--Eh bien, dit Ellénore, quand le prince revint de chez Albert, comment
avez-vous été accueilli?
--Mais beaucoup mieux que je ne m'y attendais; j'ai été fort content
d'Albert. A peine ai-je parlé du tort que ses assiduités pouvaient vous
faire, qu'il m'a promis de se conformer à tout ce que vous exigeriez de
lui.
--Mais je n'exige rien, dit Ellénore avec un peu d'humeur, il va croire
que je fais la Bélise, et que je m'arme contre un amour dont il n'a pas
même l'idée. En effet, de quel droit lui défendrais-je de vouloir me
plaire, l'a-t-il jamais tenté. C'est la sotte jalousie de cette femme
qui me rend ainsi ridicule. Lui avez-vous bien dit, au moins, que ce
seul motif m'engageait à l'éloigner de chez moi; que je n'en viendrais
pas à cette mesure de prudence, si ma position me permettait de rassurer
moi-même la princesse de Waldemar sur les simples rapports qui existent
entre M. de Savernon et moi? Enfin, avez-vous pensé à mettre ma fierté à
l'abri de leurs moqueries?
--Tranquillisez-vous, ils n'ont vraiment pas envie de rire, ni l'un
ni l'autre, de ce que vous leur faites éprouver. Cependant, je dois
convenir qu'Albert a montré beaucoup de courage en recevant son congé.
Il est vrai de dire que je n'ai pas épargné les bonnes raisons pour lui
prouver les scènes qui résulteraient de son entêtement à vous suivre.
Il faut croire que mon éloquence l'a persuadé, car il n'a pas fait une
objection. Seulement, il m'a questionné sur vos projets, il m'a
demandé si l'atroce conduite de lord Rosmond était parvenue à détruire
complétement l'affection que vous lui portiez. Sur ce point, je vous ai
justifiée de toute faiblesse honteuse. Il est convenu avec moi que
la fierté de votre âme s'opposait à l'avilissement d'aimer ce qu'on
méprise, et qu'il était impossible à un homme d'honneur de chercher à
se faire aimer de vous, sans être décidé à vous consacrer toute son
existence. La noblesse, la sagesse de ces idées doivent vous rassurer
sur sa résignation; ainsi n'y pensez plus, et croyez que la princesse
vous saura bon gré d'avoir aussi nettement découragé les projets de son
infidèle.
En écoutant le prince, Ellénore s'étonnait de ne pas partager sa
confiance dans la sagesse résignée de M. de Savernon. Les femmes qu'une
sotte vanité n'aveugle pas, pèsent si juste la valeur des sentiments
qu'elles inspirent! Celui de M. de Savernon pour Ellénore était
si soutenu, si discret, si respectueux, qu'on pouvait le supposer
très-profond, et, partant, difficile à vaincre. Ellénore en avait pris
cette idée presque à son insu.
--Je me suis trompée, pensa-t-elle, tant mieux; il m'oubliera plus
facilement, et rien ne troublera la monotonie de ma triste vie.
Ce _tant mieux_ était dicté par la raison d'Ellénore; mais son coeur
s'oppressait à l'idée de ne plus se croire aimée comme elle avait craint
de l'être. Il est si doux de se savoir le premier intérêt d'une personne
distinguée qu'on ne perd pas sans regret une illusion si flatteuse,
surtout après avoir été indignement trahie. Il est si naturel de croire
avoir perdu tous ces avantages avec son bonheur, que l'amour le moins
sympathique est une consolation de coeur et d'amour-propre qu'on a
peine à repousser; de là viennent tant d'inconséquences dont on fait
des crimes aux femmes pour se donner le plaisir de les en punir plus
cruellement.
Pendant le déjeuner, Ellénore ne se mêla point à la conversation. M.
de P... raconta plusieurs histoires plaisantes qui ne la firent pas
sourire. Il mit la préoccupation d'Ellénore sur le compte de son brusque
départ. Il leur restait beaucoup de choses à voir à Anvers, et le
chevalier s'interrompait souvent pour dire.
--En vérité, vous êtes bien bonne de hâter ainsi la fin de notre
charmant voyage, et cela parce que vous rencontrez ici une femme désolée
de n'être pas si jolie que vous; mais vous en trouverez partout de ces
femmes-là, et vous feriez bien mieux de n'y pas prendre garde.
Comme sa réflexion ne changeait rien au projet de départ, il ajouta:
--Allons, cédons-leur la place; mais je crois qu'ils n'y resteront pas
longtemps, les jaloux et les amoureux ne peuvent se passer de ce qui les
tourmente.
Pour toute réponse, Ellénore alla prendre son mantelet et ses gants, et
se dirigea avec Frédérik vers la cour de l'auberge, où la voiture les
attendait. Comme elle y montait, un valet de l'hôtel lui remit une
lettre en disant:
--Madame est priée de ne la décacheter que lorsqu'elle sera seule, et le
valet se retira précipitamment.
Au même instant, le prince et le chevalier, qui avaient été mettre leur
manteau, prirent place dans la voiture et les postillons partirent au
galop.
Ellénore passa tout le temps de la route à supposer ce que pouvait
renfermer la petite lettre qu'elle s'était empressée de cacher sous son
mantelet. Elle était d'Albert, sans aucun doute, et elle se reprochait
de l'avoir presque autorisée en prenant contre lui une résolution
définitive. Son impatience de la lire était fort tempérée par la
certitude d'y trouver ce qu'elle aurait voulu ignorer toujours.
