7 décembre.

Ce soir, dépêche insensée! Je le sentais bien que le malheureux général

qui a repris Orléans payerait cher sa courte gloire! Orléans est de

nouveau aux Prussiens. Notre camp est abandonné; nous perdons un

matériel immense, nos canons de marine, des munitions considérables;

notre armée est en fuite. Selon le général, le ministre a manqué de

savoir et de jugement; le camp était mal placé, impossible à garder, et

les troupes, déclarées hier si vaillantes, ont plié et ne peuvent

inspirer aucune confiance; tout cela est exposé par le ministre

lui-même, mais sur un ton d'amour-propre blessé qui nous livre à tous

les commentaires; il termine par cette phrase étrange:

_Le public appréciera._

--Le public! c'est ainsi que ce jeune avocat parle à la France! Se

croit-il sur un théâtre? Non, il a voulu dire:

La cour appréciera.

--Il se croit à l'audience! Est-ce là un langage sérieux quand on ne

craint pas de tenir entre ses mains le sort de son pays? Si le général

qui n'obéit pas est coupable, pourquoi ne pas insister pour qu'il

obéisse? Si vous êtes certain qu'il se trompe, pourquoi lui envoyer un

ordre qui l'autorise à se tromper? Mais si le camp qu'il faut abandonner

d'une manière si désastreuse était dans une situation déplorable, à qui

la faute? Si les armements qu'on y a accumulés avec tant de peine et de

dépense tombent entre les mains de l'ennemi, quels conseils a donc pris

ce jeune orateur, qui s'est imaginé apparemment, un beau matin, être le

général Bonaparte? On a lieu de craindre qu'il ne soit que Napoléon IV.

Il s'en lave les mains, le public appréciera!--Il y aura donc un public

seul compétent pour juger entre sa science militaire et celle d'un

général qu'hier encore il nous donnait comme une trouvaille de son

génie! Ou vous vous êtes cruellement trompé hier, ou vous vous trompez

cruellement aujourd'hui. C'est un aveu d'ignorance ou d'étourderie que

votre emphase ne vous empêche pas de faire ingénument. Je ne sais ce

qu'en pensera le public, mais je sais que les familles en deuil ne vous

jugeront pas avec indulgence. Général, vous seriez mis à la retraite par

le chef du gouvernement; chef du gouvernement, vous vous conservez au

pouvoir: voilà des inconséquences qui coûtent cher à la France!

Le résultat, c'est que deux cent mille hommes de notre armée sont en

fuite,--on appelle cela maintenant se replier,--et que nous faisons une

perte immense en matériel de guerre.

On parle d'une nouvelle victoire sous Paris; nous n'y croyons plus, on

ne croit plus à rien, on devient fou. Nous sommes ici dans notre

campagne muette, ensevelie sous la neige, comme des passagers pris dans

les glaces du pôle. Nous attendons les ours blancs, mais nous n'avons

pas un fusil pour les repousser. Bon _public_! tu es la part du diable.

Journal d'un voyageur pendant la guerre · 第 33 / 64 题