Le prince de P... revint le même jour de Bruges, où il avait été voir un
grand personnage. Sa première visite fut pour la princesse de Waldemar,
la seconde pour Ellénore; il ignorait le péril qu'avait couru le petit
Frédérik, et la présence de plusieurs personnes qu'il trouva le soir
chez madame Mansley empêcha celle-ci de lui en parler; elle craignait à
ce sujet les plaisanteries du chevalier de Pa..., et ne se sentait pas
l'aplomb nécessaire pour braver un moment d'embarras. Mais ce qu'elle
évitait d'un côté lui arriva d'un autre, et elle se sentit fort troublée
en entendant le prince de P... se récrier sur le changement d'humeur qui
s'était opéré chez M. de Savernon depuis qu'il l'avait quitté.
--Je l'ai laissé, dit-il, blâmant tout, déplorant avec raison tout
ce qui se passe, et s'étonnant qu'on pût se distraire un instant des
malheurs qui accablent nous et notre pays. Et je le trouve aujourd'hui
gai, plein d'espoir, et prédisant la fin prochaine de l'atroce
révolution, qui nous ruine, les succès de l'armée de Condé, et notre
prochaine rentrée en France; pourtant les nouvelles de Paris sont
affreuses. On s'apprête à juger le roi; Dieu sait quel sort on lui
réserve! Jamais nous n'avons eu plus de sujets d'affliction. En vérité
je crois qu'Albert a perdu la tête. La princesse de Waldemar surprise,
comme moi, de la manière dont il déraisonnait pour nous prouver que nous
avions tort d'être malheureux, lui a demandé la cause de ce changement
subit dans ses idées. La question a semblé l'embarrasser, et la
princesse a paru de son côté fort mécontente de la réponse.
--Elle eût été plus indulgente, dit le chevalier de Pa..., si elle avait
cru être pour quelque chose dans la gaieté du comte; mais cette bonne
humeur ne venait pas d'elle bien sûrement, et je crois qu'elle avait
raison de s'en alarmer.
Pendant que tout cela se disait, Ellénore était au supplice, et pourtant
elle n'avait pas la présomption de se croire la seule cause de la joie
mal dissimulée qu'on reprochait à M. de Savernon. Mais il y a dans
la vérité quelque chose qui agit en dépit de tous les scrupules de la
modestie; et elle rougit si visiblement de la réflexion faite par M.
de Pa..., que ce dernier sourit avec malice, et se félicita d'avoir
à observer les progrès d'un sentiment qui allait sans doute jeter le
trouble dans la société de la princesse. Une aventure amoureuse ou
scandaleuse était une diversion fort amusante au milieu des ennuis et de
la misère de l'émigration. L'esprit moqueur du chevalier de Pa... s'en
réjouissait comme d'un bon spectacle.
--Je suis, disait-il, comme ce pauvre diable à qui Grosset donnait un
billet d'auteur, au lieu d'argent pour payer son dîner, et qui s'en
contentait; j'oublie que j'ai faim en voyant une bonne comédie.
Ce mot avait d'autant plus de force dans la bouche du chevalier, qu'il a
laissé la réputation d'un gourmand d'élite.
Le lendemain, M. de Savernon se présenta chez madame Mansley pour
s'informer de l'état de Rosalie, qui y avait été transportée le matin
même; c'était l'heure où l'on reçoit quelques visites avant le dîner.
Le valet de chambre le fit passer dans un salon et alla prévenir sa
maîtresse, malgré les instances de M. de Savernon pour empêcher qu'on ne
la dérangeât; elle s'empressa de venir le recevoir, ce ne fut pas sans
quelque trouble, car elle se rappelait les paroles du prince de P... et
elle concevait un pressentiment alarmant.
