17 janvier.

Notre ami Girord, préfet de Nevers, est destitué pour n'avoir pas

approuvé la dissolution des conseils généraux. Il avait demandé au

conseil de son département un concours qui lui a été donné par les

hommes de toute opinion avec un patriotisme inépuisable. Il n'a pas

compris pourquoi il fallait faire un outrage public à des gens si

dévoués et si confiants. On lui a envoyé sa destitution par télégramme.

Il a répondu par télégramme avec beaucoup de douceur et d'esprit:

--Mille remercîments!

Il n'a pas fait d'autre bruit, mais l'opinion lui tiendra compte de la

dignité de sa conduite; ces mesures révolutionnaires sont bien

intempestives, et dans l'espèce parfaitement injustes. La délégation est

malade, elle entre dans la phase de la méfiance.

Dégel, vent et pluie. Tous les arbustes d'ornement sont gelés. Les blés,

si beaux naguère, ont l'air d'être perdus. Encore cela? Pauvre paysan,

pauvres nous tous!

Nous avons des nouvelles du camp de Nevers, qui a coûté tant de travail

et d'argent. Il n'a qu'un défaut, c'est qu'il n'existe pas. Comme celui

d'Orléans, il était dans une situation impossible. On en fait un

nouveau, on dépense, encore vingt-cinq millions pour acheter un terrain,

le plus cher et le plus productif du pays. Le général, l'état-major, les

médecins sont là, logés dans les châteaux du pays; mais il n'y a pas de

soldats, ou il y en a si peu qu'on se demande à quoi sert ce camp. Les

officiers sont dévorés d'ennui et d'impatience. Il y a tantôt trois mois

que cela dure.

18.

Le bombardement de Paris continue; on a le coeur si serré qu'on n'en

parle pas, même en famille. Il y a de ces douleurs qui ne laissent pas

de place à la réflexion, et qu'aucune parole ne saurait exprimer.

Jules Favre, assistant à l'enterrement de pauvres enfants tués dans

Paris par les obus, a dit:

«Nous touchons à la fin de nos épreuves.»

Cette parole n'a pas été dite à la légère par un homme dont la profonde

sensibilité nous a frappés depuis le commencement de nos malheurs.

Croit-il que Paris peut-être délivré? Qui donc le tromperait avec cette

illusion féroce? ignore-t-il que Chanzy a honorablement perdu la partie,

et que Bourbaki, plus près de l'Allemagne que de Paris, se heurte

bravement contre l'ennemi et ne l'entame pas? Je crois plutôt que Jules

Favre voit la prochaine nécessité de capituler, et qu'il espère encore

une paix honorable.

Ce mot _honorable_, qui est dans toutes les bouches, est, comme dans

toutes les circonstances où un mot prend le dessus sur les idées, celui

qui a le moins de sens. Nous ne pouvons pas faire une paix qui nous

déshonore après une guerre d'extermination acceptée et subie si

courageusement depuis cinq mois. Paris bombardé depuis tant de jours et

ne voulant pas encore se rendre ne peut pas être déshonoré. Quand même

le Prussien cynique y entrerait, la honte serait pour lui seul. La paix,

quelle qu'elle soit, sera toujours un hommage rendu à la France, et plus

elle sera dure, plus elle marquera la crainte que la France vaincue

inspire encore à l'ennemi.

C'est _ruineuse_ qu'il faut dire. Ils nous demanderont surtout de

l'argent, ils l'aiment avec passion. On parle de trois, de cinq, de sept

milliards. Nous aimerions mieux en donner dix que de céder des

provinces qui sont devenues notre chair et notre sang. C'est là où l'on

sent qu'une immense douleur peut nous atteindre. C'est pour cela que

nous n'avons pas reculé devant une lutte que nous savions impossible,

avec un gouvernement captif et une délégation débordée; mais, fallût-il

nous voir arracher ces provinces à la dernière extrémité, nous ne

serions pas plus déshonorés que ne l'est le blessé à qui un boulet a

emporté un membre.

Non, à l'heure qu'il est, notre honneur national est sauvé. Que l'on

essaye encore pour l'honneur de perdre de nouvelles provinces, que les

généraux continuent le duel pour l'honneur, c'est une obstination

héroïque peut-être, mais que nous ne pouvons plus approuver, nous qui

savons que tout est perdu. La partie ardente et généreuse de la France

consent encore à souffrir, mais ceux qui répondent de ses destinées ne

peuvent plus ignorer que la désorganisation est complète, qu'ils ne

peuvent plus compter sur rien. Il le reconnaissent entre eux, à ce

qu'on assure.

