L'ILLUSTRATION
Prix de ce Numéro: 1 fr. 25.
SAMEDI 4 AVRIL 1891
49e Année.--N° 2510
[Illustration: LES NOUVELLES DÉCOUVERTES DE MOMIES DANS LA
HAUTE-ÉGYPTE.--Extraction des sarcophages du puits de Deïr-el-Bahari,
près de Louqsor. Dessin d'après nature de M. Émile Bayard.]
JE parlais l'autre jour d'une danseuse au nom bizarre qui donne aux
femmes du monde et aux futures étoiles du Moulin-Rouge des leçons de
danse excentrique. Depuis que la Goulue a fait école et enseigné à Mlle
Réjane l'art de lever très haut la jambe, il s'est établi, non pas
encore en France, mais en Amérique, une mode nouvelle. Un jeu mondain a
pris naissance dans les salons yankees et, si les correspondants de
journaux ne sont pas des mystificateurs, comme on disait autrefois, ou
des fumistes, comme on dit aujourd'hui (ils pourraient bien être des
mystificateurs!), voici on quoi ce jeu consiste:
Au milieu d'un salon, un tambour de basque est suspendu par un fil au
plafond et à une certaine hauteur. Tels les arbres de la Saint-Valentin
sous lesquels, en Angleterre, on embrasse sa danseuse. Ce tambour de
basque est un but, une cible pour le bout des pieds des jeunes
Américaines. C'est à qui, en levant le pied le plus haut, atteindra le
mieux le tambour et le fera plus joliment résonner. Il s'agit d'attraper
la peau d'âne et de frapper sur cette sorte de gong. On voit d'ici le
tableau: d'aimables misses levant la jambe, à la façon de la Goulue,
pour attraper le bienheureux tambour.
Ce jeu, d'invention récente, porte en Amérique un nom composé des plus
difficiles à prononcer. On pourrait, ce qui serait plus simple,
l'appeler le _shocking-drum_, le _tambour-shocking_! Mais, là-bas, ce
divertissement ne choque personne, et je ne désespère pas de le voir
s'acclimater chez nous l'hiver prochain. Gloire à Mlle Réjane! Elle y
sera bien pour quelque chose.
Dieu merci, nous n'en sommes pas là, et avant l'hiver la mode aura
peut-être changé. Le vent tourne et le mot _shocking-drum_ aura rejoint,
je pense, les vieilles lunes. Il est fini, le présent hiver! avril,
_l'honneur des mois et des bois_ nous apporte ses premières feuilles. Un
reporter de beaucoup d'ingéniosité a cherché, l'autre jour, un sujet
d'actualité qui prêtât à une consultation et à des entrevues, et il a
posé à un certain nombre de poètes cette question alléchante:
--Que pensez-vous du printemps?
Nos poètes consultés sur la question de savoir s'ils aiment ou s'ils
n'aiment pas le printemps, on s'imagine que, du premier coup, ils vont
en choeur s'écrier:
--Le printemps! mais c'est la saison bénie, l'heure des amours, la
saison des nids!
Les vieux poètes d'autrefois eussent peut-être répondu cela, les naïfs.
Banville, s'il eût vécu, eût crié: Vivent les roses! Or, je remarque
avec une certaine tristesse que la plupart des poètes interviewés n'ont
parlé du printemps que pour le railler.
--C'est la saison des rhumes de cerveau!
--C'est le triomphe du coryza!
Devant les poètes contemporains, plus ou moins mordus de pessimisme, le
pauvre printemps n'a pas de chance. Il n'a plus pour l'aimer et pour le
chanter que les bons bourgeois fidèles au culte des dates, et qui se
disent, parfois en grelottant:
--Le fond de l'air est froid. Mais nous sommes en avril. Que c'est bon
tout de même, le printemps!
Il a parfois des engelures, le printemps, mais c'est le printemps, que
voulez-vous? Et on lui sourit tout de même. Voilà donc qu'il est, pour
parler comme tout le monde, lâché par les poètes. Je conseillerais au
reporter intelligent dont j'ai parlé de demander à ces mêmes poètes une
consultation nouvelle, sur un sujet aussi vieux et aussi jeune que le
printemps: l'amour!
--Que pensez-vous de l'amour?
Voyez-vous le point d'interrogation? Eh bien, je gage que les poètes,
après avoir lâché le printemps, lâchent aussi l'amour. On ne croit plus
beaucoup à l'amour, maintenant qu'on ne croit plus au printemps. L'amour
recevra une fameuse dégelée le jour où l'on ouvrira un plébiscite sur
son compte comme le journal la France en ouvre un sur cette question:
--Faut-il ou ne faut-il pas évacuer le Tonkin?