M. de Savernon aborda Ellénore avec un respect et un sérieux qui la
rendirent plus confiante: il parut tout occupé des souffrances de la
pauvre blessée et prédit qu'elles cesseraient bientôt, car il l'avait
mise entre les mains du plus habile chirurgien de Bruxelles. Puis vint
l'éloge du docteur. On passa de là au récit des malheurs de la France,
à ce qu'on redoutait pour son avenir; tous les intérêts furent traités,
excepté celui qui avait amené Albert. Que de visites se passent ainsi à
tout dire, excepté ce qu'on pense!
Malgré le silence gardé par Ellénore et M. de Savernon sur l'accident de
Rosalie, la reconnaissance de celle-ci et le bavardage de ses camarades
eurent bientôt appris à tous les voisins comment un beau monsieur était
venu au secours du petit Frédérik et de sa bonne. L'histoire se répéta,
se commenta, et arriva bientôt des domestiques aux maîtres. Dès que le
prince de P... la sut, il vint gronder Ellénore de ne lui en avoir pas
parlé, et lui dire qu'il amènerait le soir même M. de Savernon qu'elle
ne pouvait plus se dispenser de recevoir.
--Je l'ai déjà remercié, répondit Ellénore en baissant les yeux.
--Je pense que vous n'avez pas manqué à lui rendre grâce d'avoir sauvé
la vie de votre enfant, car à la façon dont y allait le brasseur,
il l'aurait jeté dans le canal; mais des remercîments ordinaires ne
suffisent pas pour un tel service; du moins est-ce chez vous qu'il doit
les entendre.
--Mais il y est venu, vous dis-je, reprit Ellénore avec impatience.
--Quoi! Albert a été reçu par vous ici, après le refus que vous aviez
fait?
--Sans doute.
--Et vous ne m'en avez rien dit?...
--J'ai pensé que vous n'en seriez point étonné en apprenant ce que je
lui dois, et que lui-même étant trop généreux pour mettre un prix à
l'important service qu'il m'a rendu, respecterait ma résolution de vivre
loin du monde, loin des jeunes gens qui en font l'agrément.
--Ah! il est déjà venu ici! et le coquin ne m'a rien dit, s'écria le
prince d'un air qui voulait être fin, cela me donne à penser.
--Quoi de plus naturel? M. de Savernon sait bien que je n'oublierai
jamais les obligations que son dévouement pour mon fils m'a fait
contracter, et il a trop de délicatesse pour s'en faire un droit à
violer ma résolution.
--Belle duperie vraiment! J'espère bien qu'il n'est pas assez sot pour
seconder ce beau projet de vous laisser mourir d'ennui, je le forcerai à
m'accompagner ici demain au soir.
En ce moment, on annonça le chevalier de Pa... et le comte de
Lauraguais. On ne parla que de la colère jalouse de l'Orosmane brasseur,
dont le gentil Frédérik avait failli être victime, on envia à M.
de Savernon le bonheur de l'avoir sauvé, et l'on plaisanta sur la
récompense qui devait payer un tel service.
--En vérité, ce ne serait pas trop d'un peu d'amour, dit le chevalier.
--Dites donc d'une grande passion, s'écria M. de Lauraguais; pour qui
fera-t-on une folie si ce n'est pour un jeune homme charmant, qui sauve
ce qu'une femme a de plus cher au monde?
--Et qui, de plus, est l'amant d'une autre, ajouta le chevalier en
souriant.
--Voilà justement ce qui me rend ingrate envers M. de Savernon, impolie,
interrompit Ellénore, car si mes amis plaisantent ainsi sur un événement
qui devrait simplement les intéresser, que dois-je attendre des gens qui
ne me connaissent point, ce qui ne les empêche pas de me juger fort mal.
--Ah! vraiment, pensez-vous refaire les gens du monde, dit M.