Ellénore et ses compagnons de voyage devaient s'arrêter à Malines,
pour y dîner et visiter quelques monuments. Elle aurait pu profiter
des instants qu'elle donnait à sa toilette pour prendre connaissance
du billet mystérieux; mais il lui vint à l'idée que si ce billet lui
causait une impression désagréable, elle ne saurait pas la dissimuler,
et qu'il valait mieux ne pas s'exposer aux questions dont ses amis
l'accableraient, s'ils s'apercevaient d'un changement subit dans sa
disposition; enfin, elle résista à sa curiosité pour la satisfaire plus
à son aise, et se résigna à n'ouvrir la lettre qu'elle tenait que le
soir en arrivant à Bruxelles.
La rencontre qu'ils firent à Malines du comte de Lauraguais les y retint
plus de temps qu'ils ne comptaient y rester. Le prince de P... les força
à s'arrêter pour partager leur dîner, et leur raconter les nouvelles
qu'il avait de France. Hélas! elles étaient bien tristes; mais après
s'en être désolé convenablement, l'impossibilité de rien tenter contre
tant de malheurs en faisait prendre son parti, et chacun s'accordait
tacitement pour s'en distraire. Après le récit des plus affreux
événements, venait celui des misères de l'émigration, puis des aventures
galantes qui mêlaient leur comique aux drames les plus sombres.
--On parle beaucoup de la prochaine rupture de M. de Savernon avec la
princesse de Waldemar, dit M. de Lauraguais; ce sont, chaque jour, des
scènes à faire la joie des témoins et le supplice des acteurs. A la
suite d'une de ces querelles, M. de Savernon a cru pouvoir s'affranchir,
il est parti pour faire une tournée en Hollande; mais il n'était pas à
un quart de lieu de Bruxelles, qu'il a été rejoint par le carrosse de la
princesse. Là, une sorte de réconciliation a eu lieu, à la condition que
M. de Savernon continuerait sa route jusqu'à Anvers. La princesse y
a consenti, très-décidée à l'y accompagner; elle a écrit à sa dame de
compagnie et à la comtesse de Cl... de venir la rejoindre. Vous avez dû
les rencontrer tous à Anvers.
--Certainement nous les avons rencontrés... et c'est cela qui...
Un regard d'Ellénore empêcha le prince de continuer. M. de P... mit la
conversation sur un autre sujet, et Ellénore regretta de n'avoir point
lu la lettre, car elle lui aurait peut-être inspiré une réponse verbale,
dont M. de Lauraguais aurait été le messager.
En arrivant le soir chez elle, elle lut ce peu de lignes, qui, bien
que non signées, ne laissaient aucun doute sur la main qui les avait
écrites:
«Ne croyez pas un mot de ce que vous dira le prince. J'ai dû le tromper
pour nous épargner à tous des remontrances inutiles; mais vous tromper!
Vous! madame! vous laisser croire que je puis cesser de vous aimer,
de vous consacrer toute mon existence, voilà qui est au-dessus de mon
courage. Je conçois que cet amour vous importune, malgré mes soins à
le dissimuler; mais il ne dépend ni de vous ni de moi, de l'éteindre.
Pourquoi vous en alarmer; il ne fait de mal qu'à moi, et je suis heureux
d'en souffrir.»
--Plus d'espoir de repos, s'écria Ellénore; je croyais l'avoir trouvé
ici. Je pensais qu'en renonçant pour toujours au monde, à ses plaisirs,
à ses vanités, on me laisserait tranquille en ma retraite. Mais non,
le malheur qui me poursuit veut encore que je m'éloigne du seul lieu où
quelques consolations d'amitié m'aidaient à vivre! Il faut partir!
il faut mettre entre M. de Savernon et moi tant de distance, tant
d'obstacles qu'il perde toute espérance de me voir écouter son amour.
Moi, croire encore à l'amour! à la sincérité des serments! cela n'est
plus en mon pouvoir, et lui-même ne s'étonnera pas de l'horreur que ce
nom d'amour m'inspire. Ah! pour le fuir, pour en être jamais à l'abri,
il n'est point de sacrifice dont je ne sois capable!
Ellénore passa la nuit à former différents projets qui avaient tous
pour but de se fixer dans un pays assez loin de Bruxelles. Le soin de sa
fortune l'appelait à Londres, où son banquier, M. Ham..., lui proposait
d'employer ses fonds dans une affaire excellente. C'était d'un grand
intérêt pour l'avenir du petit Frédérik. Elle se décida en conséquence
à partir secrètement pour Ostende, et à s'embarquer sur le premier
paquebot qui passerait en Angleterre. Son plus grand regret était
de quitter cet excellent ami, ce prince dont le dévouement pour elle
s'augmentait en raison du besoin qu'elle en avait; mais comment lui
confier une résolution qu'il aurait sans doute combattue, et lui laisser
connaître l'asile qu'elle aurait choisi? Aurait-il la force d'en garder
le secret à M. de Savernon? Ce dernier ne devait revenir à Bruxelles que
la semaine suivante, et Ellénore voulait partir avant son retour.
Elle fit ses dispositions dans le plus profond mystère, recommanda le
secret à ses gens; et après avoir écrit au prince de P... le véritable
motif de son départ subit, elle le pria d'en donner pour prétexte une
affaire d'intérêt, ou toute autre raison qu'il trouverait convenable,
puis elle se rendit à Ostende, pleurant autant de quitter Bruxelles
et les amis qu'elle y laissait, que de revenir dans ce même pays où
la trahison d'un de ses premiers lords l'avait flétrie d'un sceau
ineffaçable.