Oh! le beau système! Imaginez-vous les problèmes les plus graves soumis
ainsi à la solution de braves lecteurs de journaux qui brassent de la
politique au fond de leur café? Être ou n'être pas pour l'évacuation du
Tonkin, comme cela, sans renseignements, sans étude, sur une simple
impression, et livrer les questions les plus graves des politiciens à la
Gavarni!
--Vois-tu, Sabournin, tant que M. de Metternich ne fera pas ce que je
ferais si j'étais à sa place, l'Europe ne battra que d'une aile! Voilà
mon opinion!
--T'es-t-un melon! Voilà mon _opinion_ sur ton _opignon!_
C'est Gavarni qui raillait, voilà trente ou quarante ans, les
politiquailleries. Ses _légendes_ sont toujours de mise. Passe encore,
en fait de plébiscite, pour celui du _Petit Journal._
Le _Petit Journal_ a eu l'idée de demander à ses lecteurs, aux parents
de collégiens, et peut-être aux collégiens eux-mêmes, s'il ne
conviendrait pas de rapprocher les vacances scolaires et de mettre les
lycéens en liberté dès juillet, avant même la fête nationale.
En juillet, on étouffe dans les classes souvent trop étroites. Les
enfants sont enfermés par les jours caniculaires et c'est quand le
thermomètre monte, monte, qu'on les condamne aux compositions de fin
d'année. Ces jeunes cerveaux se mettent alors à bouillir comme du lait
sur des charbons ardents.
--Êtes-vous d'avis de fixer les vacances au 10 juillet?
Tel est le terme du plébiscite du _Petit Journal. La majorité des
votants--on votait par oui ou par non--a été d'avis qu'il fallait
avancer la date des vacances. Je dois dire que les professeurs n'ont pas
du tout manifesté la même opinion. Ils n'ont point voté, mais ils ont
causé.
Si l'on partait plus vite, on rentrerait plus tôt! On rentrerait à
l'heure où s'ouvre la chasse! Or, ils sont assez ruraux, les
professeurs, et ils aiment à tirailler le perdreau dans quelque coin de
leur province. Comment! il leur faudrait expliquer Virgile au lieu de
_rouler_ un lièvre, ouvrir Xénophon au lieu de leur carnier! Non, non,
elles resteront fixées au mois d'août, les vacances scolaires, en dépit
des _oui, oui, oui, oui_, innombrables du _Petit Journal_, et les
collégiens continueront à avoir la tête grosse comme un muid en
composant en histoire ou en thème par les jours chauds de juillet.
On a--pour changer--beaucoup parlé de M. de Talleyrand et de ses
_Mémoires_. Les uns prétendent que M. de Bacourt, qui les eut un moment
sous la main, se serait livré à un petit _tripatouillage_ sur le
manuscrit du prince de Bénévent; les autres soutiennent que, tout au
contraire, c'est le texte exact de l'ancien évêque d'Autun que le public
a sous les yeux. Et, là-dessus, M. le duc de Broglie offre de déposer
pendant quinze jours chez Calmann-Lévy les manuscrits qui ont servi pour
l'impression. Les saints Thomas de la critique verront, toucheront et
seront peut-être ensuite convaincus.
Mais convaincus de quoi? Il faut bien avouer que ces _Mémoires_, qui ne
sont pas une spéculation puisque M. le duc de Broglie en donne le
produit aux pauvres, sont une désillusion. Avec un personnage tel que M.
de Talleyrand, le public s'attendait à des personnalités, à des
méchancetés, tranchons le mot, à des _éreintements_. Voyez ce que c'est
que d'avoir une réputation! «Avec Talleyrand, on s'amusera, disait-on.
Il en dira long, il en avait tant à dire!»
Eh bien! non, il ne dit rien. Il fait de l'histoire. Ses Mémoires sont
un document officiel, presque diplomatique. Hélas! on tombe de haut.
--On nous a changé notre Talleyrand, se dit le public, qui n'admet pas
que ce diable de Talleyrand se soit maquillé lui-même, ce qui me paraît
pourtant vraisemblable.
Ce diable! Je viens d'écrire là un mot qui me rappelle une jolie
anecdote:
Lord Halland voulait avoir un portrait de Talleyrand. Il admirait
l'homme, il désirait en conserver les traits. Il s'adresse à Ary
Scheffer:
--Mon cher Scheffer, je veux vous demander et vous commander un
portrait!
--Un portrait de vous, mylord? C'est une bonne fortune pour un peintre.
--Non, pas un portrait de moi, le portrait d'un homme historique.
--Et qui cela, mylord?
--M. de Talleyrand.
Ary Scheffer fit la grimace. Lui n'admirait pas M. de Talleyrand, mais
il voulait être agréable à lord Halland. Il s'attela au portrait. Il
peignit un Talleyrand assis, pâle, pensif, presque exsangue.