Les optimistes sont irritants. Ils disent que la guerre commence, que

dans six mois nous serons à Berlin; peut-être s'imaginent-ils que nous y

sommes déjà. Pourtant, comme ils disent tous la même chose, dans les

mêmes termes, cela ressemble à un mot d'ordre de parti plus qu'à une

illusion. Ériger l'illusion en devoir, c'est entendre singulièrement le

patriotisme et l'amour de l'humanité. Je ne me crois pas forcée de jouer

la comédie de l'espérance, et je plains ceux qui la jouent de bonne foi;

ils auront un dur réveil.

Il serait curieux de savoir par quelle fraction du parti républicain

nous sommes gouvernés en ce moment, en d'autres termes à quel parti

appartient la dictature des provinces. MM. Crémieux et Glais-Bizoin se

sont renfermés jusqu'à présent dans leur rôle de ministres; je ne les

crois pas disposés à d'autres usurpations de pouvoir que celles qui leur

seraient imposées par le gouvernement de Paris. Or le gouvernement de

Paris paraît très-pressé de se débarrasser de son autorité pour en

appeler à celle du pays. Malgré les fautes commises,--l'abandon

téméraire des négociations de paix en temps utile, le timide ajournement

des élections à l'heure favorable,--on voit percer dans tout ce que l'on

sait de sa conduite le sentiment du désintéressement personnel, la

crainte de s'ériger en dictature et d'engager l'avenir. La faiblesse que

semblent lui reprocher les Parisiens, exaltés par le malheur, est

probablement la forme que revêt le profond dégoût d'une trop lourde

responsabilité, peut-être aussi une terreur scrupuleuse en face des

déchirements que pourrait provoquer une autorité plus accusée. A

Bordeaux, il n'en est plus de même. Un homme sans lassitude et sans

scrupule dispose de la France. C'est un honnête homme et un homme

convaincu, nous le croyons; mais il est jeune, sans expérience, sans

aucune science politique ou militaire: l'activité ne supplée pas à la

science de l'organisation. On ne peut mieux le définir qu'en disant que

c'est un tempérament révolutionnaire. Ce n'est pas assez; toutes les

mesures prises par lui sont la preuve d'un manque de jugement qui fait

avorter ses efforts et ses intentions.

Ce manque de jugement explique l'absence d'appréciation de soi-même.

C'est un grand malheur de se croire propre à une tâche démesurée, quand

on eût pu remplir d'une manière utile et brillante un moindre rôle. Il y

a eu là un de ces enivrements subits que produisent les crises

révolutionnaires, un de ces funestes hasards de situation que subissent

les nations mortellement frappées, et qui leur portent le dernier coup;

mais à quel parti se rattache ce jeune aventurier politique? Si je ne me

trompe, il n'appartient à aucun, ce qui est une preuve d'intelligence et

aussi une preuve d'ambition. Il a donné sa confiance, les fonctions

publiques et, ce qui est plus grave, les affaires du pays à tous ceux

qui sont venus s'offrir, les uns par dévouement sincère, les autres pour

satisfaire leurs mauvaises passions ou pour faire de scandaleux

profits. Il a tout pris au hasard, pensant que tous les moyens étaient

bons pour agiter et réveiller la France, et qu'il fallait des hommes et

de l'argent à tout prix. Il n'a eu aucun discernement dans ses choix,

aucun respect de l'opinion publique, et cela involontairement, j'aime à

le croire, mais aveuglé par le principe «qui veut la fin veut les

moyens.» Il faut être bien enfant pour ne pas savoir, après tant

d'expériences récentes, que les mauvais moyens ne conduisent jamais qu'à

une mauvaise fin. Comme il a cherché à se constituer un parti avec tout

ce qui s'est offert, il serait difficile de dire quelle est la règle,

quel est le système de celui qu'il a réussi à se faire; mais ce parti

existe et fait très-bon marché des sympathies et de la confiance du

pays. Il y a un parti Gambetta, et ceci est la plus douloureuse critique

qu'on puisse faire d'une dictature qui n'a réussi qu'à se constituer un

parti très-restreint, quand il fallait obtenir l'adhésion d'un peuple.

