XXXI

Le prince de P... tint parole à son jeune ami; mais, malgré tout ce

qu'il dit à Ellénore pour la déterminer à le recevoir, elle s'obstina

dans son refus.

--Enfin, que lui manque-t-il donc, pour être admis chez vous? dit

le prince. Il a un ton parfait, un nom qui lui impose la retenue, la

gravité même; il a de plus des liens qui ne lui permettent pas de se

montrer trop galant. Que lui reprochez-vous?

--Son âge, ses agréments...

--Ah! vous avez peur... de vous?

--Non pas, mais du monde, dont la méchanceté contre moi n'a pas besoin

de prétexte.

--Et vous pensez l'adoucir en éloignant de chez vous ceux qui pourraient

vous défendre? Beau calcul, vraiment! Licencier ses troupes en temps de

guerre, ce n'est pas le moyen de gagner des batailles!

--J'ai renoncé à combattre, vous dis-je. Le repos, voilà ma seule

ambition, et, pour y parvenir, je ne veux voir que de vieux amis, dont

l'affection ne puisse être calomniée.

--Ah! vous croyez que leurs cheveux blancs feront taire la médisance?

Vaine espérance, on vous trouvera un goût bizarre, voilà tout. Demandez

plutôt à Lauraguais. Il va venir, puisque vous le trouvez assez vieux,

assez peu dangereux pour lui permettre de vous faire sa cour, je suis

sûr qu'il sera de mon avis.

En effet, le comte de Lauraguais, qui venait d'apporter à Bruxelles

des papiers qu'il espérait sauver du séquestre en les déposant chez

sa fille, la duchesse de... s'était empressé de rendre visite à madame

Mansley.

Connu par la franchise, l'originalité de son esprit, l'indépendance de

ses opinions, M. de Lauraguais était un homme malin, instruit, bon et

amusant, ne reculant devant aucune vérité; ce qui le faisait passer pour

fou. Il disait, en parlant de lui:

--De ma vie je ne fus ce qu'on appelle quelque chose; né à Versailles,

je ne devins point courtisan; ami de d'Alembert et de Diderot, je ne fus

point encyclopédiste; honoré d'une épître par Voltaire, je restai son

admirateur sans devenir son sectaire; admis au cercle constitutionnel,

amant passionné de la liberté, je ne fus point terroriste; émigré par

force, je n'ai jamais agi contre la France; écrivant toujours et sur

tout, je ne suis pas auteur; amoureux de tous les jolis minois des

salons et même des coulisses, je n'ai pas été un libertin; seulement,

mon amour pour les sciences, les lettres, les arts, le génie et mon

dédain de l'argent, m'ont fait donner le nom de fou: c'est le seul qui

me restera.

M. de Lauraguais professait un grand mépris pour les arrêts du grand

monde, il prétendait que ce tyran ne vous tenait pas compte des

sacrifices qu'on lui faisait, et il combattit de tout son esprit la

résolution d'Ellénore.

Le chevalier de Pa... chez qui la laideur tenait lieu de vieillesse,

et l'esprit de fortune, joignit aux instances du prince de P... et aux

épigrammes de M. de Lauraguais, les raisons les plus persuasives et les

plus piquantes pour déterminer Ellénore à recevoir M. de Savernon, tout

fut inutile.

Le chevalier de P..., dont la gaieté ingénieuse savait toujours trouver

le côté consolant d'un revers, se chargea d'annoncer à M. de Savernon

le refus tenace de madame Mansley, et ne manqua pas de lui faire sentir

tout ce que ce refus avait de flatteur.

Bientôt le petit salon d'Ellénore devint l'asile des penseurs, des bons

causeurs que l'émigration réunissait à Bruxelles. Chacun d'eux, surpris

de trouver tant d'instruction, d'idées sérieuses et même politiques,

dans la jolie tête d'une si jeune femme, ne craignait pas de traiter

devant elle les sujets les plus graves, et l'admettait sans complaisance

dans toutes les discussions importantes que soulevaient alors tant

d'événements déplorables, de révolutions terrifiantes. Son éloquence à

plaider la cause de la liberté, en dépit des horreurs dont elle était

alors le prétexte, charmait les plus spirituels, ceux dont la haute

intelligence ne confond pas l'effet et le principe, et qu'un mauvais

résultat ne rend point infidèles à une bonne cause.

