M. de Rosmond était un des hommes les plus agréables de tous ceux qu'on
remarquait à la cour de France et à celle du roi d'Angleterre, car il
tenait également à ces deux cours comme descendant d'une des nobles
familles dont le chef avait pris part à l'expédition de Guillaume le
Conquérant. Elevé moitié à Londres et moitié à Paris, il avait toute la
légèreté, la grâce des manières françaises, unies à ce goût sévère, à
ces airs mélancoliques qui rendaient alors les jeunes gens de
Londres les modèles de tous nos héros de roman. Ce qui le distinguait
particulièrement, c'étaient de grands yeux bleus dont il jouait à
merveille. Aussi, très-confiant dans la puissance de son regard, il
s'épargnait les flatteries d'usage, les réticences, et ces demi-mots
d'une clarté désespérante, qui sont les précurseurs obligés d'un
aveu. Dès qu'il avait un intérêt à plaire, sa physionomie prenait une
expression mélancolique qui donnait à la moins sensible des femmes
l'envie de le consoler. On se sentait attiré vers lui comme par l'effet
d'une fascination; et si le magnétisme avait été généralement plus en
crédit dans ce temps, on l'aurait sans doute accusé d'en faire abus pour
séduire et entraîner.
Ellénore subit, comme tant d'autres le trouble attaché à ce regard
magnétique. C'était, pensa-t-elle, le malaise que font éprouver les
gens qui écoutent avec esprit, sans mêler un mot à la conversation; leur
silence oppresse, impatiente, on voudrait les voir s'éloigner; et s'ils
partent, on s'aperçoit bientôt qu'on ne parlait que pour eux.
Ce premier jour se passa ainsi que le désirait M. de Croixville; ceux
qui suivirent s'écoulèrent de même, la matinée consacrée aux plaisirs
de la chasse, qu'Ellénore suivait quelquefois à cheval; le soir les uns
jouaient au billard pendant que les autres causaient ou prenaient le
thé, mode anglaise adoptée par M. de Croixville, qu'on accusait à bon
droit de trop d'anglomanie. Aussi avait-il les écuries les mieux tenues
de France.
Après avoir fait et servi le thé en véritable _miss_, Ellénore
se retirait. Le moment où l'on apportait la table de jeu était
ordinairement le signal de son départ.
--Maudit soit l'empressé, dit un soir M. de Rosmond en voyant le valet
de chambre apprêter la table de reversis!
Cette exclamation, la seule qu'elle eût encore entendue sortir de
la bouche de M. de Rosmond, fit sourire Ellénore: elle se retourna
involontairement de son côté, et toute honteuse de l'avoir compris, elle
imagina de lui donner le change en disant:
--Maudire les gens qui font leur devoir! savez-vous bien, monsieur, que
cela est mal.
Un regard qui voulait dire:
--Je n'ai pas besoin de me justifier, fut la seule réponse de M.
Rosmond.
Puis, se rapprochant du canapé où Ellénore était assise:
--Enfin, vous daignez donc m'adresser la parole! ajouta-il avec une
sorte d'amertume. Eh bien, j'en suis fâché, me voilà traité comme tout
le monde.
Le duc de Lauzun, qui survint, dispensa Ellénore de répondre à M. de
Rosmond, et lui rendit service, car ce peu de mots l'avaient jetée dans
un trouble extrême.
Craignant de le laisser apercevoir, elle se retira avant que le reversis
fût commencé.
Dès qu'elle se trouva seule, elle se reprocha de n'avoir pas répondu à
M. de Rosmond cent choses qui lui venaient alors à l'esprit, et dont
pas une ne s'était présentée quand il l'aurait fallu. Rester interdite,
c'était donner de l'importance à une plaisanterie; la présence du duc
de Lauzun devait au contraire l'encourager à répondre; enfin, elle se
blâmait pour se rassurer, et se promettait bien de réparer sa gaucherie:
--De quel droit, pensait-elle, ce monsieur, qui ne me dit jamais rien,
exige-t-il que je lui parle? Il a un certain air d'intérêt pour moi qui
ressemble à de la pitié; cela m'offense et me déplaît. Oui, la gêne que
j'éprouve en sa présence est le signe d'un mauvais sentiment de sa part;
c'est comme une de ces puissances ennemies dont la superstition
des Irlandais fait des démons familiers; mais je ne suis plus sous
l'influence de ces vieilles traditions, et je saurai m'affranchir d'un
empire imaginaire.
Combattre un fantôme, c'est y croire, et toutes les préoccupations
sont dangereuses à l'âge d'Ellénore. Malgré ce qu'elle s'était dit de
raisonnable, elle était si sûre de rougir en revoyant M. de Rosmond,
qu'elle prétexta un léger mal de tête pour se dispenser de suivre le
lendemain la chasse. Mais cette excuse ayant donné l'alarme, M. de
Croixville fit prier madame Gerbourg de venir soigner Ellénore; la
chasse fut contremandée, et un courrier reçut l'ordre de se tenir prêt
pour aller à Paris chercher le fameux docteur Petit, si la souffrance
d'Ellénore augmentait.
