XIII

En voyant entrer M. de Rosmond, le premier mouvement d'Ellénore fut de

se lever pour sortir du salon. Mais le marquis la retint en la conjurant

de l'écouter au nom de tout ce qu'elle se devait à elle-même.

--Vous allez me trouver bien téméraire, dit-il, mais quand il s'agit

de votre sort, de votre honneur, je puis braver la crainte de vous

déplaire.

--Que voulez-vous dire, monsieur, quel ton solennel! répondit Ellénore

avec une sorte d'effroi.

--Je veux dire, répondit Frédérik en s'asseyant près d'Ellénore, que

vous ignorez sans doute la place que vous occupez ici.

--Hélas! non, je le sais, c'est celle d'une protégée, et malgré tous

les soins de M. de Croixville à me faire croire que tant de bontés

acquittent à peine le bonheur qu'il éprouve à me servir de père, je me

sens quelquefois humiliée de tout lui devoir. C'est mal, c'est ingrat de

ma part, j'en conviens, mais la fierté de mon caractère l'emporte sur ma

reconnaissance; je devrais bénir sa protection, eh bien, je sens qu'elle

me pèse.

--Que serait-ce donc si vous saviez le nom qu'on lui donne?

--Qui oserait la calomnier? demanda Ellénore en se sentant pâlir.

--Ceux qui ne comprendront jamais, qu'on vous voie tous les jours sans

vous adorer... et qu'on vous ait en sa puissance... sans être le plus

heureux des hommes.

--Quelle horreur! s'écria Ellénore. Quoi, l'on pousserait la méchanceté

jusqu'à supposer qu'un homme de l'âge de M. de Croixville, que le père

de deux filles mariées pût vouloir séduire la fille d'un de ses vieux

compagnons d'armes? C'est impossible.

--Cela est pourtant; et je n'en veux pour preuve que l'accueil dont vous

avez souffert hier, et les airs méprisants que la comtesse de B... et la

marquise de L... ne vous ont point épargnés...

--Quoi! il se pourrait?... dit Ellénore d'une voix étouffée.

--Avez-vous pu vous tromper sur leurs sourires moqueurs, sur leurs

manières dédaigneuses? Chacun de leurs gestes, chacune de leurs

démarches ne disaient-elles pas: «Que nous veut cette femme? Ne

sait-elle pas que l'héroïne d'une semblable fête a bien assez du plaisir

d'y présider sans prétendre à la gloire de nous en faire les honneurs,

et que dans le monde, on ne saurait tolérer le mélange des femmes

comme il faut avec celles qui ont mis toute considération de côté, et

qu'enfin... la maîtresse du marquis de Croixville ne peut?...»

--La maîtresse de M. de Croixville! répéta Ellénore, tremblante

d'indignation. Quoi! elles auraient pensé?... Ce nom flétrissant serait

sorti de leur bouche?

--Je l'ai entendu.

--Et vous ne vous êtes point récrié contre cette atroce calomnie?...

Vous m'avez laissé insulter, dégrader, honnir!... Et vous prétendez

m'aimer!... Que ferait de plus la haine, la vengeance?... Ah! je le

vois, votre lâche coeur partage les infâmes soupçons de ces femmes!...

Vous venez éprouver mon courage à braver l'insulte... Vous venez lire

dans l'élan de ma colère si je mérite ou non l'estime que vous me

marchandez... Sortez, monsieur! épargnez-moi des avis qui me blessent;

laissez-moi tout au malheur qui me poursuit; n'ajoutez pas l'insulte, le

mépris, à toutes les tortures que...

A ces mots, Ellénore, anéantie sous le poids de tant de sentiments

pénibles, retomba sur son fauteuil presque inanimée.

--Pardon! pardon! s'écria Frédérik en se jetant aux pieds d'Ellénore;

pardon de trop vous aimer pour vous laisser plus longtemps dans l'erreur

qui vous perd; mais il fallait vous éclairer pour vous sauver; et je

n'ai écouté que votre intérêt seul. Vous m'en punirez, je m'y attends.