--La liberté, leur disait Ellénore, est comme le feu, terrible,

dévastateur, mais indispensable aux besoins de la vie; veut-on

l'étouffer? il se venge par l'incendie. Vous qui en êtes à moitié

consumés, pansez vos blessures, sans vous flatter d'éteindre à jamais

ce soleil moral dont un peuple ne peut plus se passer après s'être

réchauffé à ses premiers rayons.

Dans ces conversations quotidiennes, il se disait toujours quelque chose

de marquant que les causeurs de madame Mansley s'empressaient de citer

dans les autres salons, ce qui donnait aux femmes une occasion de médire

d'Ellénore, et inspirait aux hommes le plus vif désir d'être admis à ces

réunions intimes dont l'esprit était le seul luxe. Ceux qui en étaient

exclus par leurs agréments cherchaient par tous les moyens à mériter

une exception, et M. de Savernon, plus irrité que tous du refus positif

qu'il avait essuyé, ne pensait qu'à vaincre la résolution d'Ellénore;

c'était devenu un défi entre sa curiosité et son amour-propre qui devait

nécessairement l'amener à son but.

Un philosophe a dit:

«On arrive à ce qu'on veut en y pensant toujours.»

M. de Savernon, pénétré de la vérité de cet axiome, rêvait sans cesse

aux moyens de contraindre madame Mansley à le recevoir, et les plus

vulgaires lui paraissant les meilleurs, il commença par s'assurer à prix

d'argent l'indiscrétion du valet de chambre belge qu'elle avait pris

à son service depuis qu'elle était à Bruxelles. Celui-ci ayant peu de

choses à raconter sur l'existence monotone de sa maîtresse, parlait de

sa générosité, la première des vertus aux yeux d'un serviteur. Puis,

quand le comte le questionnait adroitement sur les sentiments qu'il

supposait à madame Mansley, Lapierre affirmait dans toute sa bonne foi

qu'il ne lui connaissait d'autre amour que celui qu'elle portait à son

enfant, et il citait plusieurs traits de sa faiblesse maternelle, qui

prouvaient à quel point cette sainte passion régnait seule dans son

coeur.

--C'est donc par là qu'elle est vulnérable, pensa M. de Savernon, mais

comment l'attaquer? Comment me rendre utile à cet enfant, objet des

soins les plus tendres, les plus éclairés, comment le rendre complice de

mes projets?...

Et se répétant sans cesse ces questions, Albert de Savernon se rendait

chaque matin au Parc, dans l'allée où le petit Frédérik conduit par sa

bonne, venait souvent jouer et prendre l'air. Déjà, plusieurs fois, il

s'était associé à ses jeux, soit en rattachant le harnais de son cheval

de bois, soit en décrochant la balle que Frédérik lançait de toutes ses

forces sur les arbres, et qui s'y nichait si bien, qu'il fallait un bras

d'homme pour l'en retirer. A toutes ces coquetteries, Albert avait eu

l'imprudence de joindre le don de quelques joujoux qui avaient excité

une trop vive joie à Frédérik pour qu'il n'en parlât point à sa mère.

Il y avait entre autres un petit oiseau chantant par l'effet d'une

mécanique, semblable à celle d'une boîte à musique, qui lui causait des

transports inimaginables; aussi ne manqua-t-il pas de montrer l'oiseau

chanteur à sa mère. Elle voulut savoir qui lui avait donné ce joujou de

luxe, trop précieux, disait-elle, pour un enfant de son âge.

--C'est un beau monsieur, dit Frédérik.

Et sa mère, devinant qu'elle n'en apprendrait pas davantage de lui,

questionna sa bonne.

--C'est en effet, répondit mademoiselle Rosalie, un beau monsieur, que

nous rencontrons presque tous les jours au Parc, à l'heure où madame

m'envoie y promener le petit, il a l'air d'aimer beaucoup les enfants,

et il trouve Frédérik si gentil qu'il ne passe jamais près de lui sans

lui dire: «Bonjour, petit ange,» et sans le caresser; comme il l'a vu

pleurer l'autre jour après avoir cassé un de ses joujoux, ce monsieur

est venu lui donner des bonbons pour le consoler; puis il lui a promis

de lui apporter un joujou pour remplacer l'autre.

--Il ne fallait pas l'accepter, dit Ellénore.

--Ah! madame, un joujou! j'ai pensé que cela n'avait pas de conséquence;

et puis, quand une fois ce joli petit bouvreuil a été dans les mains de

Frédérik, et qu'il l'a entendu chanter, il aurait été bien impossible de

le lui ôter, je vous jure, il aurait fait de beaux cris, vraiment!...