Confuse de donner tant d'inquiétude pour un mal de son invention, elle
se décida à accepter la promenade en calèche que M. de Croixville lui
proposa pour dissiper sa migraine. Quand elle parut avec madame Gerbourg
dans le salon, chacun s'empressa de lui témoigner le chagrin, la
terreur, le désespoir que son indisposition avait causés; excepté M. de
Rosmond pourtant qui se contenta de la saluer avec respect, puis de
la regarder assez de temps pour se convaincre qu'elle n'était pas
sérieusement malade.
Cela n'est pas fort poli, pensa Ellénore; mais tant mieux, cette manière
d'être n'oblige à aucuns frais de ma part; je préfère tout ce qui nous
éloigne l'un de l'autre.
Et la pauvre enfant se croyait de bonne foi.
--Le ciel se couvre, dit M. de Rosmond en montant à cheval, je crois que
nous aurons de l'orage.
--Quelle idée! dit le vicomte de Ségur, il fait un temps admirable.
--N'importe, reprit-il, si ces dames le permettent, je mettrai mon
manteau dans la calèche.
On se moqua de la précaution; mais lorsqu'on fut à deux lieues du
château, la pluie tomba avec abondance. Pendant qu'on relève à la hâte
la capote de la voiture, M. de Rosmond descend de cheval, s'élance dans
la calèche et entoure Ellénore du manteau qu'il a fait apporter, avant
qu'elle ait eu le temps de l'accepter ou non. Ce despotime de soins
impose à sa volonté.
Elle est touchée de la prévoyance dont elle est l'objet, et n'ose
s'avouer le frémissement qu'elle a éprouvé lorsque la main de Frédérik
a rencontré son bras en voulant le couvrir du manteau. L'orage augmente;
M. de Croixville défend qu'on cherche un abri sous les arbres, car ils
attirent la foudre; une chaumière est à quelque distance, on va s'y
réfugier.
Deux enfants presque nus y gardent une petite fille au maillot
emprisonnée dans un fauteuil de paille, car c'est l'heure où le père et
la mère sont aux champs. Tout dans l'intérieur de cette cabane atteste
la plus profonde misère; Ellénore regrette de n'avoir point pris sa
bourse, M. de Rosmond, qui la devine, glisse la sienne sous le traversin
du grabat qui meuble le fond de la chaumière. Ellénore l'a vu. Pendant
ce temps, M. de Croixville questionne le plus âgé des petits garçons sur
le nom de son père; et voilà un orage qui vaut le bonheur à cette pauvre
famille.
De retour au château, on trouve de grands feux allumés pour sécher les
promeneurs. Un courrier qui vient de Paris apporte des lettres à M. de
Croixville; on le voit pâlir en les lisant; ce n'est rien moins que la
nouvelle de l'exil de M. le duc d'Orléans à Villers-Cotterêts qu'on
lui apprend, et tous les détails de la séance du parlement où M.
Duval d'Espreménil s'était emporté contre la cour et ses édits. Les
conseillers Fretteau, Sabatier, de Cabre et M. le duc d'Orléans, ayant
soutenu vivement son opposition à la volonté royale, venaient d'être
exilés à la grande colère de la populace.
Chacun se décida à partir le soir-même pour Paris.
M. de Rosmond, curieux de voir l'impression que ces nouvelles produisent
sur Ellénore, fixe ses yeux sur elle. Il la voit calme, mais son regard
brille, son attitude est fière; elle prévoit des événements funestes, de
prochaines révolutions, des dangers à braver; son caractère romanesque
et courageux s'en réjouit en secret; là où les grandes vertus peuvent
agir, les convenances disparaissent. Elle est sûre de sa place le jour
du péril, elle s'enorgueillit d'avance du dévouement dont elle se sent
capable.
Alors il s'engage une discussion politique dans laquelle le vicomte de
Ségur dit que le roi ne pouvait s'étonner de toutes les insultes
qu'on lui faisait, car il avait donné sa démission le jour où il avait
convoqué l'Assemblée des notables. M. de Croixville, imbu des idées
anglaises, soutint au contraire que le roi ne pouvait se maintenir qu'en
accordant au peuple encore plus de liberté qu'il n'en demandait;
chacun défendait son opinion par des mots piquants et des prédictions
effrayantes, la terreur de l'avenir était le seul sentiment unanime; et
nous savons si cette terreur était fondée!
--Oui, tout cela est fort menaçant, interrompit le duc de Lauzun, mais
il faut bien en prendre son parti; d'ailleurs, vous prierez pour nous,
ajouta-t-il en se tournant vers Ellénore, car si l'anglomanie s'empare
de nous comme de l'ami Croixville, Dieu sait jusqu'où cela nous mènera;
ils ont une manière brutale de traiter leur roi dans ce pays-là.
N'importe, si vous faites des voeux pour nous, et que le ciel me
ressemble, il vous accordera tout ce que vous voudrez.
--Pendant que vous y serez, dit le vicomte de Ségur, demandez-lui de
morigéner un peu ces charmants révoltés qui font du patriotisme à nos
dépens. Ils ne se doutent pas de ce que nous coûteront leurs belles
phrases.
--Demandez-lui mieux que tout cela, dit à voix basse, M. de Rosmond à
Ellénore.
--Eh quoi, s'il vous plaît?...
--Mon retour.
Puis, il s'éloigna pour rejoindre M. de Croixville et ses amis, qui
allaient monter en voiture.