Un effet de sa conciliation avec Finette qui déplaisait fort à Gille
c’était de forcer son rapprochement avec Luc. Ce fut en tout cas, le
moment de son séjour chez Finette où il le vit le plus souvent.
Maintenant que l’événement dont l’approche l’avait mis en émoi était
accompli, Luc, apaisé, montrait un autre côté de son caractère qui ne
manquait pas de jolis aspects. Luc était un garçon d’aspect solide, aux
cheveux roux, aux épaules fermes, un peu corseté dans une raideur
volontaire, qui à certaines heures semblait s’intéresser au
développement de la Nature comme s’il pouvait y participer.
Gille ne savait plus distinguer nettement dans ce visage ni dans ce
corps ce qui pouvait en marquer l’exception.
Quelquefois il essayait de se rappeler le sentiment que lui avait donné
leur première rencontre; mais ce contact n’avait été ni sûr ni juste
puisque l’esprit de Gille était prévenu et qu’il avait lancé à la face
de Luc une interprétation préalable de tous ses gestes.
Pourtant il voyait bien que sur ce corps assez robuste un réseau pesait
subtilement, qui n’était pas fait que de ses craintes et de ses
répugnances à lui Gille, mais qui déviait et amortissait légèrement tous
les gestes de Luc, en sorte qu’à l’observer, il finissait par discerner,
inscrit dans sa forme virile, comme un fantôme médiumnique,
phosphorescent, prisonnier, dont toute l’inflexion secrète soulignait la
personne apparente d’un désaccord à peine murmuré, mais gênant comme ne
l’est nullement un mensonge de femme, parce ce désaccord insultait de
l’intérieur et de la façon la plus inexpiable à la fruste convention de
sincérité qui est entre les hommes et qui est le ressort même de
l’activité de Dieu.
A cause de cette rupture de pacte, que nul aveu, nulle franche
explication ne pouvait réparer, Gille était arrivé à la certitude qu’il
ne pourrait jamais entrer avec toute la sympathie humaine dans le
système de justification du monde propre à Luc, et cette solution de
continuité dans la vie lui paraissait intolérable. Pourtant Gille
découvrait avec horreur que son vice laissait chez son camarade des
parties entières d’humanité à peu près intactes. Sous certains rapports,
Luc était même moins détérioré que certains des amis de Gille plus
normaux, si faibles auprès des femmes. Gille ne cessait de se comparer à
son insolite voisin avec une inquiétude industrieuse. Il y avait déjà
quelque temps qu’il avait remarqué que ce qui le frappait le plus dans
Luc, ce n’était pas la nature du mal, mais son acuité. «Luc n’est pas
foncièrement différent de moi; il ne peut rien y avoir, après tout,
d’infranchissable entre deux hommes. Mais quelque chose qui est en moi,
est chez lui plus tranché, à vif. Je ne puis attribuer seulement à
l’effet de la terreur sociale que propagent chez moi les mœurs de Luc et
de ses semblables, le malaise profond que je ressens à son contact. Ce
n’est pas la rétraction de ma pudeur offensée; je n’ai plus vingt ans,
et Luc a autant de pudeur que moi.»
Gille sentait confusément que Luc personnifiait tout le délire qui était
en lui et autour de lui. Double délire qui à la fin, n’en fait qu’un,
mais il avait mis du temps avant de pouvoir tout discerner.
Il y avait d’abord l’ordre physique:
«Cette vision obsédante des formes de la femme, cela s’appuie-t-il
encore dans l’univers sur des correspondances plus fécondes que cette
fixité stérile de Luc sur les formes de l’homme? N’est-ce point
simplement chez lui comme chez moi le culte idolâtre des images, des
images apparues dans l’encens du désir. Le plaisir n’est rien pour moi.
Cela ne tient pas grand’place dans ma mémoire ni dans mon atteinte.
Toute mon attention, tout mon émoi se portent et s’arrêtent sur un
instant précédent dans la suite fatale de la terrible méditation
sexuelle: voir un corps. Or l’homme, à l’origine--je porte en moi cette
origine idéale--l’homme se jette sur la femme, mais il ne la voit pas,
ou, s’il la regarde, il ne voit que des signaux mêlés, des drapeaux
agités qui font un appel flamboyant. Mais peu à peu le plaisir fait sa
place en lui. Il ne l’oublie plus, il le recherche. Il le chante. Dans
son chant, il loue les formes au milieu desquelles se déploie l’orgasme.