Un chef-d'oeuvre, du reste. Mais, au moment de peindre les mains, il
s'arrêta. Ou plutôt il ne peignit pas les mains, il les allongea, il les
effila, il les tordit, et il en fit... des griffes.
--Oui, disait-il en parlant de son tableau, des griffes, de véritables
griffes. Pour moi, Talleyrand, c'est le diable!
Ce diable-là est sorti de sa boîte à l'état de bon diable posthume, de
diable bon enfant, sans ongles et sans rancune. Et c'est pourquoi la
foule ne reconnaît pas, ne veut pas reconnaître ce Talleyrand
d'outre-tombe--un Talleyrand qui s'est fait ermite.
A propos de _tripatouillage_, que dites-vous de ce chimiste qui
fabriquait, pour un journal qui les donnait en prime, de faux billets de
banque, mais non point dans l'intention de les faire passer pour de
vrais billets, simplement, au contraire, afin de prouver à la Banque
qu'on pouvait parfaitement contrefaire ses banknotes? Certains détails
étaient volontairement inexacts dans ces faux billets, et cela de telle
sorte qu'on ne pût accuser l'auteur d'avoir voulu fabriquer de la fausse
monnaie. Une pure plaisanterie!
Mais dame Justice n'a pas entendu de cette oreille-là. Elle n'admet pas
les mystificateurs et elle coffrerait Scapin, malgré tout son esprit,
comme le dernier des _escarpes_. Elle a cherché querelle au chimiste et
elle l'a condamné à une amende assez forte.
Les envois au Salon, où l'on tripote et tripapote la couleur, sont
terminés, au moins pour le Salon des Champs-Elysées, qui continuera à
être, quoi qu'on fasse, le Salon officiel. Tous les peintres ont invité
leurs amis et connaissances à visiter leurs ateliers, absolument comme
les auteurs, sous prétexte de répétitions générales closes, convient
tout Paris à écouter leur pièce la veille de la représentation. On
connaît donc à peu près d'avance le Salon de 1891, qui ne s'écartera
guère du Salon de 1890, lequel ressemblait fort au Salon de 1889.
En entrant on doit se dire comme on se l'est déjà dit:
--Mais où donc ai-je déjà vu ça!
Il paraît que M. Jean-Paul Laurens a fait un effort très original. Il
nous présente Bailly, maire de Paris, recevant Louis XVI à la porte de
l'Hôtel-de-Ville. Un vrai tableau d'histoire, une véritable
reconstruction historique. Pourvu qu'on n'aille pas le décrocher comme
l'_Appel des Condamnés_ de Millier! Non, et M. Jean-Paul Laurens a songé
à l'Institut en peignant cette grande toile. Il avait, lui, invité ses
juges et électeurs à venir regarder son Bailly avant le vote de
l'Académie. M. Jules Lefebvre aurait pu en faire autant s'il l'avait
voulu. Car le duel académique entre ces deux maîtres sera terminé
lorsque paraîtront ces lignes, et il y aura, pour remplacer Meissonier,
un membre de l'Institut de plus.
Lui, Meissonier, pour qui eût-il voté? Pour Detaille, certainement. Il
n'a plus droit au vote, il a droit à la statue. La statue, c'est la
galvanoplastie appliquée aux grands hommes.
Rastignac.
LE BON CHEVAL
DU SIRE DES MOCQUEREAUX
L'automne est pour moi la saison idéale, et je ne sais rien de plus beau
que les coteaux et les falaises dorés et diaprés par le soleil
d'octobre. Mais encore faut-il qu'il brille, ce soleil, car, en
revanche, rien n'est plus triste qu'un ciel gris et plombé, si ce n'est
la pluie fine qui tombe désespérément, sans trêve et sans repos.
Or, nous en étions précisément là, au mois d'octobre... peu importe de
quelle année. Depuis trois jours, la pluie tombait avec une implacable
régularité, et les hôtes nombreux qu'accueillait, en son petit château
des Mocquereaux, non loin d'Angers, notre ami le docteur Bragon, avaient
dû, mettant au râtelier les fusils inutiles, remplacer les courses à
travers champs par des parties de whist ou de piquet aussi interminables
que peu variées. On commençait, au grand désespoir de notre aimable
amphitryon, à s'ennuyer ferme, et plus d'un parmi nous devenait quelque
peu grincheux.
Un seul des hôtes du petit castel avait gardé sa belle humeur: c'était
un professeur en rupture de faculté, un érudit, une manière de
bénédictin, toujours fourré dans la poussière des manuscrits, et que la
chasse seule avait le privilège de ramener, quelques semaines par an, au
niveau de l'humble humanité. Il avait eu, celui-là, une vraie chance: il
avait découvert, en un coin du grenier, une petite pièce écartée, une
sorte de réduit, où s'entassaient, en un pittoresque désordre, d'énormes
liasses de paperasses quelque peu rongées déjà par d'indiscrètes souris.
