VIII

M. de Rosmond était un des hommes les plus agréables de tous ceux qu'on

remarquait à la cour de France et à celle du roi d'Angleterre, car il

tenait également à ces deux cours comme descendant d'une des nobles

familles dont le chef avait pris part à l'expédition de Guillaume le

Conquérant. Elevé moitié à Londres et moitié à Paris, il avait toute la

légèreté, la grâce des manières françaises, unies à ce goût sévère, à

ces airs mélancoliques qui rendaient alors les jeunes gens de

Londres les modèles de tous nos héros de roman. Ce qui le distinguait

particulièrement, c'étaient de grands yeux bleus dont il jouait à

merveille. Aussi, très-confiant dans la puissance de son regard, il

s'épargnait les flatteries d'usage, les réticences, et ces demi-mots

d'une clarté désespérante, qui sont les précurseurs obligés d'un

aveu. Dès qu'il avait un intérêt à plaire, sa physionomie prenait une

expression mélancolique qui donnait à la moins sensible des femmes

l'envie de le consoler. On se sentait attiré vers lui comme par l'effet

d'une fascination; et si le magnétisme avait été généralement plus en

crédit dans ce temps, on l'aurait sans doute accusé d'en faire abus pour

séduire et entraîner.

Ellénore subit, comme tant d'autres le trouble attaché à ce regard

magnétique. C'était, pensa-t-elle, le malaise que font éprouver les

gens qui écoutent avec esprit, sans mêler un mot à la conversation; leur

silence oppresse, impatiente, on voudrait les voir s'éloigner; et s'ils

partent, on s'aperçoit bientôt qu'on ne parlait que pour eux.

Ce premier jour se passa ainsi que le désirait M. de Croixville; ceux

qui suivirent s'écoulèrent de même, la matinée consacrée aux plaisirs

de la chasse, qu'Ellénore suivait quelquefois à cheval; le soir les uns

jouaient au billard pendant que les autres causaient ou prenaient le

thé, mode anglaise adoptée par M. de Croixville, qu'on accusait à bon

droit de trop d'anglomanie. Aussi avait-il les écuries les mieux tenues

de France.

Après avoir fait et servi le thé en véritable _miss_, Ellénore

se retirait. Le moment où l'on apportait la table de jeu était

ordinairement le signal de son départ.

--Maudit soit l'empressé, dit un soir M. de Rosmond en voyant le valet

de chambre apprêter la table de reversis!

Cette exclamation, la seule qu'elle eût encore entendue sortir de

la bouche de M. de Rosmond, fit sourire Ellénore: elle se retourna

involontairement de son côté, et toute honteuse de l'avoir compris, elle

imagina de lui donner le change en disant:

--Maudire les gens qui font leur devoir! savez-vous bien, monsieur, que

cela est mal.

Un regard qui voulait dire:

--Je n'ai pas besoin de me justifier, fut la seule réponse de M.

Rosmond.

Puis, se rapprochant du canapé où Ellénore était assise:

--Enfin, vous daignez donc m'adresser la parole! ajouta-il avec une

sorte d'amertume. Eh bien, j'en suis fâché, me voilà traité comme tout

le monde.

Le duc de Lauzun, qui survint, dispensa Ellénore de répondre à M. de

Rosmond, et lui rendit service, car ce peu de mots l'avaient jetée dans

un trouble extrême.

Craignant de le laisser apercevoir, elle se retira avant que le reversis

fût commencé.

Dès qu'elle se trouva seule, elle se reprocha de n'avoir pas répondu à

M. de Rosmond cent choses qui lui venaient alors à l'esprit, et dont

pas une ne s'était présentée quand il l'aurait fallu. Rester interdite,

c'était donner de l'importance à une plaisanterie; la présence du duc

de Lauzun devait au contraire l'encourager à répondre; enfin, elle se

blâmait pour se rassurer, et se promettait bien de réparer sa gaucherie:

--De quel droit, pensait-elle, ce monsieur, qui ne me dit jamais rien,

exige-t-il que je lui parle? Il a un certain air d'intérêt pour moi qui

ressemble à de la pitié; cela m'offense et me déplaît. Oui, la gêne que

j'éprouve en sa présence est le signe d'un mauvais sentiment de sa part;

c'est comme une de ces puissances ennemies dont la superstition

des Irlandais fait des démons familiers; mais je ne suis plus sous

l'influence de ces vieilles traditions, et je saurai m'affranchir d'un

empire imaginaire.

Combattre un fantôme, c'est y croire, et toutes les préoccupations

sont dangereuses à l'âge d'Ellénore. Malgré ce qu'elle s'était dit de

raisonnable, elle était si sûre de rougir en revoyant M. de Rosmond,

qu'elle prétexta un léger mal de tête pour se dispenser de suivre le

lendemain la chasse. Mais cette excuse ayant donné l'alarme, M. de

Croixville fit prier madame Gerbourg de venir soigner Ellénore; la

chasse fut contremandée, et un courrier reçut l'ordre de se tenir prêt

pour aller à Paris chercher le fameux docteur Petit, si la souffrance

d'Ellénore augmentait.

