Ce soir, dépêche insensée! Je le sentais bien que le malheureux général
qui a repris Orléans payerait cher sa courte gloire! Orléans est de
nouveau aux Prussiens. Notre camp est abandonné; nous perdons un
matériel immense, nos canons de marine, des munitions considérables;
notre armée est en fuite. Selon le général, le ministre a manqué de
savoir et de jugement; le camp était mal placé, impossible à garder, et
les troupes, déclarées hier si vaillantes, ont plié et ne peuvent
inspirer aucune confiance; tout cela est exposé par le ministre
lui-même, mais sur un ton d'amour-propre blessé qui nous livre à tous
les commentaires; il termine par cette phrase étrange:
_Le public appréciera._
--Le public! c'est ainsi que ce jeune avocat parle à la France! Se
croit-il sur un théâtre? Non, il a voulu dire:
La cour appréciera.
--Il se croit à l'audience! Est-ce là un langage sérieux quand on ne
craint pas de tenir entre ses mains le sort de son pays? Si le général
qui n'obéit pas est coupable, pourquoi ne pas insister pour qu'il
obéisse? Si vous êtes certain qu'il se trompe, pourquoi lui envoyer un
ordre qui l'autorise à se tromper? Mais si le camp qu'il faut abandonner
d'une manière si désastreuse était dans une situation déplorable, à qui
la faute? Si les armements qu'on y a accumulés avec tant de peine et de
dépense tombent entre les mains de l'ennemi, quels conseils a donc pris
ce jeune orateur, qui s'est imaginé apparemment, un beau matin, être le
général Bonaparte? On a lieu de craindre qu'il ne soit que Napoléon IV.
Il s'en lave les mains, le public appréciera!--Il y aura donc un public
seul compétent pour juger entre sa science militaire et celle d'un
général qu'hier encore il nous donnait comme une trouvaille de son
génie! Ou vous vous êtes cruellement trompé hier, ou vous vous trompez
cruellement aujourd'hui. C'est un aveu d'ignorance ou d'étourderie que
votre emphase ne vous empêche pas de faire ingénument. Je ne sais ce
qu'en pensera le public, mais je sais que les familles en deuil ne vous
jugeront pas avec indulgence. Général, vous seriez mis à la retraite par
le chef du gouvernement; chef du gouvernement, vous vous conservez au
pouvoir: voilà des inconséquences qui coûtent cher à la France!
Le résultat, c'est que deux cent mille hommes de notre armée sont en
fuite,--on appelle cela maintenant se replier,--et que nous faisons une
perte immense en matériel de guerre.
On parle d'une nouvelle victoire sous Paris; nous n'y croyons plus, on
ne croit plus à rien, on devient fou. Nous sommes ici dans notre
campagne muette, ensevelie sous la neige, comme des passagers pris dans
les glaces du pôle. Nous attendons les ours blancs, mais nous n'avons
pas un fusil pour les repousser. Bon _public_! tu es la part du diable.