Peu à peu, ces formes se détachent, existent par elles-mêmes.
L’enthousiasme de Dieu, le tonnerre d’inspiration d’où jaillit le monde,
la frénésie de la Création traversent l’homme dans cet instant
formidable du déluge du sang. Il aperçoit un sein, il se raccroche à un
sein comme à quelque chose de terrestre, dans cette irruption trop forte
de ce qui est plus qu’humain, de l’universel, du panique sur la planète.
Mais de la vue de ce sein, il reste frappé à jamais, il ne se rappelle
plus que ce sein. Et il veut le revoir encore pour qu’il lui redise la
fulgurante leçon de la vie. Bientôt il n’entend plus la leçon; fasciné,
hébété, il ne voit plus que le signe qui lui tient lieu de tout. Perdu
dans une rêverie acharnée, dans une paresse triomphale, il n’a plus la
force ni le goût de concevoir l’acte de la vie dans ces tenants et ces
aboutissants. Il n’y a plus en lui cet appétit universel qui lui faisait
nourrir le monde. Il se détache des arbres et des étoiles, ne naissent
plus de lui ni dieux ni enfants. La prière n’a plus de sève, c’est une
formule desséchée qu’il marmotte sénilement.
L’homme n’est plus le créateur. Il se contente du souvenir de
l’enthousiasme géniteur, de ce sein qui lui apparut quand il était
jeune, dans le rut, parmi les flots de suc de la forêt. O suggestion
inoubliable, inépuisable, éreintante. Cerveau calciné, lombes où coule
une dernière lave.
Mais alors un sein ou autre chose. Le goût que j’ai d’un sein est tout
aussi artificieux que celui de Luc pour la forme masculine.»
Ensuite l’ordre sentimental.
Gille s’assurait qu’il y avait là encore moins de différence entre Luc
et lui. Ils eurent un jour, une discussion assez inattendue sur ce
chapitre.
--C’est agaçant, commença Luc, vous avez toujours l’air de faire
allusion à un personnage autre que vous n’êtes. Par exemple, plusieurs
fois, vous avez affirmé devant Finette et devant moi, et de quel ton,
plein de reproches grincheux à notre égard et quant à vous-même, plein
de l’assurance la plus arrogante, que l’on pouvait fort bien remplir sa
vie d’un seul amour et dans le mariage encore. Vous aviez tranquillement
l’air de dire que vous étiez un tel homme!... C’est le ton, vous
comprenez, qui me fait rebiffer.
--Oui, c’est vrai, je dois vous paraître un olibrius incroyable. Mais
vous savez, au moins, que je ne suis pas un hypocrite. Non, mais je suis
pédant, par moments. Et puis un naïf, si vous voulez. Enfin je crois
vraiment que je puis vivre une autre existence que la présente.
J’attends à tout instant qu’elle commence et j’ai sur son développement
des idées très arrêtées.
Son âme, contenue pendant des mois et des années, lui remontait à la
gorge, il éclatait en confidences dont l’occasion et la forme étaient
mal choisies.
--Luc, je ne saurais vous dire comme votre vie m’effraie. Où allez-vous?
Ne voulez-vous vraiment aller nulle part? Vous courez d’un être à un
autre être?
--Mais, mon vieux, vous êtes comme moi, et bien pire que moi. Enfin
depuis que vous êtes ici...
--Mais, moi, je ne me remue que pour m’arrêter. Je cherche pour trouver.
--La belle affaire, nous sommes tous comme vous.
--Mais non, vous cherchez pour chercher, vous seriez dégoûté de trouver.
--Et vous, donc? je voudrais voir ça. D’ailleurs, je suis bien
tranquille, nous ne trouverons ni vous ni moi.
--Mais vous savez, reprit Gille, je n’ai jamais été comme vous. Jamais
je ne jouis de la multiplicité de mes expériences. Certes j’admire le
déploiement de la chair, c’est un grand arbre dont le bruissement de
multitude remplit le ciel. Mais c’est là concupiscence esthétique et non
pas sensuelle.
