XXXV

--Eh bien, dit Ellénore, quand le prince revint de chez Albert, comment

avez-vous été accueilli?

--Mais beaucoup mieux que je ne m'y attendais; j'ai été fort content

d'Albert. A peine ai-je parlé du tort que ses assiduités pouvaient vous

faire, qu'il m'a promis de se conformer à tout ce que vous exigeriez de

lui.

--Mais je n'exige rien, dit Ellénore avec un peu d'humeur, il va croire

que je fais la Bélise, et que je m'arme contre un amour dont il n'a pas

même l'idée. En effet, de quel droit lui défendrais-je de vouloir me

plaire, l'a-t-il jamais tenté. C'est la sotte jalousie de cette femme

qui me rend ainsi ridicule. Lui avez-vous bien dit, au moins, que ce

seul motif m'engageait à l'éloigner de chez moi; que je n'en viendrais

pas à cette mesure de prudence, si ma position me permettait de rassurer

moi-même la princesse de Waldemar sur les simples rapports qui existent

entre M. de Savernon et moi? Enfin, avez-vous pensé à mettre ma fierté à

l'abri de leurs moqueries?

--Tranquillisez-vous, ils n'ont vraiment pas envie de rire, ni l'un

ni l'autre, de ce que vous leur faites éprouver. Cependant, je dois

convenir qu'Albert a montré beaucoup de courage en recevant son congé.

Il est vrai de dire que je n'ai pas épargné les bonnes raisons pour lui

prouver les scènes qui résulteraient de son entêtement à vous suivre.

Il faut croire que mon éloquence l'a persuadé, car il n'a pas fait une

objection. Seulement, il m'a questionné sur vos projets, il m'a

demandé si l'atroce conduite de lord Rosmond était parvenue à détruire

complétement l'affection que vous lui portiez. Sur ce point, je vous ai

justifiée de toute faiblesse honteuse. Il est convenu avec moi que

la fierté de votre âme s'opposait à l'avilissement d'aimer ce qu'on

méprise, et qu'il était impossible à un homme d'honneur de chercher à

se faire aimer de vous, sans être décidé à vous consacrer toute son

existence. La noblesse, la sagesse de ces idées doivent vous rassurer

sur sa résignation; ainsi n'y pensez plus, et croyez que la princesse

vous saura bon gré d'avoir aussi nettement découragé les projets de son

infidèle.

En écoutant le prince, Ellénore s'étonnait de ne pas partager sa

confiance dans la sagesse résignée de M. de Savernon. Les femmes qu'une

sotte vanité n'aveugle pas, pèsent si juste la valeur des sentiments

qu'elles inspirent! Celui de M. de Savernon pour Ellénore était

si soutenu, si discret, si respectueux, qu'on pouvait le supposer

très-profond, et, partant, difficile à vaincre. Ellénore en avait pris

cette idée presque à son insu.

--Je me suis trompée, pensa-t-elle, tant mieux; il m'oubliera plus

facilement, et rien ne troublera la monotonie de ma triste vie.

Ce _tant mieux_ était dicté par la raison d'Ellénore; mais son coeur

s'oppressait à l'idée de ne plus se croire aimée comme elle avait craint

de l'être. Il est si doux de se savoir le premier intérêt d'une personne

distinguée qu'on ne perd pas sans regret une illusion si flatteuse,

surtout après avoir été indignement trahie. Il est si naturel de croire

avoir perdu tous ces avantages avec son bonheur, que l'amour le moins

sympathique est une consolation de coeur et d'amour-propre qu'on a

peine à repousser; de là viennent tant d'inconséquences dont on fait

des crimes aux femmes pour se donner le plaisir de les en punir plus

cruellement.

Pendant le déjeuner, Ellénore ne se mêla point à la conversation. M.

de P... raconta plusieurs histoires plaisantes qui ne la firent pas

sourire. Il mit la préoccupation d'Ellénore sur le compte de son brusque

départ. Il leur restait beaucoup de choses à voir à Anvers, et le

chevalier s'interrompait souvent pour dire.

--En vérité, vous êtes bien bonne de hâter ainsi la fin de notre

charmant voyage, et cela parce que vous rencontrez ici une femme désolée

de n'être pas si jolie que vous; mais vous en trouverez partout de ces

femmes-là, et vous feriez bien mieux de n'y pas prendre garde.

Comme sa réflexion ne changeait rien au projet de départ, il ajouta:

--Allons, cédons-leur la place; mais je crois qu'ils n'y resteront pas

longtemps, les jaloux et les amoureux ne peuvent se passer de ce qui les

tourmente.

Pour toute réponse, Ellénore alla prendre son mantelet et ses gants, et

se dirigea avec Frédérik vers la cour de l'auberge, où la voiture les

attendait. Comme elle y montait, un valet de l'hôtel lui remit une

lettre en disant:

--Madame est priée de ne la décacheter que lorsqu'elle sera seule, et le

valet se retira précipitamment.

Au même instant, le prince et le chevalier, qui avaient été mettre leur

manteau, prirent place dans la voiture et les postillons partirent au

galop.

Ellénore passa tout le temps de la route à supposer ce que pouvait

renfermer la petite lettre qu'elle s'était empressée de cacher sous son

mantelet. Elle était d'Albert, sans aucun doute, et elle se reprochait

de l'avoir presque autorisée en prenant contre lui une résolution

définitive. Son impatience de la lire était fort tempérée par la

certitude d'y trouver ce qu'elle aurait voulu ignorer toujours.