Lauraguais; les contraindre à prendre ces sortes de choses au sérieux
quand vous les voyez chaque jour s'évertuer en plaisanteries, en jeux
de mots sur les révolutions les plus sinistres, les crimes les plus
atroces. On ne s'aborde jamais sans se demander: «Savez-vous le bon mot
de M. de Rivarol ou de madame de C... sur les derniers événements
de Paris? C'est ravissant.» Et l'on vous débite une moquerie fort
spirituelle dont il faut rire aux éclats, sous peine de passer pour
imbécile. En vérité, si quelques braves ne se battaient pas, ne se
faisaient pas tuer pour la bonne cause, on aurait une pauvre idée de
leur dévouement à la monarchie. La soutenir par des quolibets!
--Que voulez-vous, dit le chevalier, c'est une manière comme une autre,
on ne change pas si subitement l'esprit d'une nation. Songez donc que
depuis M. de Maurepas, la France s'est gouvernée à coups de chansons,
d'épigrammes rimées; et qu'elle a peine à en perdre l'habitude; mais
soyez tranquilles, messieurs les jacobins la rendront plus grave.
»En France, disait Saint-Evremond, la mort seule brave le ridicule.
»Eh bien, la terreur et la mort se chargent, à ce qu'il paraît, de
rendre les pauvres Français à la raison. Hélas! nous vivrons peut-être
encore assez pour les voir sérieux et tristes!
Cette réflexion ayant fourni à Ellénore plusieurs prédictions funestes
sur ce qui résulterait de l'inexplicable résignation des Parisiens
à subir le joug du comité terroriste qui commençait à régner, la
conversation se continua sur ces douloureux intérêts; il ne fut plus
question de M. de Savernon, ce qui ne détourna point le prince de P...
du projet de l'amener chez madame Mansley dès le lendemain.
En agissant ainsi, le prince n'avait pas l'intention de vouloir
distraire Ellénore d'un amour trahi, par ce qu'on appelle dans le
monde une liaison de coeur, une amusante coquetterie; il la connaissait
incapable de sentiments légers, et désirait seulement composer sa
société de personnes assez spirituelles pour la comprendre. Il lui
semblait impossible de la connaître sans l'estimer et partant sans le
faire estimer: en la forçant à admettre un causeur de plus dans son
petit salon, il pensait à se faire un second pour la défendre lorsqu'on
l'attaquerait chez la princesse de Waldemar; sorte de plaisir auquel
on se livrait souvent, en dépit des airs dédaigneux que prenaient les
jolies médisantes et qui s'accordaient mal avec la satire acharnée de
tout ce qu'on prétendait avoir été dit ou fait par madame Mansley.
La bonté du prince l'emportait de beaucoup sur son adresse, cette
circonstance le prouva; il n'eut pas de peine à déterminer M. de
Savernon à l'accompagner chez Ellénore; mais il entoura la présentation
d'Albert dans la société de madame Mansley de tant de précautions, de
mystères inutiles, qu'il la fit remarquer des gens qui ne s'en seraient
pas aperçus, tant cette démarche leur importait peu.
M. de Savernon avait un de ces caractères qu'on ne voit jamais dans les
romans, mais assez souvent dans le monde. Incapable de mélancolie, il
ressentait les grandes douleurs avec courage, et les peines ordinaires
excitait simplement sa mauvaise humeur. Gai, railleur, il était dévoué
aux amis dont il se moquait; sa légèreté en parlant d'amour cachait
merveilleusement la constance, la profondeur de ses sentiments, et son
obstination à les faire accepter. En le voyant si libre d'esprit, si
naturellement enjoué, si simple dans ses manières avec elle, Ellénore
perdit bientôt la crainte que les soins d'Albert, ses coquetteries pour
Frédérik, lui avaient fait un moment concevoir.
--La retraite où je vis, pensa-t-elle, les méchants propos que la
société tient sur mon compte l'avaient sans doute encouragé à s'établir
en soupirant près de moi; en me connaissant mieux, il a jugé que cette
attitude ne serait pas convenable et me forcerait à cesser de le voir;
il a préféré m'honorer par une franche amitié que de m'insulter par
une coquetterie trop confiante. Je lui en sais bon gré. Sa gaieté me
distrait, il amuse mes amis, ce qui me répond de leur constance, et je
me trouve à mon aise avec lui, comme avec un frère.