--N'importe, je vous ai déjà dit d'éviter les rencontres, les

conversations avec les personnes que vous ne connaissez pas; celle-ci a

beau être fort innocente, je ne veux pas qu'elle recommence; lorsque je

ne pourrai pas accompagner Frédérik à la promenade, vous le conduirez

sous les allées qui bordent le canal; là, il y a moins de monde, et

l'enfant jouera tout à son aise.

En conséquence de cet ordre, M. de Savernon perdit pendant quelques

jours la trace de Frédérik, mais instruit par Lapierre des nouvelles

mesures prises pour éviter sa rencontre, il monta à cheval pour se

rendre au château Lacken, et pour revenir en suivant la pelouse qui

borde le canal; là, un événement fort vulgaire, et qu'il aurait eu honte

de provoquer ou d'imaginer, vint lui offrir l'occasion qu'il cherchait

depuis si longtemps.

Mademoiselle Rosalie était une très-honnête fille, d'autant plus sage

qu'elle était fort amoureuse d'un certain cousin qui devait l'épouser à

son retour de l'armée; mais, comme Rosalie avait un joli visage et toute

l'élégance de son état, c'est-à-dire une tenue fort propre, elle faisait

des passions. Un jeune, grand et gros brasseur du voisinage en était

épris au point de vouloir en faire sa femme, sorte d'honneur dont il

s'exagérait tellement la puissance qu'il ne croyait pas qu'on pût le

dédaigner; mais l'amour qui fait refuser une couronne rendit Rosalie

insensible aux offres du brasseur, et il en fut vivement courroucé.

Dans son état normal, comme on dit aujourd'hui, le courroux du brasseur

s'exhalait en injures, en menaces; mais quand trois verres de _schnick_

avaient animé son cerveau, il était capable des excès les plus

condamnables.

Il revenait de livrer plusieurs tonnes de bière à un cabaretier des

environs de Lacken, lorsqu'il rencontra Rosalie tenant Frédérik par la

main, et l'aidant à cueillir des marguerites pour en faire un bouquet.

L'occasion était belle; la tête du brasseur Stephens, déjà troublée par

les liqueurs bues en l'honneur du marché qu'il venait de conclure, il

conçoit l'idée de tenter une dernière fois de séduire Rosalie; mais à

ce projet, qui ne pouvait lui attirer qu'un nouveau refus, en succède un

autre tout de vengeance.

--Ah! pécore, s'écria-t-il, c'est parce que tu as une bonne place que tu

fais la fière; mais tu ne l'auras pas longtemps, va, je vais houspiller

ton marmot de manière à ce que l'on ne te le donnera plus à garder, et

si tu bronches, je vous flanque tous deux dans le canal.

En parlant ainsi, Stephens avait allongé un si vigoureux coup de

poing sur l'épaule de la pauvre Rosalie, qu'elle en était tombée à la

renverse. L'enfant qu'elle tenait dans ses bras l'avait suivie dans sa

chute; Stephens, égaré, furieux, s'en empare, et s'apprête à le frapper,

peut-être même à le lancer dans le canal, lorsqu'un bras ferme lui

arrache l'enfant.

--Misérable, crie M. de Savernon en armant un pistolet qu'il portait sur

lui dans ces temps de trouble, sauve-toi ou je te tue.

La vue de cette arme dégrise Stephens, il court vers sa voiture, monte

sur un de ses chevaux et les met au galop en disant:

--C'est égal, elle se souviendra de moi.

En effet, la pauvre Rosalie, en tombant si brusquement, s'était cassée

la clavicule. Ses cris et ceux de Frédérik attirèrent quelques paysans

qui aidèrent M. de Savernon à la transporter près de là, dans une

petite auberge, où il la confia aux soins de la maîtresse en les payant

d'avance généreusement. Il eût été plus simple de transporter tout de

suite Rosalie chez madame Mansley; mais Albert préférait ramener

seul l'enfant chez sa mère. Ce n'est pas qu'il voulût lui imposer

l'obligation de le recevoir, car il était bien décidé à remettre

l'enfant à Lapierre, après lui avoir raconté comment il avait été assez

heureux pour le sauver de la fureur d'un fou, et dans quel état il avait

laissé la bonne de Frédérik; mais il voulait qu'on lui sût gré de sa

discrétion.

Tout se passa comme il l'avait imaginé. Madame Mansley, en revoyant son

enfant, les yeux encore gonflés de larmes, et amené dans sa chambre par

Lapierre, devina qu'il était arrivé quelque accident à sa bonne; et le

récit du danger qu'avait couru Frédérik lui causa un tremblement nerveux

qui ne s'apaisa qu'après avoir pleuré.