C'est là que, tandis que ses compagnons se lamentaient à qui mieux mieux
sur la pluie et le vent, il passait ses journées à déchiffrer des
papiers jaunis par le temps.
L'après-midi du troisième jour, comme la conversation dans la grande
salle languissait de plus en plus, comme les parties de cartes
s'éternisaient sans enthousiasme, comme chacun, entre une pipe et un
verre de bière, regardait tristement, par les hautes fenêtres, tomber
sans cesse l'horrible pluie, nous vîmes tout d'un coup, de la porte
brusquement ouverte, émerger la physionomie radieuse de notre savant. Il
brandissait un volumineux manuscrit, et, tandis que chacun reculait
d'effroi, redoutant la lecture d'une tragédie en cinq actes ou d'un
poème de M. Mallarmé, il s'alla fièrement camper devant le maître de la
maison, et d'une voix sonore:
--Malheureux! s'écria-t-il! Tu avais sous ton toit, à deux pas de toi,
un inestimable trésor, et tu ne disais rien! Que dis-je? tu ignorais
même son existence, car tu ne soupçonnais pas, sans doute, que ce
château acquis par toi n'était rien moins que l'antique demeure du sire
Jehan des Mocquereaux!
--Jehan des Mocquereaux? Connais pas!
--Il ne connaît pas! Roturier indigne! Mais apprends donc, misérable,
que, dans ton grenier, sous la poussière, dormait le récit véridique des
exploits et faits de guerre du châtelain qui, dans ce beau pays d'Anjou,
fut l'un des ennemis les plus acharnés et les plus heureux des Anglais
envahisseurs.
--Alors, ce manuscrit?
--Ce manuscrit, c'est le récit de la vie et des combats de Jehan des
Mocquereaux, récit écrit au seizième siècle, par le chapelain de l'un de
ses descendants, et que je viens d'avoir le bonheur, pour l'édification
des races futures, de découvrir et de déchiffrer.
--Et... c'est gai? fit un sceptique.
--Gai? Est-ce qu'un manuscrit de chapelain peut être gai? Non: c'est
tout simplement superbe. On y sent l'odeur de la poudre, on y entend le
fracas des batailles, le cliquetis des épées. Pourtant...
--Messieurs, cria le substitut, je vous dénonce notre savant ami. Il a
découvert, entre les lignes de son manuscrit, un épisode galant ou
drolatique, et il meurt d'envie de nous le lire.
--Et pourquoi pas? hasardèrent quelques voix. Il pleut, il vente, il
fait un temps à ne pas mettre un chasseur à la porte. Allons! la
lecture!
--Une lecture! Comme vous y allez! reprit le professeur. Mais vous ne
comprendriez pas un traître mot à la langue que parle mon chapelain.
Seulement, s'il vous plaît de connaître quelque chose de la vie du sire
des Mocquereaux, je puis, pendant que la pluie tombe, vous en donner un
épisode, non pas grivois, mais peut-être amusant.
Chacun s'installa de son mieux: les pipes et les cigares furent
rallumés, les verres remplis, et notre camarade commença:
--Comme je vous le disais tout à l'heure, les Anglais occupaient la
province d'Anjou, et je vous laisse à penser tous les malheurs, toutes
les vexations, toutes les brutalités de toute sorte, auxquels étaient en
butte les malheureux Angevins. Vous savez, par la haine héréditaire dont
on trouve encore les traces dans ces campagnes, quels déplorables
souvenirs ont laissés dans ce pays les fils de la perfide Albion. Or,
nulle part les paysans ne furent aussi maltraités que dans cette partie
de la province où nous sommes réunis. Et cela s'expliquait. Nul ne
pouvait leur venir en aide, le seigneur s'en étant allé guerroyer au
loin; ils étaient livrés sans défense à tous les caprices des
vainqueurs, représentés par un bailli sans honneur et sans humanité.
Tous étaient donc dans la désolation: les hommes fuyaient à travers les
bois qui couvraient le pays, pour tâcher de rejoindre quelque parti
français; les vieillards, les femmes, les enfants, supportaient en
silence le joug anglais, et ce joug était lourd. Mais il fallait prendre
son mal en patience, nul secours ne venant, nul ne pouvant chasser
l'envahisseur.
Une jeune fille cependant eut la pensée de secourir les siens. Puisque,
dit-elle, notre seigneur est au loin, auprès du roi notre sire, et ne
revient point, ne sachant en quel état nous sommes, il lui faut
découvrir le mal et le supplier d'y porter remède.