Confuse de donner tant d'inquiétude pour un mal de son invention, elle

se décida à accepter la promenade en calèche que M. de Croixville lui

proposa pour dissiper sa migraine. Quand elle parut avec madame Gerbourg

dans le salon, chacun s'empressa de lui témoigner le chagrin, la

terreur, le désespoir que son indisposition avait causés; excepté M. de

Rosmond pourtant qui se contenta de la saluer avec respect, puis de

la regarder assez de temps pour se convaincre qu'elle n'était pas

sérieusement malade.

Cela n'est pas fort poli, pensa Ellénore; mais tant mieux, cette manière

d'être n'oblige à aucuns frais de ma part; je préfère tout ce qui nous

éloigne l'un de l'autre.

Et la pauvre enfant se croyait de bonne foi.

--Le ciel se couvre, dit M. de Rosmond en montant à cheval, je crois que

nous aurons de l'orage.

--Quelle idée! dit le vicomte de Ségur, il fait un temps admirable.

--N'importe, reprit-il, si ces dames le permettent, je mettrai mon

manteau dans la calèche.

On se moqua de la précaution; mais lorsqu'on fut à deux lieues du

château, la pluie tomba avec abondance. Pendant qu'on relève à la hâte

la capote de la voiture, M. de Rosmond descend de cheval, s'élance dans

la calèche et entoure Ellénore du manteau qu'il a fait apporter, avant

qu'elle ait eu le temps de l'accepter ou non. Ce despotime de soins

impose à sa volonté.

Elle est touchée de la prévoyance dont elle est l'objet, et n'ose

s'avouer le frémissement qu'elle a éprouvé lorsque la main de Frédérik

a rencontré son bras en voulant le couvrir du manteau. L'orage augmente;

M. de Croixville défend qu'on cherche un abri sous les arbres, car ils

attirent la foudre; une chaumière est à quelque distance, on va s'y

réfugier.

Deux enfants presque nus y gardent une petite fille au maillot

emprisonnée dans un fauteuil de paille, car c'est l'heure où le père et

la mère sont aux champs. Tout dans l'intérieur de cette cabane atteste

la plus profonde misère; Ellénore regrette de n'avoir point pris sa

bourse, M. de Rosmond, qui la devine, glisse la sienne sous le traversin

du grabat qui meuble le fond de la chaumière. Ellénore l'a vu. Pendant

ce temps, M. de Croixville questionne le plus âgé des petits garçons sur

le nom de son père; et voilà un orage qui vaut le bonheur à cette pauvre

famille.

De retour au château, on trouve de grands feux allumés pour sécher les

promeneurs. Un courrier qui vient de Paris apporte des lettres à M. de

Croixville; on le voit pâlir en les lisant; ce n'est rien moins que la

nouvelle de l'exil de M. le duc d'Orléans à Villers-Cotterêts qu'on

lui apprend, et tous les détails de la séance du parlement où M.

Duval d'Espreménil s'était emporté contre la cour et ses édits. Les

conseillers Fretteau, Sabatier, de Cabre et M. le duc d'Orléans, ayant

soutenu vivement son opposition à la volonté royale, venaient d'être

exilés à la grande colère de la populace.

Chacun se décida à partir le soir-même pour Paris.

M. de Rosmond, curieux de voir l'impression que ces nouvelles produisent

sur Ellénore, fixe ses yeux sur elle. Il la voit calme, mais son regard

brille, son attitude est fière; elle prévoit des événements funestes, de

prochaines révolutions, des dangers à braver; son caractère romanesque

et courageux s'en réjouit en secret; là où les grandes vertus peuvent

agir, les convenances disparaissent. Elle est sûre de sa place le jour

du péril, elle s'enorgueillit d'avance du dévouement dont elle se sent

capable.

Alors il s'engage une discussion politique dans laquelle le vicomte de

Ségur dit que le roi ne pouvait s'étonner de toutes les insultes

qu'on lui faisait, car il avait donné sa démission le jour où il avait

convoqué l'Assemblée des notables. M. de Croixville, imbu des idées

anglaises, soutint au contraire que le roi ne pouvait se maintenir qu'en

accordant au peuple encore plus de liberté qu'il n'en demandait;

chacun défendait son opinion par des mots piquants et des prédictions

effrayantes, la terreur de l'avenir était le seul sentiment unanime; et

nous savons si cette terreur était fondée!

--Oui, tout cela est fort menaçant, interrompit le duc de Lauzun, mais

il faut bien en prendre son parti; d'ailleurs, vous prierez pour nous,

ajouta-t-il en se tournant vers Ellénore, car si l'anglomanie s'empare

de nous comme de l'ami Croixville, Dieu sait jusqu'où cela nous mènera;

ils ont une manière brutale de traiter leur roi dans ce pays-là.

N'importe, si vous faites des voeux pour nous, et que le ciel me

ressemble, il vous accordera tout ce que vous voudrez.

--Pendant que vous y serez, dit le vicomte de Ségur, demandez-lui de

morigéner un peu ces charmants révoltés qui font du patriotisme à nos

dépens. Ils ne se doutent pas de ce que nous coûteront leurs belles

phrases.

--Demandez-lui mieux que tout cela, dit à voix basse, M. de Rosmond à

Ellénore.

--Eh quoi, s'il vous plaît?...

--Mon retour.

Puis, il s'éloigna pour rejoindre M. de Croixville et ses amis, qui

allaient monter en voiture.

Ellénore, Volume I · 第 11 / 49 题