On ne fera plus rien en France avec cette étroitesse de moyens. Quand

tous les sentiments sont en effervescence et tous les intérêts en péril,

on veut une large application de principes et non le détail journalier

d'essais irréfléchis et contradictoires qui caractérise la petite

politique. J'espère encore, j'espère pour ma dernière consolation en

cette vie que mon pays, en présence de tant de factions qui le divisent,

prendra la résolution de n'appartenir à aucune et de rester libre,

c'est-à-dire républicain. Il faudra donc que le parti Gambetta se range,

comme les autres, à la légalité, au consentement général, ou bien c'est

la guerre civile sans frein et sans issue, une série d'agitations et de

luttes qui seront très-difficiles à comprendre, car chaque parti a son

but personnel, qu'il n'avoue qu'après le succès. Les gens de bonne foi

qui ont des principes sincères sont ceux qui comprennent le moins des

événements atroces comme ceux des journées de juin. Plus ils sont sages,

plus le spectacle de ces délires les déconcerte.

L'opinion républicaine est celle qui compte le plus de partis, ce qui

prouve qu'elle est l'opinion la plus générale. Comment faire, quel

miracle invoquer pour que ces partis ne se dévorent pas entre eux, et ne

provoquent pas des réactions qui tueraient la liberté? Quel est celui

qui a le plus d'avenir et qui pourrait espérer se rallier tous les

autres? C'est celui qui aura la meilleure philosophie, les principes les

plus sûrs, les plus humains, les plus larges; mais le succès lui est

promis à une condition, c'est qu'il sera le moins ambitieux de pouvoir

personnel, et que nul ne pourra l'accuser de travailler pour lui et ses

amis.

Le parti Gambetta ne présente pas ces chances d'avenir, d'abord parce

qu'il ne se rattache à aucun corps de doctrines, ensuite parce qu'il

s'est recruté indifféremment parmi ce qu'il y a de plus pur et ce qu'il

y a de plus taré, et que dès lors les honnêtes gens auront hâte de se

séparer des bandits et des escrocs. Ceux-ci disparaîtront quand l'ordre

se fera, mais pour reparaître dans les jours d'agitation et se

retrouver coude à coude avec les hommes d'honneur, qu'ils traiteront de

frères et d'amis, au grand déplaisir de ces derniers. Ces éléments

antipathiques que réunissent les situations violentes sont une prompte

cause de dégoût et de lassitude pour les hommes qui se respectent. M.

Gambetta, honnête homme lui-même, éclairé plus tard par l'expérience de

la vie, sera tellement mortifié du noyau qui lui restera, qu'il aura

peut-être autant de soif de l'obscurité qu'il en a maintenant de la

lumière. En attendant, nous qui subissons le poids de ses fautes et qui

le voyons aussi mal renseigné sur les chances d'une _guerre à outrance_

que l'était Napoléon III en déclarant cette guerre insensée, nous ne

sourions pas à sa fortune présente, et, n'était la politesse, nous

ririons au nez de ceux qui s'en font les adorateurs intéressés ou

aveugles.

C'est un grand malheur que ce Gambetta ne soit pas un homme pratique, il

eût pu acquérir une immense popularité et réunir dans un même sentiment

toutes les nuances si tranchées, si hostiles les unes aux autres, des

partisans de la république. Au début, nous l'avons tous accueilli avec

cette ingénuité qui caractérise le tempérament national. C'était un

homme nouveau, personne ne lui en voulait. On avait besoin de croire en

lui. Il est descendu d'un ballon frisant les balles ennemies, incident

très-dramatique, propre à frapper l'imagination des paysans. Dans nos

contrées, ils voulaient à peine y croire, tant ce voyage leur paraissait

fantastique; à présent, le prestige est évanoui. Ils ont ouï dire qu'une

quantité de ballons tombaient de tous côtés, ils ont reçu par cette voie

des nouvelles de leurs absents, ils ont vu passer dans les airs ces

étranges messagers. Ils se sont dit que beaucoup de Parisiens étaient

aussi hardis et aussi savants que M. Gambetta, ils ont demandé avec une

malignité ingénue s'ils venaient pour le remplacer. Au début, ils n'ont

fait aucune objection contre lui. Tout le monde croyait à une éclatante

revanche; tout le monde a tout donné. De son côté le dictateur semblait

donner des preuves de savoir-faire en étouffant avec une prudence

apparente les insurrections du Midi; les modérés se réjouissaient, car

les modérés ont la haine et la peur des rouges dans des proportions

maladives et tant soit peu furieuses. C'est à eux que le vieux Lafayette

disait autrefois:

--Messieurs, je vous trouve enragés de modération.