Certes, c'était fort bien raisonné. Mais comment arriver jusqu'au sire
des Mocquereaux, lequel se trouvait alors à la cour du bon roi Charles,
c'est-à-dire loin, bien loin, plus loin que Bourges et Nevers? Geneviève
Gouzet ne se laissa pas décourager par les difficultés de l'entreprise.
Elle se mit en route, seule, à pied, marchant toute la nuit, couchant,
le jour, dans quelque trou de ces haies profondes qui couvrent le pays,
et se cachant de son mieux pour éviter les Anglais, car elle savait bien
que ceux-ci n'étaient point tendres plus aux prisonnières qu'aux
prisonniers, et craignait la hart si elle était prise. Je ne vous dirai
pas tous les dangers qu'elle courut pendant ce long voyage à travers la
France, ni quelles fatigues furent les siennes. Mais elle avait tant
prié Notre-Dame-du-Chêne, elle avait si grande foi dans sa protection
souveraine, que, après bien des jours et des nuits de marches et de
périls, elle parvint au lieu où se trouvait la cour.
Dès le lendemain, elle s'alla placer sur le passage des seigneurs qui se
rendaient chez le roi, et, dès qu'elle vit paraître le sire des
Mocquereaux, elle se jeta à ses genoux, tendant vers lui ses mains, et
criant merci. Surpris de voir en telle posture cette femme qu'il ne
reconnaissait point de prime abord, Jehan la releva néanmoins, et lui
demanda ce qu'elle voulait de lui.
«C'est, dit-elle, messire, que vos vassaux souffrent, et crient au ciel
pour que leur seigneur daigne avoir d'eux souvenance, et les vienne
contre l'Anglais secourir.»
Jehan des Mocquereaux reconnut alors Geneviève Gouzet, et, l'ayant
emmenée en sa demeure, apprit d'elle tous les deuils et les souffrances
dont son pays était affligé. Comme il était aussi bon que brave, il fut
ému au tableau qu'elle lui fit de tant de douleurs, et se décida
incontinent à porter secours à ceux qui avaient mis en lui leur espoir.
Ayant donc obtenu du roi son congé, il se mit en route sans tarder, et
peu après arriva, suivi de quelques gens d'armes, dans la contrée où
était le château de ses pères. Il trouva les choses pires encore que
Geneviève ne les lui avait dites. Mais, reconnaissant qu'il était, avec
le peu de gens dont il disposait, hors d'état de repousser les Anglais
par la force, il se résolut, étant aussi avisé dans le conseil que brave
dans les combats, à faire par la ruse ce que la violence n'eût pu faire.
Il fit tout d'abord, par un souterrain qui s'ouvrait au loin dans la
campagne, entrer ses hommes d'armes, et les cacha dans une cave profonde
du castel, où, chaque jour, Geneviève leur portait à manger. Puis, il
fit répandre le bruit qu'il allait bientôt revenir en ses domaines, mais
qu'il n'y venait point pour combattre les Anglais, mais bien pour faire
avec eux paix durable. Ensuite, à quelques jours de là, il se rendit à
Durtal, où siégeait le bailli dont je vous ai parlé, et, lui ayant
demandé audience, lui exposa son désir de vivre tranquille en ses
terres, et de lier avec les Anglais alliance et amitié. Le bailli,
voyant ce seigneur, si aimé dans tout le pays, venir à lui comme ami et
non comme adversaire, le reçut à merveille, le retint quelques jours
auprès de lui, et, en le voyant partir, lui promit d'aller sous peu lui
rendre visite.
Cependant, les vassaux du sire des Mocquereaux ne voyaient pas de bon
oeil ces démarches de leur seigneur, et murmuraient, disant qu'il aurait
mieux fait de rester en la cour de Charles, que de venir en son pays
pour s'allier à ceux qui les pressuraient et torturaient à merci. Mais
Geneviève les calmait, leur prêchant patience, et leur promettant que
sous peu ils seraient contents de leur sire.
Quelque temps se passa. Puis le bailli se souvint de la promesse qu'il
avait faite à Jehan, et lui fit savoir que, le dimanche suivant, il
viendrait avec grande escorte pour lui faire honneur, et que l'on
scellerait à table l'alliance mutuellement jurée.
Au jour dit, on vit en effet arriver une troupe nombreuse de gens à
cheval, archers, gens d'armes et pages, accompagnant le bailli, lequel
était, pour faire honneur à son hôte, monté sur une belle haquenée de
robe toute blanche. Le sire des Mocquereaux le reçut à la herse, lui fit
bon et grand accueil, et le mena sans tarder en la salle du festin. Je
ne vous dirai pas ce que fut ce repas: contentez vous de savoir qu'on y
mangea fort et ferme, et que le vin d'Anjou, ce joli vin si doux et si
capiteux, y coula à flots. Le bailli, qui était un gros homme à face
rubiconde, ne chôma point ce jour-là, et fêta de belle manière la jaune
liqueur des coteaux angevins.