Ellénore et ses compagnons de voyage devaient s'arrêter à Malines,

pour y dîner et visiter quelques monuments. Elle aurait pu profiter

des instants qu'elle donnait à sa toilette pour prendre connaissance

du billet mystérieux; mais il lui vint à l'idée que si ce billet lui

causait une impression désagréable, elle ne saurait pas la dissimuler,

et qu'il valait mieux ne pas s'exposer aux questions dont ses amis

l'accableraient, s'ils s'apercevaient d'un changement subit dans sa

disposition; enfin, elle résista à sa curiosité pour la satisfaire plus

à son aise, et se résigna à n'ouvrir la lettre qu'elle tenait que le

soir en arrivant à Bruxelles.

La rencontre qu'ils firent à Malines du comte de Lauraguais les y retint

plus de temps qu'ils ne comptaient y rester. Le prince de P... les força

à s'arrêter pour partager leur dîner, et leur raconter les nouvelles

qu'il avait de France. Hélas! elles étaient bien tristes; mais après

s'en être désolé convenablement, l'impossibilité de rien tenter contre

tant de malheurs en faisait prendre son parti, et chacun s'accordait

tacitement pour s'en distraire. Après le récit des plus affreux

événements, venait celui des misères de l'émigration, puis des aventures

galantes qui mêlaient leur comique aux drames les plus sombres.

--On parle beaucoup de la prochaine rupture de M. de Savernon avec la

princesse de Waldemar, dit M. de Lauraguais; ce sont, chaque jour, des

scènes à faire la joie des témoins et le supplice des acteurs. A la

suite d'une de ces querelles, M. de Savernon a cru pouvoir s'affranchir,

il est parti pour faire une tournée en Hollande; mais il n'était pas à

un quart de lieu de Bruxelles, qu'il a été rejoint par le carrosse de la

princesse. Là, une sorte de réconciliation a eu lieu, à la condition que

M. de Savernon continuerait sa route jusqu'à Anvers. La princesse y

a consenti, très-décidée à l'y accompagner; elle a écrit à sa dame de

compagnie et à la comtesse de Cl... de venir la rejoindre. Vous avez dû

les rencontrer tous à Anvers.

--Certainement nous les avons rencontrés... et c'est cela qui...

Un regard d'Ellénore empêcha le prince de continuer. M. de P... mit la

conversation sur un autre sujet, et Ellénore regretta de n'avoir point

lu la lettre, car elle lui aurait peut-être inspiré une réponse verbale,

dont M. de Lauraguais aurait été le messager.

En arrivant le soir chez elle, elle lut ce peu de lignes, qui, bien

que non signées, ne laissaient aucun doute sur la main qui les avait

écrites:

«Ne croyez pas un mot de ce que vous dira le prince. J'ai dû le tromper

pour nous épargner à tous des remontrances inutiles; mais vous tromper!

Vous! madame! vous laisser croire que je puis cesser de vous aimer,

de vous consacrer toute mon existence, voilà qui est au-dessus de mon

courage. Je conçois que cet amour vous importune, malgré mes soins à

le dissimuler; mais il ne dépend ni de vous ni de moi, de l'éteindre.

Pourquoi vous en alarmer; il ne fait de mal qu'à moi, et je suis heureux

d'en souffrir.»

--Plus d'espoir de repos, s'écria Ellénore; je croyais l'avoir trouvé

ici. Je pensais qu'en renonçant pour toujours au monde, à ses plaisirs,

à ses vanités, on me laisserait tranquille en ma retraite. Mais non,

le malheur qui me poursuit veut encore que je m'éloigne du seul lieu où

quelques consolations d'amitié m'aidaient à vivre! Il faut partir!

il faut mettre entre M. de Savernon et moi tant de distance, tant

d'obstacles qu'il perde toute espérance de me voir écouter son amour.

Moi, croire encore à l'amour! à la sincérité des serments! cela n'est

plus en mon pouvoir, et lui-même ne s'étonnera pas de l'horreur que ce

nom d'amour m'inspire. Ah! pour le fuir, pour en être jamais à l'abri,

il n'est point de sacrifice dont je ne sois capable!

Ellénore passa la nuit à former différents projets qui avaient tous

pour but de se fixer dans un pays assez loin de Bruxelles. Le soin de sa

fortune l'appelait à Londres, où son banquier, M. Ham..., lui proposait

d'employer ses fonds dans une affaire excellente. C'était d'un grand

intérêt pour l'avenir du petit Frédérik. Elle se décida en conséquence

à partir secrètement pour Ostende, et à s'embarquer sur le premier

paquebot qui passerait en Angleterre. Son plus grand regret était

de quitter cet excellent ami, ce prince dont le dévouement pour elle

s'augmentait en raison du besoin qu'elle en avait; mais comment lui

confier une résolution qu'il aurait sans doute combattue, et lui laisser

connaître l'asile qu'elle aurait choisi? Aurait-il la force d'en garder

le secret à M. de Savernon? Ce dernier ne devait revenir à Bruxelles que

la semaine suivante, et Ellénore voulait partir avant son retour.

Elle fit ses dispositions dans le plus profond mystère, recommanda le

secret à ses gens; et après avoir écrit au prince de P... le véritable

motif de son départ subit, elle le pria d'en donner pour prétexte une

affaire d'intérêt, ou toute autre raison qu'il trouverait convenable,

puis elle se rendit à Ostende, pleurant autant de quitter Bruxelles

et les amis qu'elle y laissait, que de revenir dans ce même pays où

la trahison d'un de ses premiers lords l'avait flétrie d'un sceau

ineffaçable.

Ellénore, Volume I · 第 38 / 49 题