Un quart d'heure après cet adieu, le bruit d'une voiture apprit à
Ellénore le départ de M. de Rosmond. Elle disposa tout pour le sien.
Mademoiselle Augustine alarmée des pleurs qui couvraient le beau visage
de sa maîtresse crut pouvoir lui demander si elle avait reçu quelque
nouvelle inquiétante sur sa famille, et lui fournit ainsi le prétexte
qu'elle cherchait pour motiver son brusque départ. C'était, lui
répondit-elle, dans la nécessité d'aller donner ses soins à une soeur
malade, qu'elle s'éloignait pour quelques jours dans l'absence et à
l'insu du marquis de Croixville, se promettant d'être de retour au
Val-Fleury, avant qu'il y revînt lui-même. Mademoiselle Augustine, en
femme de chambre bien apprise, eut l'air de croire tout ce que disait
sa maîtresse, et s'occupa de préparer le peu d'objets qu'elle devait
emporter.
Lorsque dix heures sonnèrent, Ellénore se mit à écrire à M. de
Croixville la lettre suivante:
«Monsieur le marquis,
»Je vous quitte en pleurant, et pourtant vous m'avez déshonorée... Cette
protection que je croyais si sainte, si paternelle; cette affection que
vous ne m'avez jamais donné l'occasion de suspecter; qui m'étaient si
nécessaires, si douces; il me faut les maudire... c'est à elles que je
dois le mépris outrageant dont j'ai déjà subi l'effet sans en deviner
la cause. Vous seul savez si je les mérite, ces mépris; vous seul savez,
monsieur, si, en acceptant vos bienfaits et un asile chez vous, je
n'ai pas cru me mettre à l'abri de tout danger. Hélas! telle était mon
inexpérience, ma confiance en votre loyauté, que je n'ai pas eu l'idée
qu'on pût calomnier vos sentiments pour moi, qu'on pût me soupçonner
d'être votre maîtresse!
»Mon âge, mon ignorance du monde, expliquent assez mon aveuglement à
cet égard; mais vous, monsieur, vous qui connaissiez l'abîme où vous
m'alliez plonger, vous qui saviez qu'une vie innocente, que la pureté
du coeur ne suffissent pas pour combattre les apparences d'une conduite
coupable; vous qui saviez à quel point les jugements du monde sont
irrévocables, vous m'avez immolée sans pitié à ses préventions cruelles,
à ses jugements prévaricateurs. Et c'est la fille d'un brave militaire,
comme vous, d'un officier qui a succombé aux suites d'honorables
blessures, c'est à l'enfant dont son épée aurait vengé la honte que vous
prépariez cet avenir d'humiliations et de douleurs!... Mais, je vous
pardonne; car, en me faisant perdre l'estime générale, vous m'avez
conservé la vôtre et la mienne. Cela me suffira pour vivre et mourir
honnêtement.
»Je retourne dans cette famille dont je n'aurais jamais dû m'éloigner;
je vais chez ma soeur, je vais vivre près d'elle, à moins que son mari,
pauvre et noble officier irlandais, ne me repousse comme indigne de leur
patronage. Alors je n'aurai plus de refuge que dans l'hospitalité
de quelque maison religieuse; n'importe, tout sera préférable à la
situation honteuse dont je m'affranchis aujourd'hui. Adieu, réparez vos
torts envers moi en respectant ma résolution; ne cherchez point à me
revoir; mais ne craignez pas que le mal que vous m'avez fait me rende
ingrate pour l'attachement que vous me portez... Je ne le comprends
pas... mais il m'est consolant d'y croire. Ah! gardez-le moi!... il me
coûte assez cher!
» ELLÉNORE.»