Les modérés gambettistes sont un peu embarrassés aujourd'hui que la

dictature commence à casser leurs vitres, le moment étant venu où il

faut faire flèche de tout bois. Les rouges d'ailleurs sont dans l'armée

comme les légitimistes, comme les cléricaux, comme les orléanistes.

Évidemment les rouges sont des hommes comme les autres, ils se battent

comme les autres, et il faudra compter avec leur opinion comme avec

celle des autres. Ce serait même le moment d'une belle fusion, si, par

tempérament, les rouges n'étaient pas irréconciliables avec tout ce qui

n'est pas eux-mêmes; c'est le parti de l'orgueil et de l'infaillibilité.

A cet effet, ils ont inventé le mandat impératif que des hommes

d'intelligence, Rochefort entre autres, ont cru devoir subir, sans

s'apercevoir que c'était la fin de la liberté et l'assassinat de

l'intelligence!

Les rouges! c'est encore un mot vide de sens. Il faut le prendre pour ce

qu'il est: un drapeau d'insurrection; mais dans les rangs de ce parti il

y a des hommes de mérite et de talent qui devraient être à sa tête et le

contenir pour lui conserver l'avenir, car ce parti en a, n'en déplaise

aux modérés, c'est même probablement celui qui en a le plus, puisqu'il

se préoccupe de l'avenir avec passion, sans tenir compte du présent.

Qu'on fasse entrer dans ses convictions et dans ses moeurs, un peu trop

sauvages, le respect matériel de la vraie légalité, et, de la confusion

d'idées folles ou généreuses qu'il exhale pêle-mêle, sortiront des

vérités qui sont déjà reconnues par beaucoup d'adhérents silencieux,

ennemis, non de leurs doctrines, mais de leurs façons d'agir. Une

société fondée sur le respect inviolable du principe d'égalité,

représenté par le suffrage universel et par la liberté de la presse,

n'aurait jamais rien à craindre des impatients, puisque leur devise est

_liberté, égalité_: je ne sais s'ils ajoutent _fraternité_: dans ces

derniers temps, ils ont perdu par la violence, la haine et l'injure, le

droit de se dire nos frères.

N'importe! une société parfaitement soumise au régime de l'égalité et

préservée des excès par la liberté de parler, d'écrire et de voter,

aurait dès lors le droit de repousser l'agression de ceux qui ne se

contenteraient pas de pareilles institutions, et qui revendiqueraient le

droit monstrueux de guerre civile. Il faut que les modérés y prennent

garde; si les insurrections éclatent parfois sans autre cause que

l'ambition de quelques-uns ou le malaise de plusieurs, il n'en est pas

de même des révolutions, et les révolutions ont toujours pour cause la

restriction apportée à une liberté légitime. Si, par crainte des

émeutes, la société républicaine laisse porter atteinte à la liberté de

la parole et de l'association, elle fermera la soupape de sûreté, elle

ouvrira la carrière à de continuelles révolutions. M. Gambetta paraît

l'avoir compris en prononçant quelques bonnes paroles à propos de la

liberté des journaux dans ce trop long et trop vague discours du 1er

janvier, dont je me plaignais peut-être trop vivement l'autre jour. S'il

a cette ferme conviction que la liberté de la presse doit être respectée

jusque dans ses excès, s'il désavoue les actes arbitraires de

quelques-uns de ses préfets, il respectera sans doute également le

suffrage universel. Ceci ne fera pas le compte de tous ses partisans,

mais j'imagine qu'il n'est pas homme à sacrifier les principes aux

circonstances.

Je lui souhaite de ne pas perdre la tête à l'heure décisive, et je

regrette de le voir passer à l'état de fétiche, ce qui est le danger

mortel pour tous les souverains de ce monde.

Journal d'un voyageur pendant la guerre · 第 50 / 64 题