D'abord, elle s'emporta contre Rosalie, qu'elle accusa d'intrigue avec

le brasseur; puis, ramenée à la pitié par les assurances de Lapierre,

qui répétait avec raison que la pauvre fille était innocente, et que

la colère du brasseur le prouvait assez. Ellénore envoya chercher une

voiture pour se rendre près de Rosalie, pour ordonner tout ce que son

état exigeait et savoir d'elle à qui elles devaient toutes deux tant de

reconnaissance.

Frédérik, terrifié par le brasseur, ne voulait plus quitter sa mère,

elle l'emmena; lorsqu'ils descendirent à la porte de la petite auberge,

Frédérik quitta la main d'Ellénore, courut vers un monsieur qui le prit

dans ses bras, et lui rendit ses caresses de l'air le plus joyeux.

La mère de Frédérik rougit en devinant que le sauveur de son enfant

était M. de Savernon.

Voir l'être qu'on aime le plus, chérir, caresser une personne que

l'on n'a jamais rencontrée, c'est déjà la connaître. Aussi Ellénore

éprouvait-elle un embarras extrême dans le choix des mots qu'elle

voulait adresser à M. de Savernon, pour lui témoigner sa reconnaissance.

Les phrases banales de remercîments obligés lui semblaient trop faibles

pour exprimer le sentiment dont elle était pénétrée, et une crainte

inexplicable retenait l'élan de son coeur maternel; cette émotion, à la

fois tendre et pénible, la rendait si belle, que M. de Savernon n'avait

garde de la calmer par une de ces politesses insignifiantes qui auraient

rendu à madame Mansley toute sa présence d'esprit. Il se contenta de la

saluer respectueusement, après s'être dégagé des petits bras de Frédérik

et l'avoir posé à terre.

Le chirurgien, qu'il venait d'amener pour remettre la fracture de la

pauvre blessée, mit fin à cet embarras réciproque, en prenant la parole

pour rassurer longuement la maîtresse de Rosalie sur son état; il

prétendait qu'on pourrait la transporter dès le lendemain chez madame

Mansley, où elle serait mieux soignée que dans l'auberge.

--Elle mérite d'autant plus la protection de madame, qu'elle ne s'est

attirée d'aucune manière le malheur qui la frappe, dit M. de Savernon,

empressé de justifier la jeune fille, à laquelle il devait le bonheur de

voir Ellénore.

--Vous voulez qu'elle aussi rende grâce à votre bonté, monsieur, dit

madame Mansley, avec un sourire ineffable. Quant à Frédérik, il me

semble que je n'ai pas besoin de lui apprendre à vous aimer.

--Il est vrai que nous sommes de vieux amis, reprit Albert en embrassant

Frédérik.

--J'espère que vous continuerez cette bonne amitié, monsieur, et qu'en

grandissant il s'en rendra digne. Je sais déjà, grâce à vous, qu'il

n'est point ingrat, car il ne touche jamais aux joujoux que vous lui

avez donnés sans parler de vous, sans vous adresser des remercîments,

comme si vous pouviez l'entendre; aussi est-ce lui qui m'aidera à vous

exprimer toute ma reconnaissance.

La réponse à ces mots obligeants n'était pas difficile; mais M. de

Savernon était si ému, si préoccupé de cacher son émotion, qu'il ne put

articuler que des phrases banales, des paroles sans suite; il n'osa pas

même solliciter de madame Mansley la permission de se présenter chez

elle, et pourtant Frédérik le tirait par le bras, en lui disant:

--Viens donc avec nous, viens à la maison; tu verras mon beau cheval et

ma petite charrette.

--Et de plus, une mère qui n'oubliera jamais ce que vous avez fait pour

son enfant, ajouta Ellénore, comme contrainte à cette politesse par la

franche invitation du petit Frédérik.

A ces mots, Albert s'inclina respectueusement et se garda bien de lever

les yeux sur Ellénore, dans la peur d'y laisser lire sa joie; il fit un

effort sur lui-même et surmonta le tremblement qui le saisit en prenant

la main de madame Mansley pour la conduire jusqu'à sa voiture. Enfin

il s'étudia si bien à la rassurer par une froideur apparente, qu'elle

perdit toute idée du danger qu'il y avait pour elle à le recevoir.

Ellénore, Volume I · 第 34 / 49 题