Fort de l'épreuve qu'il venait de tenter, M. de Croixville apprit
gaiement à ses amis qu'ils auraient l'honneur de dîner avec sa pupille;
mais il fut convenu entre eux qu'au moindre mot que désapprouverait le
marquis on se lèverait de table, et qu'ils perdraient pour toujours le
plaisir de voir Ellénore. Cette loi fut observée sans peine, car il y
avait une austérité naturelle dans les manières et l'esprit d'Ellénore,
qui, sans imposer la gêne, interdisait toute plaisanterie familière.
Un peu avant l'heure du dîner, Ellénore s'établit dans le grand salon,
ayant pour contenance une broderie qu'elle regardait à peine. M. de
Croixville arriva bientôt, suivi de ses amis, dont le nombre s'était
augmenté de l'abbé Sièyés et du chevalier de Panat; tous furent très
étonnés de la manière simple et polie dont Ellénore les accueillit après
que le maître de la maison les lui eût présentés. Il est vrai que la
présence de madame Gerbourg, qui faisait là les fonctions de dame de
compagnie, sauvait Ellénore de l'embarras qu'elle eût éprouvé en se
trouvant seule de femme avec tous ces messieurs.
Rien n'est tel que d'avoir passé sa première jeunesse parmi des gens
distingués. Non-seulement on en reçoit des leçons d'une politesse facile
quoique très-sagement calculée, mais on en prend involontairement les
manières, le ton, et ce je ne sais quoi de naturel, d'élégant et
même d'imposant qui ne s'acquiert que parmi eux; c'est une espèce de
franc-maçonnerie qui aide à se reconnaître. Le rang, la fortune, le
malheur, ont beau séparer, lorsque ce lien de l'éducation existe entre
deux personnes, il les rapproche toujours.
Cependant Ellénore éprouva quelque trouble en reconnaissant dans le
marquis de Rosmond un des courtisans de madame de Montévreux; mais elle
s'efforça de le dissimuler, et salua M. de Rosmond de manière à lui
prouver qu'elle se rappelait fort bien l'avoir vu chez la duchesse.
Le duc de Lauzun et le chevalier de Panat, ayant été les premiers à
offrir leur main à Ellénore pour passer dans la salle à manger, se
trouvèrent naturellement placés tous deux près d'elle à table. Ils
commençaient à lui adresser les plus gracieuses flatteries, lorsque M.
de Croixville mit la conversation sur les grands intérêts du jour, sur
la future assemblée des notables, le changement de ministres, et
la prépondérance qu'il accordait au gouvernement anglais sur le
gouvernement français, etc., etc. En traitant ces sujets sérieux,
il savait intéresser Ellénore et lui donner l'occasion de montrer la
supériorité de son esprit. Tant que la question fut générale, elle
garda un modeste silence; mais le vicomte de Ségur ayant accusé M.
de Croixville d'anglomanie, Ellénore se crut en droit de défendre son
tuteur et elle plaida sa cause avec tant d'éloquence, elle déploya
une connaissance si exacte de la constitution anglaise et des intérêts
politiques qui agitaient la France en ce moment, que chacun, émerveillé
de voir cette question grave si bien traitée par une jeune fille,
l'écouta avec admiration.
Quand on a parlé longtemps de choses sérieuses, la conversation a peine
à revenir aux propos frivoles, et l'on ne saurait nier l'influence qu'un
premier entretien a souvent sur l'estime qu'on prend les uns pour les
autres. Votre regard tombe-t-il pour la première fois sur un homme,
dans le moment où une bonne nouvelle l'animant, il dit mille folies pour
amuser ses amis: le voilà à jamais établi dans votre esprit comme un
rieur imperturbable, vous vous reprocheriez de l'aborder autrement que
par une plaisanterie, et jusqu'à ce que vous l'ayez vu au désespoir,
vous aurez la même opinion de lui. Eh bien, il en est de même du
sérieux: quand vous avez reçu d'une personne une impression grave, il ne
vous est plus permis de la traiter légèrement, vous la ménagez, car vous
savez qu'elle vous juge.
En venant au Val-Fleury, dans ce lieu si renommé pour les plaisirs les
plus extravagants, ces messieurs ne croyaient pas y retrouver le bon ton
et la conversation des salons d'élite; mais ces manières, ce ton, cette
conversation, imposés par une jeune fille dont la candeur et l'audace
contractaient si singulièrement avec la situation la plus équivoque,
leur parurent très-piquants. La routine du libertinage doit être aussi
ennuyeuse qu'une autre, et ce qui sort des lieux communs de la vie plaît
toujours aux gens d'esprit. Le duc de Lauzun, qui en avait plus
qu'un autre, devina que pour séduire Ellénore il fallait rivaliser
d'attentions délicates avec M. de Croixville. Le vicomte de Ségur,
ayant observé son principal défaut, flatta sa fierté par des marques de
déférence; le chevalier de Panat servit son goût pour la discussion, en
la contrariant sur tous les points avec malice. M. de Rosmond, absorbé
dans sa contemplation, était le seul qui ne formât point de projets sur
Ellénore. Tour à tour étonné, ravi, il ne cherchait point à expliquer
ce qui paraissait incompréhensible dans le caractère et la position
d'Ellénore; il se laissait aller aux charmes qu'elle inspirait, comme on
s'abandonne au courant d'une eau pure, sans savoir où l'on abordera.