N'importe!... que je vous rende l'honneur, l'estime qu'on se croit en

droit de vous refuser, et j'aurai dans votre bonheur de quoi braver

votre injustice.

--O mon Dieu! dit Ellénore en fondant en larmes? quelle infâme

calomnie!... Ainsi, la protection la plus pure, la plus paternelle!...

Ah! si M. de Croixville savait quel nom l'on donne à cette

protection!...

--Il le sait, interrompit Frédérik, et en voici la preuve.

En disant ces mots, M. de Rosmond présentait à Ellénore une lettre du

duc d'O... au duc de Lauzun, qui finissait ainsi:

«Tenez-vous prêt pour que nous puissions partir de bonne heure; je suis

très-impatient de connaître la nouvelle maîtresse de Croixville; on la

dit charmante et digne d'être l'héroïne d'un roman commencé avec tant

d'éclat.»

--Ce billet, ajouta M. de Rosmond, a été oublié et laissé tout ouvert

sur une table par le duc de Lauzun. Ces dernières lignes ayant frappé

mes yeux, je m'en suis emparé pendant que, resté seul dans son salon,

j'attendais que le duc eût fini de s'habiller. A cette heure, j'ai senti

la même indignation qui vous accable en ce moment, et je me suis juré de

vous venger de tant d'insultes... Ainsi donc, ordonnez, disposez de moi.

Mais Ellénore, dans un accablement profond, gardait le silence du

désespoir... Frédérik n'osait le rompre. En cette circonstance, un

mot tendre devenait une offense. Enfin, les yeux fixés sur ces lignes

diffamantes, et respirant à peine, Ellénore dit d'une voix tremblante:

--Déshonorée... sans être coupable! perdue à jamais!... et cela,

ajoute-t-elle en posant la main sur son coeur, quand je me sens là tous

les nobles sentiments qui manquent à mes juges... Et je vivrais parmi

ces méchants frivoles... ces traîtres sans pitié... Non! s'écria-t-elle,

ranimée par l'excès de l'indignation, non, je ne serai pas plus

longtemps exposée à leurs coups!... Puisque tout ce que j'ai cru bon,

honnête, m'a trompé; puisque tant de protections généreuses n'avaient

pour but que de me plonger dans la servitude ou la corruption, je n'ai

plus de refuge qu'en Dieu; lui seul sait si je mérite le mépris dont on

m'accable... Mais que devenir?.. Quel parti prendre?

--Vous fier à moi... dit Frédérik d'un ton pénétré. Ah! croyez qu'il

faut vous honorer puisque tout ce qu'il y a d'honorable au monde pour

vous éclairer ainsi sur votre situation, pour vous livrer à une douleur

si vive. Croyez bien que je n'aurais pas eu ce barbare courage si vous

ne deviez pas trouver dans mon dévouement pour vous la réparation d'une

telle injure...

--Non, dit Ellénore en voulant s'éloigner;... non, maintenant toute

protection me fait horreur.

--Quoi! même celle d'un mari pour sa femme!...

A ces mots Ellénore resta interdite, elle crut avoir mal entendu: un si

grand dévouement lui semblait impossible de la part de cet homme, qui

lui avait à peine laissé deviner son amour. Elle retomba sur son

siége, accablée sous le poids d'une sensation indéfinissable, car elle

appartenait autant au désespoir qu'à la joie. Frédérik, sans chercher à

profiter de cette émotion pour l'accroître, demanda d'un air humble si

l'offre de sa main était acceptée.

--Non, répondit Ellénore; c'est impossible!.. songez à votre rang.

--Il n'y en aura bientôt plus.

--A votre fortune.

--Si les affaires continuent à marcher de même, nous serons tous bientôt

aussi pauvres les uns que les autres.

