XIV

Un quart d'heure après cet adieu, le bruit d'une voiture apprit à

Ellénore le départ de M. de Rosmond. Elle disposa tout pour le sien.

Mademoiselle Augustine alarmée des pleurs qui couvraient le beau visage

de sa maîtresse crut pouvoir lui demander si elle avait reçu quelque

nouvelle inquiétante sur sa famille, et lui fournit ainsi le prétexte

qu'elle cherchait pour motiver son brusque départ. C'était, lui

répondit-elle, dans la nécessité d'aller donner ses soins à une soeur

malade, qu'elle s'éloignait pour quelques jours dans l'absence et à

l'insu du marquis de Croixville, se promettant d'être de retour au

Val-Fleury, avant qu'il y revînt lui-même. Mademoiselle Augustine, en

femme de chambre bien apprise, eut l'air de croire tout ce que disait

sa maîtresse, et s'occupa de préparer le peu d'objets qu'elle devait

emporter.

Lorsque dix heures sonnèrent, Ellénore se mit à écrire à M. de

Croixville la lettre suivante:

«Monsieur le marquis,

»Je vous quitte en pleurant, et pourtant vous m'avez déshonorée... Cette

protection que je croyais si sainte, si paternelle; cette affection que

vous ne m'avez jamais donné l'occasion de suspecter; qui m'étaient si

nécessaires, si douces; il me faut les maudire... c'est à elles que je

dois le mépris outrageant dont j'ai déjà subi l'effet sans en deviner

la cause. Vous seul savez si je les mérite, ces mépris; vous seul savez,

monsieur, si, en acceptant vos bienfaits et un asile chez vous, je

n'ai pas cru me mettre à l'abri de tout danger. Hélas! telle était mon

inexpérience, ma confiance en votre loyauté, que je n'ai pas eu l'idée

qu'on pût calomnier vos sentiments pour moi, qu'on pût me soupçonner

d'être votre maîtresse!

»Mon âge, mon ignorance du monde, expliquent assez mon aveuglement à

cet égard; mais vous, monsieur, vous qui connaissiez l'abîme où vous

m'alliez plonger, vous qui saviez qu'une vie innocente, que la pureté

du coeur ne suffissent pas pour combattre les apparences d'une conduite

coupable; vous qui saviez à quel point les jugements du monde sont

irrévocables, vous m'avez immolée sans pitié à ses préventions cruelles,

à ses jugements prévaricateurs. Et c'est la fille d'un brave militaire,

comme vous, d'un officier qui a succombé aux suites d'honorables

blessures, c'est à l'enfant dont son épée aurait vengé la honte que vous

prépariez cet avenir d'humiliations et de douleurs!... Mais, je vous

pardonne; car, en me faisant perdre l'estime générale, vous m'avez

conservé la vôtre et la mienne. Cela me suffira pour vivre et mourir

honnêtement.

»Je retourne dans cette famille dont je n'aurais jamais dû m'éloigner;

je vais chez ma soeur, je vais vivre près d'elle, à moins que son mari,

pauvre et noble officier irlandais, ne me repousse comme indigne de leur

patronage. Alors je n'aurai plus de refuge que dans l'hospitalité

de quelque maison religieuse; n'importe, tout sera préférable à la

situation honteuse dont je m'affranchis aujourd'hui. Adieu, réparez vos

torts envers moi en respectant ma résolution; ne cherchez point à me

revoir; mais ne craignez pas que le mal que vous m'avez fait me rende

ingrate pour l'attachement que vous me portez... Je ne le comprends

pas... mais il m'est consolant d'y croire. Ah! gardez-le moi!... il me

coûte assez cher!

» ELLÉNORE.»