Dans cette sécurité, Ellénore laissait venir Albert passer chaque jour
une partie de la soirée chez elle; elle exigeait seulement qu'il ne vînt
qu'après le thé servi chez la princesse de Waldemar, heure à laquelle
on y faisait ordinairement de la musique. Albert n'était pas, à beaucoup
près, aussi mélomane que sa noble amie, et il s'esquivait avec joie
pendant le concert d'amateurs pour aller se mêler aux bons causeurs
d'Ellénore.
Les discussions avaient un grand attrait pour lui, et il les excitait
avec une adresse que tout secondait; car, à cette époque, les sujets
les plus différents s'y prêtaient également. Les moeurs, les livres, la
philosophie, le théâtre, la jurisprudence, les sciences elles-mêmes; on
accusait de tout la révolution française, et chacun prétendait connaître
le véritable père de cette furie sanglante. Ellénore seule la disait
fille du Temps, et osait prédire qu'après de grands malheurs, elle
laisserait de grands bienfaits. Maintenant, cette idée est devenue
très-commune. Mais c'était la plus hardie qu'on pût lancer pendant le
règne de la Terreur.
Il fallait toute l'éloquence d'Ellénore pour la soutenir et la défendre
contre ceux que cette révolution exilait et ruinait. Il fallait plus
encore; elle ne pouvait se faire pardonner d'en espérer pour l'avenir
qu'en se dépouillant elle-même pour venir au secours des nombreuses
victimes de la cause qu'elle plaidait; mais sa générosité muette envers
de nobles malheureux la rendait chère à ceux-là même qui blâmaient
ses opinions. Madame de Staël avait déjà donné l'exemple des habitudes
aristocratiques unies aux opinions les plus libérales; mais dans le
temps où elle avait écrit en faveur de la liberté, on ne s'était point
encore servi de cet étendard sacré pour mener à la mort l'élite de la
nation française. Il fallait un courage des temps antiques pour rester
fidèles à un culte dont les desservants faisaient horreur. Ces deux
femmes l'ont eu, ce courage héroïque, et quoique séparées l'une et
l'autre par tout ce que la société, le hasard des circonstances peuvent
réunir d'obstacles entre deux personnes dont les amis ont été souvent
les mêmes, elles n'ont cessé de prêcher, chacune de son côté, avec
enthousiasme et dans le plus beau langage, la religion politique qui
soumet aujourd'hui les nations éclairées.
M. de Savernon était du petit nombre d'hommes qui permettent la
supériorité aux femmes, pourvu qu'elle soit accompagnée de bonté
dans les sentiments et de simplicité dans les manières. Les victoires
qu'Ellénore remportait journellement contre ses spirituels amis sur les
sujets les plus graves, excitaient son admiration. Sa conversation était
quelque chose de si différent du joli gazouillement des autres femmes,
qu'Albert commettait souvent l'imprudence d'en parler devant elles.
Alors une nuée d'épigrammes tombait sur lui et sur son engouement
aveugle pour la ci-devant maîtresse du lord Rosmond. On l'accablait de
questions ironiques sur le progrès qu'il faisait dans le coeur de
la belle délaissée; la princesse de Waldemar elle-même, affectait de
traiter en riant la prédilection d'Albert pour madame Mansley, et lui
demandait d'un ton qui voulait être dédaigneux, si réellement il la
trouvait plus jolie que la dernière danseuse française qui venait de
débuter au théâtre de Bruxelles. Et toutes ces méchancetés injustes,
insolentes, n'excitaient pas seulement l'indignation d'Albert, elles
lui inspiraient la ferme résolution de protéger Ellénore contre une
malveillance si peu méritée. C'est ainsi que dans une âme noble on fait
d'un simple attachement un point d'honneur, et d'un désir coquet une
véritable passion.