A l'âge de cinq ans, il n'est point de souvenir douloureux qui résiste
à l'attrait du moindre plaisir, et celui d'un voyage qui offre à chaque
instant un aspect nouveau, et des incidents comiques devaient agir
puissamment sur la jeune imagination d'Ellénore; la vivacité de ses
impressions, la manière naïve et piquante dont elle les peignait dans
son langage enfantin, charmèrent les ennuis de la route. La duchesse de
Montévreux, plus que jamais ravie de trouver tant de plaisir dans une
bonne action, redoubla de tendresse pour Ellénore, et voulut qu'elle fût
traitée de même que ses propres enfants. La femme de chambre anglaise,
que son éducation faisait distinguer dans la maison, fut chargée de
donner ses soins à la gentille protégée, de surveiller ses leçons; et
c'est entourée de tous les prestiges du luxe, comblée de toutes les
préférences qu'on accorde aux favoris, qu'Ellénore grandit et embellit
sous les yeux de Madame de Montévreux, la chérissant comme on chérit une
mère, et s'en croyant aimée de même.
Mais si l'amour maternel n'est pas toujours à l'abri des atteintes de
la vanité; si des femmes encore belles s'alarment quelquefois de
l'admiration qu'inspirent les jeunes attraits de leurs filles,
pouvait-on s'attendre à plus de résignation de la part d'une noble
protectrice, accoutumée à se voir dans son salon l'unique objet de tous
les hommages.
Cependant la duchesse de Montévreux était naturellement généreuse et
bonne; placée au niveau ou au-dessus de la plupart des gens qu'elle
voyait, son amour-propre avait toujours joui d'un parfait repos, et elle
ne se doutait pas elle-même du changement qui pourrait résulter en elle
du premier trouble jeté dans ce sentiment si implacable. Blasée sur
le plaisir de briller, elle aimait par-dessus tout à plaire, et la
préférence générale et particulière qu'elle s'était acquise par ses
grâces et par son esprit devenait à ses yeux une propriété qu'on ne
pouvait lui ravir sans crime.
Au milieu des adorateurs qui composaient sa cour, le marquis de
Croixville se faisait distinguer: c'était un homme beau, spirituel, dont
le caractère original et indépendant bravait tous les usages du monde et
de la cour avec un succès inexplicable. Il avait obtenu la permission
de paraître à Versailles, coiffé comme personne ne l'était alors, les
cheveux bouclés et sans poudre; et cela sous le prétexte d'un excès de
chaleur à la tête qui la rendait fumante lorsqu'elle était poudrée et
qui l'obligeait à se la mettre dans l'eau plusieurs fois par jour. Ce
privilége accordé parut au marquis un droit à beaucoup d'autres. L'on
doit mettre en première ligne celui qu'il s'arrogea de dire tout ce qui
lui passait par la tête, faveur insigne qu'on n'accorde en France qu'à
l'esprit et à la gaieté.
On peut juger de la hardiesse des réparties du marquis de Croixville par
sa réponse à la reine, lorsque le plaisantant sur la réputation qu'il
avait de rançonner cruellement les villes et villages que sa bravoure
lui soumettait, elle lui dit:
--Allons, soyez franc, avouez-nous combien vous a valu votre dernière
campagne?
--Très-peu de chose, madame, répondit le marquis irrité de
l'indiscrétion de la demande.
--Mais encore, je veux le savoir.
--Presque rien, madame, la dot d'une archiduchesse.
Une telle impertinence, dite par un autre, l'eût envoyé coucher à la
Bastille; mais il était convenu de tout passer au marquis de Croixville.
La reine lui tourna le dos pour unique vengeance, et bientôt une
nouvelle preuve d'audace de la part du marquis fit oublier celle-ci.
Tout en blâmant cet excès d'indulgence, il faut reconnaître qu'on n'en
est jamais coupable qu'envers les personnes dont la malice est rachetée
par de la bonté et un véritable mérite.
Dans un autre temps et sous un autre régime, M. de Croixville aurait
pu jouer un grand rôle, car sa bravoure, son esprit, son activité, sa
décision, sa générosité le faisaient adorer des soldats et des officiers
qu'il commandait, et ces mêmes qualités, appliquées aux affaires d'État,
en auraient pu faire un grand ministre; mais, à cette époque, les hautes
capacités, neutralisées par la prévision d'une révolution inévitable,
et par l'impossibilité de retarder la chute d'un pouvoir qui se laissait
mutiler chaque jour, ne pensaient qu'à oublier dans les plaisirs l'orage
qui les menaçait, elles mettaient leur génie à s'amuser; aussi M. de
Croixville était-il renommé par tout ce que son imagination créait de
plaisirs nouveaux et de magnificences inconnues.
Fils d'un maréchal de France, il avait épousé la fille d'un riche
président, femme dont la vertu austère, effrayée des nombreux pêchés
commis journellement par son mari, faisait pénitence pour deux, et
passait la plus grande partie de sa vie à l'église. On racontait tout
bas, peu de temps après ce mariage, une anecdote qui prouve que M. de
Croixville portait trop loin la manie de se singulariser. Il avait eu
de ce mariage deux filles dont il a surveillé beaucoup l'éducation,
au milieu de l'existence la plus dissipée. Toutes deux étaient jolies;
l'aînée a été célèbre par son esprit et ses bons mots.
A travers les désordres qui avaient appauvri la santé et la fortune du
marquis de Croixville, on lui savait gré de séparer avec respect sa
vie mondaine de sa vie de famille. Pour donner une idée de ses goûts
dispendieux et généreux, on saura qu'ayant trouvé, à la mort de sa
belle-mère, 900,000 fr. cachés derrière une boiserie, ce trésor, joint à
ses revenus immenses, ne l'empêcha point de s'endetter en moins de trois
ans. Mais ce n'était pas alors comme aujourd'hui, le luxe qui dévorait
tant d'or, c'était la magnificence, et rien ne se ressemble moins que
ces deux prodigues. L'un se ruine pour lui, la seconde pour les autres.
L'un ne veut qu'étonner, humilier, l'autre vise à plaire, à faire
illusion sur ce qu'elle offre. Le luxe dit:
--Regardez, mais ne touchez à rien.
--La magnificence dit:
--Tout cela est à vous comme à moi, prenez-en votre part.