Elle attendit que les gens du château fussent retirés pour aller déposer

cette lettre sur la table de M. de Croixville. En traversant les grands

appartements du marquis pour se rendre dans la bibliothèque, où il se

tenait ordinairement, elle se sentit oppressée par l'idée de quitter ces

lieux si beaux, où elle avait passé des moments si agréables, dont le

souvenir ne lui causait aucun remords. Mais aujourd'hui qu'elle était

éclairée sur le danger d'y être, sur celui d'y rester, il fallait le

fuir, il fallait se livrer au hasard, peut-être plus périlleux encore,

de chercher un asile, d'affronter la misère; car la modique rente dont

Ellénore avait hérité à la mort de son père, suffisait à peine à ses

premiers besoins; et l'abondance, le luxe de la maison où elle avait

été élevée, devaient lui rendre la privation des soins recherchés

plus pénible qu'à une autre. Cependant, elle n'hésita pas à braver

les inquiétudes du plus effrayant avenir plutôt que d'accepter

volontairement une existence douce, mais déshonorante.

--Jamais, disait-elle en contemplant tous les objets d'art qui

décoraient cette belle habitation, jamais je ne reverrai ces beaux

tableaux, ces livres auxquels j'ai dû tant d'heures délicieuses; et cet

ami, ce bienfaiteur que le ciel même semblait m'ordonner de chérir, je

ne le verrai plus!.. Sa protection me perdait, disent-ils, quel autre

donc me sera secourable? La même calomnie ne peut-elle m'atteindre? Ne

puis-je, dans l'abandon où je suis, sans expérience pour me guider,

sans famille pour me défendre, ne puis-je tomber au pouvoir de quelque

misérable traître... de quelque... Ah! si je croyais...

Et dans son désespoir, Ellénore s'avança vers une petite pièce attenante

au cabinet de M. de Croixville, dont il avait fait une espèce d'arsenal

en y rassemblant une collection d'armes de toutes les époques. Il

en avait souvent fait admirer à Ellénore les plus précieuses et

particulièrement un petit poignard ciselé, dont la lame rentrait par

l'effet d'un ressort dans le manche, et qui pouvait se cacher facilement

sous un vêtement de femme. La tradition voulait qu'il eût appartenu à

Valentine de Milan. Ellénore s'en empara et traça avec la pointe de son

poignard, sur la boiserie où il était appendu, ce peu de mots: _Pris par

Ellénore_.

Munie de ce moyen de défense, bien décidée à l'essayer sur elle-même,

si l'honneur ou le désespoir l'y forçait, elle se sentit plus calme, et

regagna sa chambre d'un pas ferme.

Mademoiselle Augustine l'y attendait. Toutes deux sortirent du château

sans faire le moindre bruit. Le chien, gardien du parc, loin d'aboyer

contre elles, se mit à les suivre en animal fidèle qui sait ce qu'il

doit à ses maîtres.

--Entendez-vous quelqu'un, disait Ellénore en voyant Augustine regarder

sans cesse de tous côtés?

--Non, mademoiselle, répondit la femme de chambre avec embarras; c'est

que je connais la surveillance de M. Hubert, et j'ai peur qu'il ne nous

ait vues sortir.

--Eh bien, marchons assez vite pour être à la petite porte avant lui.

En parlant ainsi, Ellénore doublait le pas, et mademoiselle Augustine,

feignant d'avoir peine à la suivre, restait à une assez grande distance

d'elle. Déjà le hennissement des chevaux avait averti Ellénore de

l'exactitude de Frédérik, de son empressement à protéger sa fuite.

Elle allait se servir du passe-partout qui ouvrait les grilles du parc,

lorsque le vieil intendant du château sortit tout à coup du massif de

noisetiers qui masquait la petite porte.

--Pardon, mademoiselle, dit l'intendant à Ellénore; mais, sans le

consentement de M. le marquis, je ne saurais...

--Ne craignez rien, interrompit vivement Ellénore; la lettre que je

viens de déposer sur le bureau de M. de Croixville, lui explique le

motif qui me force à quitter en ce moment le Val-Fleury. Laissez-moi

partir; il ne vous en fera aucun reproche.

--C'est possible, mademoiselle; mais les recommandations de M. le

marquis ne me permettent pas...

--Ouvrez cette porte, dit Ellénore impérativement à M. Hubert, qui

s'était emparé de la clef au moment où la surprise l'avait fait tomber

de la main d'Ellénore. Ouvrez, ou vous serez cruellement puni de votre

résistance.