--Au monde.

--C'est un bavard qui est toujours du parti des gens heureux.

--A votre famille!..

--Ah! vraiment, celle qui habite l'Angleterre voit tous les jours des

mariages bien moins raisonnables, et les parents que j'ai en France sont

trop occupés à défendre leurs titres et leurs biens pour s'inquiéter de

mes actions. Grâce au ciel, ajouta Frédérik en baisant respectueusement

la main d'Ellénore, j'ai toute l'indépendance qui permet d'être heureux,

et quand rien ne s'oppose à mon bonheur... au vôtre... j'espère...

serez-vous notre unique obstacle?

--Oui je le serai, cet obstacle que vous redoutez, s'écria Ellénore avec

véhémence, car je vous aime trop pour accepter un si grand sacrifice.

Songez que déjà flétrie par les calomnies de la duchesse de Montévreux,

perdue de réputation par mon séjour ici, je suis pour jamais exilée de

la société où vous devez vivre; qu'innocente victime des mépris les plus

insultants, je ne puis souffrir que vous les partagiez, que j'ai besoin

de vous voir honoré, de vous voir heureux pour me consoler des malheurs

qui me poursuivent. Hélas! votre estime est peut-être la seule qui me

reste au monde, je veux la conserver au prix de mon bonheur même.

--Ah! s'il est vrai que ce bonheur dépende de moi, vous me laisserez

l'accomplir en dépit de toutes ces vaines considérations, dit Frédérik

avec feu.

--Non, vous dis-je, interrompit Ellénore en se levant, je me rendrais

digne de la honte dont on m'accable, si je pouvais consentir à en voir

votre nom souillé, si j'acceptais votre dévouement généreux; mais

si votre honneur m'impose ce sacrifice, il m'est permis, je pense,

d'implorer sans crime les secours d'un ami. Vous le voyez, je ne puis

rester plus longtemps chez le marquis de Croixville; protégez mon

départ. La mort de mon père ne me laisse plus d'espérance que dans la

pitié de ma soeur... Pourvu que son mari consente à me recevoir! ajouta

Ellénore en fondant en larmes. Pourvu que le bruit de mon déshonneur ne

soit point arrivé jusqu'à ce brave officier!...

--Il vous accueillera, ou je le tue, s'écria M. de Rosmond avec

indignation; mais le temps presse, et si vous devez quitter ce château,

il faut que ce soit cette nuit même avant le retour du marquis. Une

voiture de poste se trouvera vers minuit à la petite porte du parc qui

donne dans la foret. Un ancien serviteur à moi, qui m'a suivi ici, et

que je laisserai dans le village, vous accompagnera où vous voudrez.

N'emmenez que votre femme de chambre. Puisque vous l'ordonnez, je ne

vous suivrai pas, j'attendrai qu'un mot de vous m'autorise à aller vous

protéger, vous défendre, et mettre à vos pieds ma fortune et ma vie.

--Adieu, dit Ellénore, jurez-moi de rester à Paris, de vous y montrer

assez de temps pour me justifier des nouvelles calomnies que fera naître

cette seconde fuite. Une lettre de moi va instruire M. de Croixville

des motifs de mon départ, en lui laissant ignorer à qui je dois la

connaissance de ma honteuse situation chez lui... J'accepte le secours

que vous m'offrez pour me rendre chez ma soeur, à Boulogne. Là, le ciel

décidera de mon sort; mais quels que soient les nouveaux malheurs qui

m'attendent, croyez que je n'oublierai jamais le noble dévouement dont

je reçois la preuve aujourd'hui... Adieu... séparons-nous pour toujours,

partez à l'instant même... par grâce... par amour, obéissez-moi...

Puis, retirant avec violence sa main que pressait Frédérik, Ellénore

s'enfuit en disant:

--Oh! mon Dieu, combien il faut l'aimer!...

Ellénore, Volume I · 第 15 / 49 题