J’aurais voulu être peintre. Je ne suis jamais repu de la variation
infinie et imperceptible des formes, de l’enchaînement inlassable des
figures. Mais cette jouissance interminable, c’est autant de dérobé au
plus mordant de mon âme qui, à la fin est accablé sous la masse monotone
où retombent bientôt tant d’accidents charmants.
Je n’ai jamais cru que j’augmentais ma connaissance et ma possession par
le nombre, par la multiplication. Je ne crois pas qu’on puisse
additionner les âmes les unes aux autres. Je ne cherche pas l’âme du
monde. Je ne suis pas de ces quêteurs vagues qui glanent brin à brin,
dans une succession indéfinie, les criants traits dispersés de la figure
universelle.
Ai-je jamais cru, quand j’étais auprès d’une femme, quand un malaise
bien connu s’emparait de moi, que je souffrais d’être arrêté devant le
fragment insuffisant d’un grand système répandu dans l’espace?
Pensais-je qu’il était injuste qu’un morceau attachât mes yeux, alors
que mon ambition réclamait l’ensemble et que je me faisais fort de
lancer mon filet et de ramener toutes les étoiles?
Non, je cherche une âme, une seule, telle que Dieu l’a faite, de ce
limon dans sa main de sculpteur, pour Adam, l’homme occidental. Toute
cette indifférence, Luc que vous me voyez répandre sur ces années,
prouve enfin que j’obéis à un dessein précis. Quand je ferme les yeux,
homme perdu, écoutez-moi, je vois un grand corps blanc. Ce corps, j’en
pressens minutieusement dans mon cœur toute la particularité: une âme en
imprègne la peau. Que dans ce grand corps blanc dont j’approche en
écartant les corps emmêlés de mille prostituées, sans oublier les belles
dames, que son âme descende enfin et je le reconnaîtrai. Vous savez,
soudain, on perçoit un petit trait, joue un déclic délicat; enfin, on
touche l’humain. Ce jour viendra, alors je me demanderai comment, homme,
j’ai pu me passer de l’humain. Alors je me lierai à jamais à quelque
chose de singulier. J’accomplirai le dessein de Dieu qui est, ayant créé
les âmes, de faire adorer en chacune par quelque autre son univers.
--Gille, vous êtes inouï, mais j’aime ça. Pourquoi ne nous parlez-vous
jamais sur ce ton-là? Ça vous va bien. Ça vaut ce que ça vaut, mais on
voit un peu de quoi vous êtes fait.
--Non, c’est idiot, on devrait pouvoir dire ça autrement, plus
simplement, plus gaîment.
--Seulement tout cela me laisse rêveur. Je me fous de la philosophie,
mais j’aime parler de l’amour, c’est tellement fou, ce qu’on peut dire.
Vous affirmez des choses: par exemple, vous dites qu’on n’apprend rien à
traîner sa bosse. Au fond c’est ce que vous dites, hein!
--Ah! si, à coucher avec des tas de femmes, j’ai appris beaucoup, mais
c’est superficiel. Et au contraire, ce que je sais me trompe sur ce que
je ne sais pas.
--C’est vrai, quand on rencontre un nouvel être, tout est à recommencer,
c’est comme si on n’avait rien appris avec les autres, mais tout de
même... et j’admets qu’on rencontre un être qui pour vous vaille tous
les autres, qui soit comme un raccourci étonnant. Mais justement...
tenez, c’est comme une addition: vous placez des nombres les uns sous
les autres, toutes les femmes que vous avez eues; vous en écrivez un
dernier sous lequel vous tirez le trait; ce dernier est là par pur
hasard, sa place n’est pas privilégiée, dans le total il ne vaut
qu’accru de tous les autres. Mais pour vous parce qu’il vient en
dernier, il vous fait oublier tout le reste. Enfin si un jour vous vous
contentez d’une femme, vous feindrez de ne plus tenir compte de toutes
les précédentes, mais en réalité vous jouirez tant de celle-là parce
qu’elle est enrichie de toutes les autres.