Le festin terminé, sire Jehan le mena par toutes les salles et
dépendances du château, protestant de son plaisir d'avoir chez lui pour
hôte si puissant personnage, donnant aux Anglais force éloges, achevant,
en un mot, par ses flatteries, l'oeuvre commencée par le vin d'Anjou,
tant et si bien que le bailli, tout ému, tant des fumées du piot que des
belles paroles du sire, jura que jamais il n'avait eu ni n'aurait
meilleur et plus fidèle ami.
Or, comme on était arrivé aux écuries, il offrit au seigneur des
Mocquereaux de faire, en signe et gage d'alliance, échange de leurs
montures; ce à quoi, sans peine, consentit sire Jehan. Le bailli, étant
alors entré dans les écuries, avisa un cheval superbe, couleur d'alezan
brûlé, dont le bon roi Charles avait fait présent à son féal serviteur:
il proposa de troquer ce cheval contre sa blanche haquenée; à quoi, bien
que le cheval fût de beaucoup plus beau que la haquenée, consentit
encore sire Jehan. Et sur ce, l'on retourna vers la salle du festin,
afin de vider encore quelques coupes en l'honneur du traité conclu.
Cependant, la journée s'avançait, et le bailli voulut repartir pour
Durtal. Le seigneur des Mocquereaux ordonna donc que l'on harnachât et
sellât son beau cheval, et vint lui-même tenir l'étrier à son nouvel
ami, lequel, non sans peine, se mit en selle. Déjà les gens d'armes et
les archers, défilant devant le seigneur, avaient passé le pont-levis,
lorsqu'à leur suite le bailli, entouré de ses pages, voulut partir à son
tour. Mais le bon cheval, de son naturel, n'aimait point les Anglais,
surtout les Anglais grands et lourds. Aussi ne voulut-il point avancer:
cris, coups de houssine et piqûres d'éperon, rien ne le put décider à
remuer pied ni patte. Vainement deux pages le tiraient par la bride,
deux autres le poussant; le cheval ne bougea, jusqu'à ce qu'enfin,
irrité, il se débarrassa, d'une ruade, des deux malencontreux pages
qu'il avait par derrière, puis, inclinant brusquement la tête et pliant
les genoux, déposa mollement M. le bailli sur les dalles de la cour
d'honneur. En même temps, sire Jehan criait: «A moi, mes hommes d'armes!
Baissez la herse! Haussez le pont-levis!» et saisissait l'Anglais à la
gorge. En peu d'instants, le château fut en état de défense, et le
bailli prisonnier. Le lendemain, on le pendit aux créneaux, en punition
de ses crimes. Ceux de ses pages que n'avait point navrés le cheval
furent renvoyés, et s'en allèrent partout, répétant qu'un destrier sorti
de l'enfer avait fait pendre leur maître, et que le diable protégeait le
seigneur des Mocquereaux. «Si que, dit le chroniqueur, oncques depuis
n'osèrent Anglais s'approcher du castel ni des pays à l'entour, car
toujours cuidoient voir, sur son cheval démoniaque, apparaître le sire
Jehan, qui si haut et si court fit pendre le bailli.»
Le narrateur s'arrêta, et comme chacun le félicitait: «Bravo! mon cher
professeur, dit le substitut. On ne dira pas, en tous cas, que vous êtes
ennuyeux comme la pluie, car vous me semblez l'avoir mise en fuite.»
En effet, un gai rayon de soleil entrait par la haute fenêtre. Tous
aussitôt, conteur et auditeurs, coururent aux fusils, et dix minutes
plus tard une fusillade nourrie apprenait aux lapins du parc que nous
avions retrouvé, à leur usage, les traditions guerrières de messire
Jehan des Mocquereaux.
G. Hamor.
[Illustration: LES NOUVELLES DÉCOUVERTES DE MOMIES DANS LA
HAUTE-ÉGYPTE.--Transport des sarcophages de Deïr-el-Bahari au Nil.
Dessin d'après nature de M. Émile Bayard]
[Illustration: AU THÉÂTRE D'APPLICATION.--Une représentation de la
«Passion», mystère en quatre tableaux, de M. Haraucourt.]
[Illustration: A L'ÉGLISE DU SACRE-COEUR.--La Mise au tombeau, groupe de
figures en cire, dans la crypte de la basilique.]
LA PHOTOGRAPHIE DU CIEL
L'idée d'appliquer la photographie aux curiosités du ciel est née le
jour même où la grande découverte de Niepce et Daguerre a été annoncée
au public par la mémorable communication qu'en fit Arago dans la séance
de l'Académie des sciences du 19 avril 1839.
