; il est temps que

j'arrive, ajouta-t-elle en voyant sa robe baignée par la pluie; et elle

laissa M. Gerbourg avec cette joie concentrée qu'on éprouve dans une

situation désespérée, loin de tout ce qu'on aime, de tout ce qu'on

connaît, à l'aspect d'une main secourable; qu'elle soit tendue par

la charité ou par la pitié, qu'importe? on n'est plus seul avec son

malheur, et la misère ne se fait plus sentir aux premières lueurs d'un

rayon d'espoir.

Pour payer son passage en Angleterre, le pauvre M. Gerbourg ne vivait

que de pain et d'eau depuis plus de quinze jours. Eh bien, en ce moment,

il lui semblait posséder tout ce qui lui manquait; il jouait avec le

petit Frédérik, le faisait danser sur ses genoux au son d'une vieille

chanson anglaise dont il répétait le refrain d'un ton si gaillard,

que nul n'aurait soupçonné que ces sons joyeux sortaient d'un estomac

affamé.

En ce moment, où les flots calmés à l'approche du port permettaient aux

passagers de venir respirer sur le pont, un marchand de gâteaux vint

offrir sa marchandise à ceux que le roulis avait débarrassés trop

brusquement de leur déjeuner. A peine Frédérik l'aperçut-il, qu'il

tendit ses petits bras du côté du patronet en criant de toutes ses

forces:

--Un gâteau! un gâteau!

Et Gerbourg en laissa prendre deux à l'enfant, qu'il paya sans regret du

prix de la livre de pain qui devait faire son dîner.

Un fois débarqués, les domestiques d'Ellénore, oubliant le mal de mer,

reprirent leur service. Mais voulant utiliser M. Gerbourg, elle le

chargea de lui chercher d'abord une femme de chambre anglaise. Puis,

elle lui remit une somme d'argent plus que suffisante pour payer le

premier terme d'une petite maison toute meublée qu'il lui louerait

dans le quartier habité par M. Ham... Elle joignit à cette commission

plusieurs autres soins à prendre pour qu'il ne manquât rien à son

modeste établissement, quand elle arriverait à Londres.

--Il se trouvera bien dans cette maison une petite chambre pour vous,

ajouta-t-elle, emparez-vous-en tout de suite pour surveiller les gens

par qui vous ferez nettoyer mon appartement. Je me confie à votre

adresse à vous faire obéir. Vous n'aurez pas là de quoi déployer vos

talents comme au Val-Fleury; mais vous me rendrez doublement service, en

m'empêchant d'être dupe dans ces sortes de marchés, et en me procurant

le moyen de vous donner asile jusqu'au jour où vous gagnerez ce qui doit

vous assurer une bonne existence.

Ainsi Ellénore persuada à M. Gerbourg que ne pouvant se passer de ses

services, il était tout simple qu'elle les payât. Le bonhomme partit le

soir même pour Londres, après avoir fait un vrai dîner, muni d'argent,

et décidé à ne prendre aucun repos avant d'avoir satisfait à toutes les

recommandations de celle qu'il nommait sa providence.

Deux jours après, une lettre de M. Gerbourg engageait madame Mansley à

se mettre en route pour venir descendre dans Grosvenor-Street, 28, à la

porte d'une petite maison n'ayant que deux étages et trois croisées de

face, non compris le rez-de-chaussée, consacré au parloir et à la

salle à manger. Le premier, composé d'un joli salon et d'un cabinet de

travail; au second deux chambres à coucher; dans le fond d'une petite

cour la cuisine, au-dessus la chambre de M. Gerbourg, et tout en haut

celles des domestiques. Le tout arrangé de la manière la plus simple et

la plus confortable.

Ellénore apprit que M. Ham..., averti par M. Gerbourg du projet

qu'elle avait d'habiter Londres, avait lui-même présidé au choix et à

l'arrangement de la maison qui devait la recevoir. Ainsi, tous deux

lui avaient épargné cette tristesse poignante qui s'empare de l'âme en

arrivant là où rien ne vous attend. Qui n'a pas éprouvé ce serrement de

coeur à son premier pas dans un lieu inconnu et destiné à vous servir

longtemps d'habitation; dans ce désert de souvenirs, d'habitudes, où

il faut faire connaissance avec les choses comme avec les gens? où tout

vous révèle la parfaite indifférence que vous inspirez.

Ce sentiment pénible dont Ellénore avait déjà fait l'apprentissage et

qu'elle s'apprêtait à subir de nouveau, fit place aux douces impressions

de la reconnaissance. Sauf le luxe de l'ameublement, elle trouva

son appartement rangé de même que le sien au Val-Fleury. Une petite

bibliothèque, remplie de livres français et anglais, ornait les panneaux

de son cabinet d'étude; sa table à écrire était placée de même à portée

de ses livres. M. Gerbourg avait été à bien secondé par M. Ham...,

dans la parodie de l'appartement occupé par Ellénore, au château du

Val-Fleury, qu'en y entrant elle sentit ses yeux mouillés de larmes.

Elle avait été si heureuse dans ce beau lieu, qu'en dépit des calomnies

et des malheurs que son séjour chez M. de Croixville lui avait attirés,

elle ne pouvait se le rappeler sans joie, car aucun des plaisirs qu'elle

y avait goûtés ne lui laissait de remords; elle espérait que cette

vérité était connue de M. Gerbourg, et croyait en avoir la preuve dans

ses soins respectueux pour elle.

Sans doute, l'intérêt, la reconnaissance, pouvait provoquer les soins,

le zèle de ce brave homme, mais la considération ne se commande pas,

et quel que soit le désir d'en montrer plus qu'on n'en accorde à son

bienfaiteur, il y a mille occasions imprévues où le mépris se révèle à

travers toutes les flatteries de l'espoir, toute la sainte hypocrisie

de la reconnaissance. Le respect qui se mêlait aux prévenances de M.

Gerbourg pour madame Mansley, ne permettait pas de douter de son estime

pour elle.

Une des attentions qui toucha le plus Ellénore, ce fut de trouver sur

sa console un vase rempli des fleurs qu'elle préférait, et près de sa

cheminée une petite chaise pour asseoir Frédérik. Il faut s'être trouvé

dans les horreurs de l'abandon, pour connaître le prix des moindres

soins, du plus léger souvenir; se croire encore la pensée de quelqu'un,

c'en est assez pour supporter courageusement tous les maux de la vie.

Ellénore, Volume I · 第 39 / 49 题