ELLÉNORE.

I

Le père d'Ellénore, officier distingué d'un régiment irlandais, commandé

autrefois par le duc de..., que nous nommerons le duc de Montévreux,

s'étant vu contraint de se réfugier en France par suite des troubles de

son pays, vint s'établir à Boulogne avec sa femme et ses enfants. Une

modique fortune, encore diminuée par les sacrifices que le capitaine

Mansley avait faits à son parti lui donnait à peine les moyens de

soutenir honorablement sa famille. Un vieux nègre, dévoué aux intérêts

de son maître, l'avait suivi dans l'exil, et son zèle infatigable

secondait si bien son habileté, qu'il faisait à lui seul le service

des quatre domestiques que son maître avait été forcé de renvoyer en

Irlande.

Après avoir fait le métier de valet de chambre le matin, Zaméo devenait

cuisinier, puis à peine avait-il servi le dîner, qu'il conduisait les

enfants à la promenade, et revenait ensuite soigner le capitaine

Mansley que la goutte retenait sur son canapé. Il était le modèle des

serviteurs, et même des amis; car loin de profiter de la liberté que le

capitaine lui avait donnée et des offres avantageuses qui lui avaient

été faites par de riches maîtres, il était resté fidèle au sien, en

dépit du malheur.

Le soir, pour mieux dissimuler les fatigues de sa journée, et distraire

les trois petites filles du capitaine de l'impression qu'elles

ressentaient en voyant souffrir leur père et pleurer leur mère, il

leur chantait des airs créoles, et leur apprenait la danse de son pays.

Ellénore, plus jeune que ses soeurs, était la plus adroite à singer les

mines du vieux nègre, aussi avait-il pour elle une admiration passionnée

qui la lui faisait vanter sans cesse. On ne restait pas cinq minutes

avec lui sans lui entendre parler d'Ellénore; ses traits si fins,

ses joues roses, ses beaux cheveux blonds, ses grâces enfantines, ses

espiègleries surtout étaient un continuel sujet d'éloges. On ne pouvait

les entendre sans éprouver le désir de connaître l'enfant qui les

inspirait; et c'est à cette exaltation singulière qu'on peut attribuer

la curiosité, et par suite l'intérêt que la duchesse de Montévreux prit

à Ellénore.

La duchesse revenait de Londres, où les plaisirs de la brillante saison

l'avaient retenue deux mois; les suites d'une traversée fatigante la

forcèrent de se reposer quelques jours à Boulogne avant de se rendre

à Paris. Une femme de chambre anglaise qu'elle ramenait à sa suite,

rencontra Zaméo sur les bords de la mer servant de gouvernante aux

enfants du capitaine. A leur mise, elle a bientôt reconnu de petits

compatriotes, elle s'approche de Zaméo, le questionne sur les jolis

enfants qui lui sont confiés; voit Ellénore, écoute tout ce qu'il lui en

dit, et revient conter à sa maîtresse la rencontre qu'elle a faite des

charmantes petites filles et de leur étrange bonne.

La duchesse veut aussi les voir; elle propose à son mari de venir se

promener du côté où les enfants du capitaine Mansley sont tous les

soirs; mais à peine a-t-elle prononcé ce nom, que le duc de Montévreux

s'écrie:

--Quoi! mon vieux camarade serait-il ici? je veux l'aller voir à

l'instant même; ce bon Edwin, que j'aurai de joie à l'embrasser!

En disant ces mots, le duc se dispose à sortir et fait demander le

maître de l'hôtel pour s'informer de la demeure du capitaine, bien

décidé à s'y faire conduire sur-le-champ.

De quel sentiment douloureux son âme fut affectée en retrouvant dans

un si triste état de fortune le brave militaire qui l'avait si souvent

accueilli pendant ses fréquents voyages en Irlande, et qui, bien que

sous ses ordres, l'avait dans plus d'une affaire périlleuse aidé de

ses conseils et de son bras. La vue de ces trois enfants, qui seuls

conservaient dans l'élégante simplicité de leur mise une sorte de luxe,

contrastant avec l'aspect d'une chambre mal meublée, la profonde douleur

empreinte sur le visage de leur mère, cet accablement qu'une noble

résignation avait peine à dissimuler, inspirèrent au duc de Montévreux

un sincère désir d'améliorer la position de son vieux compagnon d'armes;

mais le caractère du capitaine ne rendait pas ce projet facile, il

fallait avant tout ménager sa fierté. M. de Montévreux y parvint en

montrant pour Ellénore une admiration, une tendresse extrêmes; il venait

la prendre chaque matin pour la mener à la promenade avec sa femme. La

duchesse semblait partager l'attachement de son mari pour cette jolie

enfant, et tous deux l'avaient adoptée de fait, avant d'avoir proposé au

capitaine de leur confier le soin de son éducation.

Cette proposition faite avec le ton d'une prière et accompagnée de

tout ce qui pouvait la rendre séduisante, fut l'objet de plusieurs

discussions entre le père et la mère d'Ellénore; tous deux s'accordaient

sur le sentiment généreux qui avait dicté la proposition, ils ne

doutaient pas de l'exactitude religieuse avec laquelle les protecteurs

d'Ellénore rempliraient la promesse de la bien élever et de la rendre

heureuse. Mais la prévision maternelle redoutait pour Ellénore les

habitudes d'une existence de luxe et de dissipation, et les graves

inconvénients qui en résulteraient si de nouveaux malheurs l'obligeaient

à reprendre un jour la vie de privations à laquelle son enfance

commençait à s'accoutumer. Les plus sages réflexions, le sentiment le

plus vif combattirent vainement contre l'intérêt d'Ellénore, et l'avenir

brillant que son père entrevoyait pour elle dans l'affection protectrice

d'une des plus grandes dames de la cour de France.

Il fut décidé qu'Ellénore suivrait la duchesse de Montévreux à Paris, et

c'est le coeur déchiré de regrets que la pauvre mère adressa à celle-ci

des paroles de reconnaissance sur le sort futur de son enfant chéri.

En voyant pleurer sa mère, Ellénore pleura aussi. L'instinct de la

nature faillit l'emporter sur tous les calculs d'intérêt et même de

générosité; elle ne voulait plus quitter sa famille; elle ne voulait

pas surtout causer tant de chagrin au pauvre Zaméo, dont les sanglots

se faisaient entendre à travers la chambre qui les séparait; mais la vue

d'un beau carrosse attelée de six chevaux et d'une poupée charmante

déjà installé sur l'un des coussins de la voiture, triomphèrent de la

résistance d'Ellénore; elle se laissa porter par son père sur les genoux

de la duchesse, qui la serra contre son coeur, en répétant le serment

de remplacer sa mère; et le capitaine, rassuré par cette promesse

solennelle, passa sa main sur ses yeux, puis, surmontant un moment de

faiblesse il donna lui-même aux postillons l'ordre de marcher.

Il y avait toute une destinée dans ce mot:

--Partez!

Ellénore, Volume I · 第 5 / 49 题