22 et 23.

Toujours plus triste, toujours plus noir, Paris toujours bombardé! on a

le coeur dans un étau. Quelle morne désespérance! on aurait envie de

prendre une forte dose d'opium pour se rendre indifférent par

idiotisme.--Non! on n'a pas le droit de ne pas souffrir. Il faut savoir,

il faudra se souvenir. Il faut tâcher de comprendre à travers les

ténèbres dont on nous enveloppe systématiquement. A en croire les

dépêches officielles, nous serions victorieux tous les jours et sur tous

les points. Si nous avions tué tous les morts qu'on nous signale, il y a

longtemps que l'armée prussienne serait détruite; mais, à la fin de

toutes les dépêches, on nous glisse comme un détail sans importance que

nous avons perdu encore du terrain. Quel régime moral que le compte

rendu journalier de cette tuerie réciproque! Il y a des mots atroces qui

sont passés dans le style officiel:

--_Nos pertes sont insignifiantes,--nos pertes sont peu considérables._

Les jours de désastre, on nous dit avec une touchante émotion:

--Nos pertes sont _sensibles_.

Mais pour nous consoler on ajoute que celles de l'ennemi sont

_sérieuses_, et le pauvre monde à l'affût des nouvelles, va se coucher

content, l'imagination calmée par le rêve de ces cadavres qui jonchent

la terre de France!

Journal d'un voyageur pendant la guerre · 第 52 / 64 题