L'illustre astronome, prévoyant déjà les applications diverses qui
pourraient en être faites aux recherches astronomiques, signalait,
entr'autres, la possibilité d'obtenir une bonne carte de la lune et une
image complète des raies du spectre solaire. Mais les procédés
photographiques étaient alors trop imparfaits pour permettre d'obtenir
des résultats satisfaisants.
Cependant, dès l'année 1845, Fizeau et Foucault arrivaient à faire une
excellente photographie du soleil en 1/60 de seconde, que l'on peut voir
très finement gravée, dans les oeuvres complètes d'Arago. En 1849,
William C. Bond, astronome américain, obtint une bonne épreuve
daguerrienne de la lune. L'éclipse de soleil du 28 juillet 1851 fut
photographiée par Berkowski à Koenigsberg, sur une plaque daguerrienne
qui montra, pour la première fois, des traces de la couronne qui
enveloppe l'astre du jour et les éruptions qui émanent de sa surface.
En 1857, William Bond obtint une photographie très nette de l'étoile
double Mizar ou Zêta de la Grande Ourse, aussi précise en vérité que les
mesures micrométriques, car j'ai pu l'insérer comme document dans mon
catalogue des étoiles doubles. C'est à l'Observatoire de Harvard Collège
que ces premières photographies d'étoiles ont été faites, et c'est là
encore qu'aujourd'hui M. Pickering obtient de si merveilleux résultats
qui, à eux seuls, paraissent devoir égaler au moins tous ceux du congrès
des vingt ou trente astronomes composant le congrès européen.
M. Warren de la Rue en Angleterre et M. Rutherfurd aux États-Unis ont
obtenu, de 1857 à 1867, de magnifiques photographies de la lune, qui
n'ont pas encore été dépassées. Signalons parmi ces photographies des
vues stéréoscopiques saisissantes, qui montrent le globe lunaire
tellement en relief qu'il a presque la forme d'un oeuf. Cet effet, un
peu exagéré, est dû à ce qu'on a profité d'un certain mouvement de la
lune, le mouvement de libration, pour pénétrer plus ou moins bien sur
l'hémisphère invisible. Warren de la Rue, auquel on est redevable de ces
photographies stéréoscopiques de notre satellite, est parvenu également
à en obtenir de la planète Jupiter en prenant les vues à vingt-six
minutes d'intervalle.
M. Faye, en France, a été l'un des plus éloquents promoteurs de la
photographie astronomique. Insensiblement, malgré la résistance des
astronomes purement mathématiciens, la photographie s'implanta dans des
procédés d'étude. En 1874, au passage de Vénus devant le Soleil, elle
fut appliquée avec le plus grand succès, et il en fut de même en 1883. A
l'Observatoire de Meudon, M. Janssen a obtenu en 1877 d'admirables
photographies de la surface solaire, sur lesquelles on assiste pour
ainsi dire aux phénomènes de la formation de la lumière solaire. Ces
photographies du soleil sont presque instantanées, car elles sont faites
en un demi-millième de seconde! En 1884, MM. Paul et Prosper Henry, en
construisant les cartes d'étoiles de l'atlas de l'Observatoire de Paris,
s'appliquèrent à substituer la photographie à l'observation directe des
étoiles, ce qui était à la fois beaucoup plus expéditif et plus sûr. En
même temps, et depuis cette époque, MM. Pickerins aux États-Unis, Gould
dans la République-Argentine, Gill au Cap de Bonne-Espérance, Common et
Robert en Angleterre, se sont livrés avec les plus grands succès à la
pratique de la photographie céleste.
* * *
Ainsi, graduellement, insensiblement, la photographie en arriva à
prendre une large part dans les procédés astronomiques. Cette part
devient, de jour en jour, de plus en plus importante, de plus en plus
féconde.
On se propose actuellement de photographier le ciel tout entier, et
c'est dans ce but que M. le contre-amiral Mouchez a demandé la formation
d'un congrès astrophotographique international, qui s'est déjà réuni
deux fois à l'Observatoire de Paris, en 1887 et en 1889, et qui s'y
réunit de nouveau en ce moment même.
Il s'agit de photographier le ciel tout entier et de construire, par la
photographie seule, et sans l'intervention des erreurs d'observation, la
carte complète du ciel, tel qu'il se présente actuellement aux yeux des
habitants de la terre. Nous avons déjà cette carte, mais sous une forme
relativement imparfaite et hétérogène. Argelander, par exemple, a
construit, en 1862, la carte des étoiles de notre hémisphère boréal
jusqu'à la neuvième grandeur inclusivement, et cette carte se compose de
324,198 étoiles, que l'on peut toutes voir réunies sur une même feuille
(voy. notre Astronomie populaire, page 832), et forme le grand atlas
d'Argelander, qui est l'une des oeuvres les plus considérables de notre
siècle.
