Toujours plus triste, toujours plus noir, Paris toujours bombardé! on a
le coeur dans un étau. Quelle morne désespérance! on aurait envie de
prendre une forte dose d'opium pour se rendre indifférent par
idiotisme.--Non! on n'a pas le droit de ne pas souffrir. Il faut savoir,
il faudra se souvenir. Il faut tâcher de comprendre à travers les
ténèbres dont on nous enveloppe systématiquement. A en croire les
dépêches officielles, nous serions victorieux tous les jours et sur tous
les points. Si nous avions tué tous les morts qu'on nous signale, il y a
longtemps que l'armée prussienne serait détruite; mais, à la fin de
toutes les dépêches, on nous glisse comme un détail sans importance que
nous avons perdu encore du terrain. Quel régime moral que le compte
rendu journalier de cette tuerie réciproque! Il y a des mots atroces qui
sont passés dans le style officiel:
--_Nos pertes sont insignifiantes,--nos pertes sont peu considérables._
Les jours de désastre, on nous dit avec une touchante émotion:
--Nos pertes sont _sensibles_.
Mais pour nous consoler on ajoute que celles de l'ennemi sont
_sérieuses_, et le pauvre monde à l'affût des nouvelles, va se coucher
content, l'imagination calmée par le rêve de ces cadavres qui jonchent
la terre de France!