Elle attendit que les gens du château fussent retirés pour aller déposer
cette lettre sur la table de M. de Croixville. En traversant les grands
appartements du marquis pour se rendre dans la bibliothèque, où il se
tenait ordinairement, elle se sentit oppressée par l'idée de quitter ces
lieux si beaux, où elle avait passé des moments si agréables, dont le
souvenir ne lui causait aucun remords. Mais aujourd'hui qu'elle était
éclairée sur le danger d'y être, sur celui d'y rester, il fallait le
fuir, il fallait se livrer au hasard, peut-être plus périlleux encore,
de chercher un asile, d'affronter la misère; car la modique rente dont
Ellénore avait hérité à la mort de son père, suffisait à peine à ses
premiers besoins; et l'abondance, le luxe de la maison où elle avait
été élevée, devaient lui rendre la privation des soins recherchés
plus pénible qu'à une autre. Cependant, elle n'hésita pas à braver
les inquiétudes du plus effrayant avenir plutôt que d'accepter
volontairement une existence douce, mais déshonorante.
--Jamais, disait-elle en contemplant tous les objets d'art qui
décoraient cette belle habitation, jamais je ne reverrai ces beaux
tableaux, ces livres auxquels j'ai dû tant d'heures délicieuses; et cet
ami, ce bienfaiteur que le ciel même semblait m'ordonner de chérir, je
ne le verrai plus!.. Sa protection me perdait, disent-ils, quel autre
donc me sera secourable? La même calomnie ne peut-elle m'atteindre? Ne
puis-je, dans l'abandon où je suis, sans expérience pour me guider,
sans famille pour me défendre, ne puis-je tomber au pouvoir de quelque
misérable traître... de quelque... Ah! si je croyais...
Et dans son désespoir, Ellénore s'avança vers une petite pièce attenante
au cabinet de M. de Croixville, dont il avait fait une espèce d'arsenal
en y rassemblant une collection d'armes de toutes les époques. Il
en avait souvent fait admirer à Ellénore les plus précieuses et
particulièrement un petit poignard ciselé, dont la lame rentrait par
l'effet d'un ressort dans le manche, et qui pouvait se cacher facilement
sous un vêtement de femme. La tradition voulait qu'il eût appartenu à
Valentine de Milan. Ellénore s'en empara et traça avec la pointe de son
poignard, sur la boiserie où il était appendu, ce peu de mots: _Pris par
Ellénore_.
Munie de ce moyen de défense, bien décidée à l'essayer sur elle-même,
si l'honneur ou le désespoir l'y forçait, elle se sentit plus calme, et
regagna sa chambre d'un pas ferme.
Mademoiselle Augustine l'y attendait. Toutes deux sortirent du château
sans faire le moindre bruit. Le chien, gardien du parc, loin d'aboyer
contre elles, se mit à les suivre en animal fidèle qui sait ce qu'il
doit à ses maîtres.
--Entendez-vous quelqu'un, disait Ellénore en voyant Augustine regarder
sans cesse de tous côtés?
--Non, mademoiselle, répondit la femme de chambre avec embarras; c'est
que je connais la surveillance de M. Hubert, et j'ai peur qu'il ne nous
ait vues sortir.
--Eh bien, marchons assez vite pour être à la petite porte avant lui.
En parlant ainsi, Ellénore doublait le pas, et mademoiselle Augustine,
feignant d'avoir peine à la suivre, restait à une assez grande distance
d'elle. Déjà le hennissement des chevaux avait averti Ellénore de
l'exactitude de Frédérik, de son empressement à protéger sa fuite.
Elle allait se servir du passe-partout qui ouvrait les grilles du parc,
lorsque le vieil intendant du château sortit tout à coup du massif de
noisetiers qui masquait la petite porte.
--Pardon, mademoiselle, dit l'intendant à Ellénore; mais, sans le
consentement de M. le marquis, je ne saurais...
--Ne craignez rien, interrompit vivement Ellénore; la lettre que je
viens de déposer sur le bureau de M. de Croixville, lui explique le
motif qui me force à quitter en ce moment le Val-Fleury. Laissez-moi
partir; il ne vous en fera aucun reproche.
--C'est possible, mademoiselle; mais les recommandations de M. le
marquis ne me permettent pas...
--Ouvrez cette porte, dit Ellénore impérativement à M. Hubert, qui
s'était emparé de la clef au moment où la surprise l'avait fait tomber
de la main d'Ellénore. Ouvrez, ou vous serez cruellement puni de votre
résistance.