Le catalogue de Shoenfeld donne pour l'hémisphère austral les positions
de 133,659 étoiles. M. Gould, directeur de l'Observatoire de Cordoba,
dans la République Argentine, a publié, il y a quelques années, un atlas
de cet hémisphère austral, mais qui ne s'étend guère au-delà des étoiles
visibles à l'oeil nu. Ce sont là des essais laborieux qui représentent
des travaux considérables, mais qui ne pourraient jamais donner ce qu'on
peut attendre tout simplement de la photographie.
En effet, au lieu d'observations méridiennes dues à un grand nombre
d'observateurs très différents les uns des autres comme mode
d'appréciation des grandeurs d'étoiles, et comme méthode de constatation
des positions, au lieu de transcriptions multipliées, de nombreux
calculs de réduction et de la dissémination des observations le long
d'un grand nombre d'années, on prendra tout simplement la photographie
précise du ciel, et cela non seulement jusqu'aux étoiles de 9e grandeur,
mais jusqu'à celles de 10e, 11e, 12e, 13e et même 14e grandeur, ce qui
ne sera pas plus difficile, et ne demandera qu'une pose de temps plus
considérable.
* * *
Tout le monde sait que les étoiles visibles à l'oeil nu s'arrêtent à la
sixième grandeur, et que ce mot de grandeur doit s'entendre simplement
de l'éclat apparent des étoiles, celles de première grandeur étant les
plus brillantes, celles de seconde étant un peu moins brillantes, et
ainsi de suite, celles de sixième étant les dernières que l'on puisse
voir à l'oeil nu. Voici le nombre probable des étoiles de chaque
grandeur, jusqu'à la quatorzième:
Grandeurs. Nombre:
1re 20
2e 59
3e 182
4e 530
5e 1,600
6e 4,800
7e 13,000
8e 40,000
9e 120,000
10e 380,000
11e 1,000,000
12e 3,000,000
13e 9,000,000
14e 27,000,000.
Ces dernières étoiles sont visibles dans les instruments actuels des
observatoires. On voit que le total de ces quatorze premiers ordres
d'éclat dépasse déjà quarante millions. Essayer de cataloguer cette
armée céleste serait non seulement un travail surhumain, mais encore
absolument irréalisable, car des erreurs inévitables se glisseraient
dans un pareil nombre d'observations, ainsi que dans leurs réductions,
leurs transcriptions et leurs placements sur une carte.
Des années et des années ne suffiraient pas, et pendant qu'on
essayerait, les étoiles se déplaceraient elles-mêmes dans l'espace, car
chacune d'elles est animée d'un mouvement propre plus ou moins rapide.
Or, la photographie peut faire cela tout, bonnement, pour ainsi dire, et
de la manière la plus simple, grâce aux perfectionnements apportés dans
les méthodes d'opération. Et savez-vous en combien de temps cette oeuvre
gigantesque, ce monument impérissable de l'astronomie moderne pourrait
être obtenu? En treize minutes! Voici, en effet, la durée de pose
nécessaire pour que les étoiles des diverses grandeurs impressionnent
les nouveaux clichés au gélatino-bromure.
Grandeur: Durée de pose.
1re 0s 005
2e 0s 01
3e 0s 03
4e 0s 1
5e 0s 2
6e 0s 3
7e 1s 3
8e 3s 0
9e 8s 0
10e 20s 0
11e 50s
12e 2m
13e 5m
14e 13m.
Ainsi cinq millièmes de secondes suffisent pour photographier une étoile
de première grandeur; une demi-seconde suffit pour photographier les
petites étoiles visibles à l'oeil nu; treize minutes sont nécessaires
pour photographier celles de quatorzième grandeur.
Si, à un certain moment, 8,000 lunettes disposées pour cette
photographie pouvaient être braquées en même temps tout autour de la
terre sur 8,000 points du ciel contigus, ces 8,000 clichés auraient
photographié le ciel tout entier, et les quarante millions d'étoiles
dont nous parlions tout à l'heure. Juxtaposés, ces 8,000 clichés, de
cinq degrés chacun, représenteraient les 41,000 degrés carrés dont se
compose la surface du ciel.
Cette sorte de photographie instantanée du ciel serait idéale, mais ne
peut se faire; d'abord parce qu'à quelque moment que ce soit la nuit ne
s'étend que sur moins de la moitié du globe; ensuite parce que
l'atmosphère n'est jamais parfaitement pure; enfin parce que ces 8,000
instruments seraient une dépense considérable, qu'il est plus simple et
plus pratique de réduire à son minimum.
Le travail a été réparti entre une vingtaine d'observatoires et l'on
pense qu'en trois ou quatre ans tout le ciel étoilé sera photographié.
Voici comment le travail sera probablement divisé entre les divers
observatoires: