8 octobre.

La tempête a été superbe cette nuit. D'énormes nuages effarés couraient

sur la lune, et le vent soufflait sur le vieux château comme sur un

navire en pleine mer. Depuis Tamaris, où nous avons essuyé des tempêtes

comparables à celle-ci, je ne connaissais plus la voix de la bourrasque.

A Nohant, dans notre vallon, sous nos grands arbres, nous entendons

mugir; mais ici c'est le rugissement dans toute sa puissance, c'est la

rage sans frein. Les grandes salles vides, délabrées et discloses, qui

remplissent la majeure partie inhabitée du bâtiment, servent de

soufflets aux orgues de la tempête, les tours sont les tuyaux. Tout

siffle, hurle, crie ou grince. Les jalousies de ma chambre se défendent

un instant; bientôt elles s'ouvrent et se referment avec le bruit du

canon. Je cherche une corde pour les empêcher d'être emportées dans

l'espace. Je reconnais que je risque fort de les suivre en m'aventurant

sur le balcon. J'y renonce, et comme tout désagrément qu'on ne peut

empêcher doit être tenu pour nul, je m'endors profondément au milieu

d'un vacarme prodigieusement beau.

Nous faisons nos paquets, et nous partons demain sans savoir si nous

trouverons un gîte à La Châtre. Les lettres mettent trois ou quatre

jours pour faite les dix lieues qui nous séparent de notre ville. Ce

n'est pas que la France soit déjà désorganisée par les nécessités de la

guerre, cela a toujours été ainsi, et on ne saura jamais pourquoi.--Ce

soir, je dis adieu de ma fenêtre au ravissant pays de Boussac et à ses

bons habitants, qui m'ont paru, ceux que j'ai vus, distingués et

sympathiques. J'ai passé trois semaines dans ce pays creusois, trois

semaines des plus amères de ma vie, sous le coup d'événements qui me

rappellent Waterloo, qui n'ont pas la grandeur de ce drame terrible, et

qui paraissent plus effrayants encore. Toute une vie collective remise

en question!--On dit que cela peut durer longtemps encore. L'invasion

se répand, rien ne semble préparé pour la recevoir. Nous tombons dans

l'inconnu, nous entrons dans la phase des jours sans lendemain; nous

nous faisons l'effet de condamnés à mort qui attendent du hasard le jour

de l'exécution, et qui sont pressés d'en finir parce qu'ils ne

s'intéressent plus à rien. Je ne sais si je suis plus faible que les

autres, si l'inaction et un état maladif m'ont rendue lâche. J'ai fait

bon visage tant que j'ai pu; je me suis abstenue de plaintes et de

paroles décourageantes, mais je me suis sentie, pour la première fois

depuis bien des années, sans courage intérieur. Quand on n'a affaire

qu'à soi-même, il est facile de ne pas s'en soucier, de s'imposer des

fatigues, des sacrifices, de subir des contrariétés, de surmonter des

émotions. La vie ordinaire est pleine d'incidents puérils dont on

apprend avec l'âge à faire peu de cas; on est trahi ou leurré, on est

malade, on échoue dans de bonnes intentions, on a des séries d'ennuis,

des heures de dégoût. Que tout cela est aisé à surmonter! On vous croit

stoïque parce que vous êtes patient, vous êtes tout simplement lassé de

souffrir des petites choses. On a l'expérience du peu de durée,

l'appréciation du peu de valeur de ces choses; on se détache des biens

illusoires, on se réfugie dans une vie expectante, dans un idéal de

progrès dont on se désintéresse pour son compte, mais dont on jouit pour

les autres dans l'avenir. Oui, oui, tout cela est bien facile et n'a pas

de mérite. Ce qu'il faudrait, c'est le courage des grandes crises

sociales, c'est la foi sans défaillance, c'est la vision du beau idéal

remplaçant à toute heure le sens visuel des tristes choses du présent;

mais comment faire pour ne pas souffrir de ce qui est souffert dans le

monde, à un moment donné, avec tant de violence et dans de telles

proportions? Il faudrait ne point aimer, et il ne dépend pas de moi de

n'avoir pas le coeur brisé.

En changeant de place et de milieu, vais-je changer de souffrance comme

le malade qui se retourne dans son lit? Je sais que je retrouverai

ailleurs d'excellents amis. Je regrette ceux que je quitte avec une

tendresse effrayée, presque pusillanime. Il semble à présent, quand on

s'éloigne pour quelques semaines, qu'on s'embrasse pour la dernière

fois, et comme il est dans la nature de regretter les lieux où l'on a

souffert, je regrette le vieux manoir, le dur rocher, le torrent sans

eau, le triste horizon des pierres jaumâtres, le vent qui menace de nous

ensevelir sous les ruines, les oiseaux de nuit qui pleurent sur nos

têtes, et les revenants qui auraient peut-être fini par se montrer.

La Châtre, 9 octobre.

J'ai quitté mes hôtes le coeur gros. Je n'ai jamais aimé comme à

présent; j'avais envie de pleurer. Ils sont si bons, si forts, si

tendres, ces deux êtres qui ne voulaient pas nous laisser partir! Leur

courage, leurs beaux moments de gaieté nous soutenaient:--Leur famille

et la nôtre ne faisaient qu'une, les enfants étaient comme une richesse

en commun. Pauvres chers enfants! cent fois par jour, on se dit:

--Ah! s'ils n'étaient pas nés! si j'étais seul au monde, comme je serais

vite consolé par une belle mort de cette mort lente dont nous savourons

l'amertume!

Toujours cette idée de mourir, pour ne plus souffrir se présente à

l'esprit en détresse. Pourquoi cette devise de la sagesse antique:

Plutôt souffrir que mourir? Est-ce une raillerie de la faiblesse humaine

qui s'attache à la vie en dépit de tout? Est-ce un précepte

philosophique pour nous prouver que la vie est le premier des

biens?--Moi, j'en reviens toujours à cette idée, qu'il est indifférent

et facile de mourir quand on laisse derrière soi la vie possible aux

autres, mais que mourir avec sa famille, son pays et sa race, est une

épreuve au-dessus du stoïcisme.

Nous revenons dans l'Indre avec la pluie. D'autres bons amis nous

donnent l'hospitalité. Mon vieux Charles Duvernet et sa femme nous

ouvrent les bras. Ils ne sont point abattus; ils fondent leur espérance

sur le gouvernement. Moi, j'espère peu de la province et de l'action

possible de ce gouvernement, qui n'a pas la confiance de la majorité. Il

faut bien ouvrir les yeux, le pays n'est pas républicain. Nous sommes

une petite, fraction partout, même à Paris, où le sentiment bien entendu

de la défense fait taire l'opinion personnelle. Si cette admirable

abnégation amène la délivrance, c'est le triomphe de la forme

républicaine; on aura fait cette dure et noble expérience de se

gouverner soi-même et de se sauver par le concours de tous;--mais Paris

peut-il se sauver seul? et si la France l'abandonne!... on frémit d'y

penser.

La Châtre, 10 octobre 1870.

Abandonner Paris, ce serait s'abandonner soi-même. Je ne crois pas que

personne en doute. Je trouve à notre petite ville une bonne physionomie.

Elle a pris l'allure militaire qui convient. Ces bourgeois et ces

ouvriers avec le fusil sur l'épaule n'ont rien de ridicule. Le coeur y

est. Si on les aidait tant soit peu, ils défendraient au besoin leurs

foyers; mais, soit pénurie, soit négligence, soit désordre, loin de nous

armer, on nous désarme, on prend les fusils des pompiers pour la garde

nationale, et puis ceux de la garde sédentaire pour la mobilisée, en

attendant qu'on les prenne pour la troupe, et quels fusils! Pour toutes

choses, il y a gâchis de mesures annoncées et abandonnées, d'ordres et

de contre-ordres. Je vois partout de bonnes volontés paralysées par des

incertitudes de direction que l'on ne sait à qui imputer. Tout le monde

accuse quelqu'un, c'est mauvais signe. Nous trompe-t-on quand on nous

dit qu'il y a de quoi armer jusqu'aux dents toute la France? J'ai bien

peur des illusions et des fanfaronnades. Certains journaux le prennent

sur un ton qui me fait trembler. En attendant, l'inaction nous dévore:

écrire, parler, ce n'est pas là ce qu'il nous faudrait.

Nous allons au Coudray à travers des torrents de pluie. La Vallée noire,

que l'on embrasse de ce point élevé, est toujours belle. Ce n'est pas

le paysage fantaisiste et compliqué de la Creuse, c'est la grande ligne,

l'horizon ondulé et largement ouvert, _le pays bleu_, comme l'appelle ma

petite Aurore. Les arbres me paraissent énormes, le ciel me paraît

incommensurable; chargé de nuages noirs avec quelques courtes expansions

de soleil rouge, il est tour à tour sombre et colère. J'aperçois au loin

le toit brun de ma pauvre maison encore fermée à mes petites-filles, à

moi par conséquent: enterrée dans les arbres, elle a l'air de se cacher

pour ne pas nous attirer trop vite; la variole règne autour et nous

barre encore le chemin.

Qui sait si nous y rentrerons jamais? L'ennemi n'est pas bien loin, et

nous pouvons le voir arriver avant que la contagion nous permette de

dormir chez nous une dernière nuit. Les paysans ont l'air de ne pas

mettre au rang des choses possibles que le Berry soit envahi, sous

prétexte qu'en 1815 il ne l'a pas été. Moi, je m'essaye à l'idée d'une

vie errante. Si nous sommes ruinés et dévastés, je me demande en quel

coin nous irons vivre et avec quoi? Je ne sais pas du tout, mais la

facilité avec laquelle on s'abandonne personnellement aux événements qui

menacent tout le monde est une grâce de circonstance. On dit le pour et

le contre sur la guerre actuelle. Tantôt l'ennemi est féroce, tantôt il

est fort doux: on n'en parle qu'avec excès en bien ou en mal, c'est

l'inconnu. Si j'étais seule, je ne songerais pas seulement à bouger: on

tient si peu à la vie dans de tels désastres! mais dans le doute

j'emporterai mes enfants ou je les ferai partir.

De retour à La Châtre, je revois d'anciens amis qui, de tous les côtés

menacés, sont venus se réfugier dans leurs familles. J'apprends avec

douleur que Laure *** est malade sans espoir, qu'on ne peut pas la voir,

qu'elle est là et que je ne la reverrai probablement plus! Autre

douleur: il faut voir partir notre jeune monde, comme nous l'appelions,

mes trois petits-neveux et les fils de deux ou trois amis intimes:

c'était la gaieté de la maison, le bruit, la discussion, la tendresse.

Et moi qui leur disais les plus belles choses du monde pour leur donner

de la résolution, je ne me sens plus le moindre courage. N'importe, il

faudra en montrer.

Mardi 11 octobre.

Voici une grande nouvelle: deux ballons nommés _Armand Barbès_ et _G.

Sand_ sont sortis de Paris; l'un (mon nom ne lui a pas porté grand

bonheur) a eu des avaries, une arrivée difficile, et a pourtant sauvé

les Américains qui le montaient; _Barbès_ a été plus heureux, et, malgré

les balles prussiennes, a glorieusement touché terre, amenant au secours

du gouvernement de Tours un des membres du gouvernement de Paris, M.

Gambetta, un remarquable orateur, un homme d'action, de volonté, de

persévérance, nous dit-on. Je n'en sais pas davantage, mais cette fuite

en ballon, à travers l'ennemi, est héroïque et neuve; l'histoire entre

dans des incidents imprévus et fantastiques.

Des personnes qui connaissent Gambetta nous disent qu'il va tout sauver.

Que Dieu les entende! Je veux bien qu'il en soit capable et que son nom

soit béni; mais n'est-ce pas une tâche au-dessus des forces d'un seul

homme? Et puis ce jeune homme connaît-il la guerre, qui est, dit-on, une

science perdue chez nous?

Mercredi 12 octobre.

On n'a pas le coeur à se réjouir ici aujourd'hui; c'est la révision,

c'est-à-dire la levée sans révision des gardes mobilisées: elle se fait

d'une manière indigne et stupide; on prend tout, on ne fait pas

déshabiller les hommes; on ne leur regarde pas même le visage. Des

examinateurs crétins et qui veulent faire du zèle déclarent bons pour le

service des avortons, des infirmes, des borgnes, des phthisiques, des

myopes au dernier degré, des dartreux, des fous, des idiots, et l'on

veut que nous ayons confiance en une pareille armée! Un bon tiers va

remplir les hôpitaux ou tomber sur les chemins à la première étape. Les

rues de la ville sont encombrées de parents qui pleurent et de conscrits

ivres-morts. On va leur donner les fusils de la garde nationale

sédentaire, qui était bien composée, exercée et résolue; le

découragement s'y met. Les optimistes, ils ne sont pas nombreux, disent

qu'il le faut. S'il le faut, soit; mais il y a manière de faire les

choses, et, quand on les fait mal, il ne faut pas se plaindre d'être mal

secondé. On se tire de tout en disant:

--Le peuple est lâche et _réactionnaire_.

Mon coeur le défend; il est ignorant et malheureux; si vous ne savez

rien faire pour l'initier à des vertus nouvelles, vous les lui rendrez

odieuses.

Les nouvelles du dehors sont sinistres, Orléans serait au pouvoir des

Prussiens; les gardes mobiles se seraient bien battus, mais ils seraient

écrasés; on accuse Orléans de s'être rendu d'avance. Il faudrait savoir

si la ville pouvait se défendre; on dit qu'elle ne l'a pas voulu, on

entre dans des détails révoltants. Les habitants, qui d'abord avaient

refusé de recevoir nos pauvres enfants, auraient cette fois fermé leurs

portes aux blessés. Le premier fait paraît certain, le second est à

vérifier. Nos jeunes troupes civiles sont redoutées autant que l'ennemi:

elles sont indisciplinées, mal commandées ou pas commandées du tout; je

crois qu'on leur demande l'impossible. Si toutes les administrations

sont dans l'anarchie comme celle des intendances auxquelles nos levées

et nos soldats ont affaire, ce n'est pas une guerre, c'est une

débandade.

13, jeudi.

L'affaire Bourbaki reste mystérieuse. On dit que tout trahit, même

Bazaine, ce grand espoir, ce rempart dont l'écroulement serait notre

ruine. Trahir! l'honneur français serait aux prises dans les faibles

têtes avec l'honneur militaire! Celui-ci serait la fidélité au maître

qui commandait hier; l'autre ne compterait pas! Le drapeau

représenterait une charge personnelle, restreinte à l'obéissance

personnelle! La patrie n'aurait pas de droits sur l'âme du soldat!

L'anarchie est là comme dans tout, l'anarchie morale à côté de

l'anarchie matérielle. Le véritable honneur militaire ne semble pas

avoir jamais été défini dans l'histoire de notre siècle. C'est par le

résultat que nous jugeons la conduite des généraux, et chaque juge en

décide à son point de vue. En haine de la république, Moreau passe à

l'ennemi; mais il se persuade que c'était son devoir, et il le persuade

aux royalistes. Il croyait sauver la bonne cause, le pays par

conséquent! Il y a donc deux consciences pour le militaire? Moreau a eu

son parti, qui l'admirait comme le type de la fidélité et de la probité.

Napoléon a été trahi ou abandonné par ses généraux. Ils ont tous dit

pour se justifier:

--Je servais mon pays, je le sers encore, je n'appartiens qu'à lui.

Bien peu d'officiers supérieurs ont brisé leur épée à cette époque en

disant:

--Je servais cet homme, je ne servirai plus le pays qui l'abandonne.

La postérité les admire et condamne les autres.

A qui donc appartient le militaire? au pays ou au souverain du moment?

Il serait assez urgent de régler ce point, car il peut arriver à chaque

instant que le devoir du soldat soit de résister à l'ordre de la patrie,

ou de manquer à la loi d'obéissance militaire par amour du pays. Rien

n'engage en ce moment le soldat envers la république; il ne l'a pas

légalement acceptée. Avez-vous la parole des généraux? Je ne sache pas

qu'on ait celle de Bazaine, et le gouvernement ignore probablement s'il

se propose de continuer la guerre pour délivrer la France ou pour y

ramener l'empire au moyen d'un pacte avec la Prusse.

Un général n'est pas obligé, dit-on, d'être un casuiste. Il semble que

le meilleur de tous serait celui qui ne se permettrait aucune opinion,

qui ne subirait aucune influence, et qui, faisant de sa parole l'unique

loi de sa conscience, ne céderait devant aucune éventualité. Si Bazaine

se croit lié à son empereur et non à son pays, il prétendra qu'il peut

tourner son épée contre un pays qui repousse son empereur. Je ne vois

pas qu'on puisse compter sur lui, puisqu'on n'a pu s'assurer de lui,

puisqu'il est maître absolu dans une place assiégée où il peut faire la

paix ou la guerre sans savoir si la république existe, si elle

représente la volonté de la France. S'il a l'âme d'un héros, il se

laissera emporter par le souvenir de nos anciennes gloires, par l'amour

du pays, par la fierté patriotique; sinon, un de ces matins, il se

rendra en disant comme son maître à Sedan:

--Je suis las.

Ou il fera une brillante sortie au cri de «mort à la république!» Et

s'il avait la chance de gagner quelque grande victoire sur l'Allemagne,

que ferait la république? Elle a cru l'avoir dans ses intérêts; parce

qu'elle a désiré lui voir prendre le commandement, parce qu'elle a placé

en lui sa confiance. Il ne lui en a pas su gré, il la trahit; mais je

suppose qu'il délivre la France. Comment sortir de cette impasse? Nous

battrions-nous contre ces soldats qui battraient l'étranger? y aurait-il

un gouvernement pour les mettre hors la loi et les accuser de trahison?

Notre situation est réellement sans issue, à moins d'un miracle. Nous

nous appuyons pour la défense du sol sur des forces encore

considérables, mais qui combattent l'ennemi commun sous des drapeaux

différents, et qui ne comptent pas du tout les abandonner après la

guerre. Le gouvernement a fait appel à tous, il le devait; mais a-t-il

espéré réussir sans armée à lui, avec des armées qui lui sont hostiles,

et qui ne s'entendent point entre elles? Ceci ressemble à la fin d'un

monde. Je voudrais pouvoir ne pas penser, ne pas voir, ne pas

comprendre. Heureux ceux dont l'imagination surexcitée repousse

l'évidence et se distrait avec des discussions de noms propres! Je

remercierais Dieu de me délivrer de la réflexion; au moins je pourrais

dormir. Ne pas dormir est le supplice du temps. Quand la fatigue

l'emporte, on se raconte le matin les rêves atroces ou insensés qu'on a

faits.

Journal d'un voyageur pendant la guerre · 第 21 / 64 题