--J'ai l'ordre de vous garder ici, madame, d'empêcher que vous ne
courriez aucun danger, et je mourrai plutôt que de vous voir ainsi
exposer au milieu de la nuit, et presque seule à traverser la forêt.
--Et moi aussi je mourrai plutôt que de revenir sur mes pas, dit
Ellénore à haute voix, voulant être entendue de l'autre côté du mur. Ne
me réduisez pas, bon Hubert, à demander du secours contre la violence.
Songez que vous appelleriez vainement à votre aide tous les gens du
château; que j'ai juré à Dieu d'en sortir morte ou vive cette nuit
même; et que dussé-je avoir recours à l'autorité, je saurai bien vous
contraindre à me laisser partir.
--Ah! nous n'avons pas peur du bailli vraiment; il fera et dira tout ce
que nous voudrons.
--C'est ce que nous allons voir, dit le valet de chambre de M. de
Rosmond en descendant du mur qu'il venait d'escalader; va lui demander
main-forte, ajouta-t-il en repoussant Hubert et en saisissant la clef
que tenait l'intendant.
Alors il ouvre la porte; Ellénore s'élance dans le carrosse dont la
portière est ouverte, Augustine y monte aussi, après avoir jeté sur le
pauvre Hubert un regard qui semblait dire:
--J'ai fait ce que j'ai pu, ce n'est pas ma faute.
Et les chevaux partent au galop.
Un pressentiment funeste frappe l'esprit d'Ellénore; un avenir affreux
lui apparaît, et des larmes, des sanglots s'échappent de son sein. Elle
demande grâce au ciel pour les crimes qu'elle n'a point commis; enfin,
son désespoir fait pitié à mademoiselle Augustine. Celle-ci voudrait la
calmer, et dit, sans le savoir, tout ce qui doit accroître la douleur
d'Ellénore. Elle lui vante la bonté de M. de Croixville, l'_amour_ qu'il
a pour elle et qui lui fera tout pardonner; elle l'engage à retourner
près de lui, à ne pas le sacrifier à un plus jeune qui la trompera sans
doute, et ne lui fera pas un si beau sort. Ellénore ne la laisse parler
ainsi que pour se mieux convaincre de la vérité des avis de M. de
Rosmond. Elle rougit à chaque mot qui lui prouve les rapports que
les gens de toutes les conditions lui supposent avec le marquis de
Croixville.
Elle maudit l'impossibilité de jamais s'en justifier, puisque les
gens qui l'approchaient de plus près, ceux que sa conduite aurait
dû éclairer, abusés par sa situation, par sa seule présence chez le
marquis, se croient le droit de la traiter en courtisane. Mais son
esprit abattu par tant d'injures, d'injustice, repousse l'idée de
profiter des honteux avantages attachés aux vices qu'on lui prête, à la
classe où on la jette. Elle sent que sa nature se refuse à la destinée
qu'on lui impose. Elle sent que si nul appui ne la protége contre sa
propre faiblesse, contre les jugements du monde, son caractère sera
digne de l'estime, et finira par l'obtenir. Cette pensée ranime son
courage; et lorsqu'elle arrive à Boulogne, elle est tellement résignée
à la vie modeste et monotone qui l'attend chez sa soeur, qu'elle rêve
au moyen d'y ajouter quelque aisance par son travail. Sa connaissance
parfaite des deux langues anglaise et française lui permet de traduire
les romans qui paraissent à Londres et à Paris.
Rien n'a plus de prix à ses propres yeux que la certitude d'échapper à
la dépendance par le travail. Ellénore se voit un moyen d'échapper à
la misère, à l'ennui; elle commence à défier le sort... Mais la voiture
s'arrête; elle est à Boulogne, devant la porte de la maison habitée par
sa soeur... Son coeur bat en pensant qu'elle va se trouver, enfin, près
d'une amie, qu'elle va embrasser ce qui lui reste de toute sa famille...
Hélas! vaine espérance, madame S... s'est embarquée, il y a deux jours
pour rejoindre son mari, à Calcutta.