--J'ai l'ordre de vous garder ici, madame, d'empêcher que vous ne

courriez aucun danger, et je mourrai plutôt que de vous voir ainsi

exposer au milieu de la nuit, et presque seule à traverser la forêt.

--Et moi aussi je mourrai plutôt que de revenir sur mes pas, dit

Ellénore à haute voix, voulant être entendue de l'autre côté du mur. Ne

me réduisez pas, bon Hubert, à demander du secours contre la violence.

Songez que vous appelleriez vainement à votre aide tous les gens du

château; que j'ai juré à Dieu d'en sortir morte ou vive cette nuit

même; et que dussé-je avoir recours à l'autorité, je saurai bien vous

contraindre à me laisser partir.

--Ah! nous n'avons pas peur du bailli vraiment; il fera et dira tout ce

que nous voudrons.

--C'est ce que nous allons voir, dit le valet de chambre de M. de

Rosmond en descendant du mur qu'il venait d'escalader; va lui demander

main-forte, ajouta-t-il en repoussant Hubert et en saisissant la clef

que tenait l'intendant.

Alors il ouvre la porte; Ellénore s'élance dans le carrosse dont la

portière est ouverte, Augustine y monte aussi, après avoir jeté sur le

pauvre Hubert un regard qui semblait dire:

--J'ai fait ce que j'ai pu, ce n'est pas ma faute.

Et les chevaux partent au galop.

Un pressentiment funeste frappe l'esprit d'Ellénore; un avenir affreux

lui apparaît, et des larmes, des sanglots s'échappent de son sein. Elle

demande grâce au ciel pour les crimes qu'elle n'a point commis; enfin,

son désespoir fait pitié à mademoiselle Augustine. Celle-ci voudrait la

calmer, et dit, sans le savoir, tout ce qui doit accroître la douleur

d'Ellénore. Elle lui vante la bonté de M. de Croixville, l'_amour_ qu'il

a pour elle et qui lui fera tout pardonner; elle l'engage à retourner

près de lui, à ne pas le sacrifier à un plus jeune qui la trompera sans

doute, et ne lui fera pas un si beau sort. Ellénore ne la laisse parler

ainsi que pour se mieux convaincre de la vérité des avis de M. de

Rosmond. Elle rougit à chaque mot qui lui prouve les rapports que

les gens de toutes les conditions lui supposent avec le marquis de

Croixville.

Elle maudit l'impossibilité de jamais s'en justifier, puisque les

gens qui l'approchaient de plus près, ceux que sa conduite aurait

dû éclairer, abusés par sa situation, par sa seule présence chez le

marquis, se croient le droit de la traiter en courtisane. Mais son

esprit abattu par tant d'injures, d'injustice, repousse l'idée de

profiter des honteux avantages attachés aux vices qu'on lui prête, à la

classe où on la jette. Elle sent que sa nature se refuse à la destinée

qu'on lui impose. Elle sent que si nul appui ne la protége contre sa

propre faiblesse, contre les jugements du monde, son caractère sera

digne de l'estime, et finira par l'obtenir. Cette pensée ranime son

courage; et lorsqu'elle arrive à Boulogne, elle est tellement résignée

à la vie modeste et monotone qui l'attend chez sa soeur, qu'elle rêve

au moyen d'y ajouter quelque aisance par son travail. Sa connaissance

parfaite des deux langues anglaise et française lui permet de traduire

les romans qui paraissent à Londres et à Paris.

Rien n'a plus de prix à ses propres yeux que la certitude d'échapper à

la dépendance par le travail. Ellénore se voit un moyen d'échapper à

la misère, à l'ennui; elle commence à défier le sort... Mais la voiture

s'arrête; elle est à Boulogne, devant la porte de la maison habitée par

sa soeur... Son coeur bat en pensant qu'elle va se trouver, enfin, près

d'une amie, qu'elle va embrasser ce qui lui reste de toute sa famille...

Hélas! vaine espérance, madame S... s'est embarquée, il y a deux jours

pour rejoindre son mari, à Calcutta.

Ellénore, Volume I · 第 16 / 49 题