--Mais non, l’amour c’est justement l’impression de la totale
différence. Tout d’un coup on échappe à la loi des nombres. On rencontre
une femme, et quelques jours après, on s’aperçoit qu’elle est non pas
préférable, mais irremplaçable. Et il ne s’agit plus ni du charme lent
de l’habitude, ni des fantasmagories de la désuétude. Au fond d’une âme,
je perçois la palpitation essentielle et, du coup, je touche à une
source inépuisable de suggestions. Ce que je semble avoir sacrifié, je
le retrouve au centuple. Dans ce petit miroir étroit, je puis évoquer en
profondeur plus de diversité passionnelle que don Juan dans tout le
cours de ses longs et maladroits travaux. Je possède le secret d’une
contraction ineffable qui l’emporte sur l’accumulation grossière et
jamais finie.
--Holà! vous vous trahissez, vous répétez ce que je vous disais: vous ne
vous attachez à une femme que pour évoquer en elle toutes les autres.
--Oui, c’est vrai, j’ai tort, je me laissais entraîner, c’est inexact.
Il ne s’agit pas en effet de suggestion. C’est bien plus modeste.
L’approfondissement d’une âme me satisfera parce qu’il sera proportionné
à mes besoins. Mon âme, ayant des moyens limités, a des besoins aussi
limités que peut très bien satisfaire une seule autre âme.
--Mais je croyais que les âmes avaient des besoins infinis.
--Eh bien! nos besoins réciproques se développeront ensemble. Mais si
amoureux que je sois de la création de Dieu, il faut tenir en réserve
cette idée que l’amour des âmes n’est qu’un degré dans l’exaltation vers
Dieu.
--Dans cette sorte de bavardage, ricana Luc, il y en a toujours un qui a
réponse à tout. Mais, tel que je vous connais, la présence d’une âme ne
vous fera jamais oublier qu’il y a les âmes. Vous parliez de don Juan.
S’il chérissait ce sein et puis cet autre sein, c’est qu’il
reconnaissait en chacun un tour inimitable pour dire l’âme particulière
qu’il renfermait. Mais toutes les âmes sont désirables! Adore celle-ci,
certes, mais il te faudra aussi adorer celle-là. Allons, Gille, comme le
seigneur Jean, il faut courir après les âmes. Ma parole, je me monte!
--Mais Jean était désespéré.
--Oui, de cela même qui l’émerveillait, qu’il y eût plus d’une âme,
qu’il y eût tant d’âmes, qu’il y en eût mille et plus. Mais si vous
craignez le désespoir!
--Jean avait du génie. Pour moi il ne me faudra pas trop de ce qui me
reste à vivre et de mes lunettes pour connaître seulement une âme. Mais
à cette étude, je m’exalterai, je m’écrierai que dès mes premiers pas
j’aurais dû m’engouffrer dans le premier cœur rencontré, comme dans un
trou, car toute âme est inoubliable.
--Tiens, tiens. Alors? n’importe laquelle?
--Mais non, je vous l’ai dit. Mon âme n’a pas beaucoup de talent. La
plupart des âmes ne sont pas si élevées dans l’échelle spirituelle
qu’elles ne puissent se satisfaire d’une dilection particulière et les
plus hautes âmes quand elles se rencontrent ne peuvent se séparer car
elles n’ont plus d’autre issue que le sein de Dieu. Non, pas n’importe
quelle âme. L’amour est plus proche de l’art que de la charité. Cette
préférence inexplicable, cette soudaine exclusion de tant de beautés,
cette communication incroyable, faite d’un trait infime, que Dieu trace
çà et là, pour quelques instants, entre deux âmes, ressemble à cet autre
trait dont il est non moins parcimonieux, le talent. Et les âmes
distinguées peuvent retomber apparemment à la multiplicité et à la
facilité, elles restent blessées de ce trait fugitif et sourdement
heureuses de cette ouverture par où l’éternité fut prise au piège.
--Écoutez, tout votre vocabulaire est beaucoup trop subtil... ou trop
vague pour moi.
--Et pourtant, depuis peu de temps je me rends compte d’une façon
beaucoup plus précise de ce que c’est que l’union de l’homme et de la
femme.
--Mon Dieu! Renseignez-moi.
--Du fond de mon enfance, d’un désir qui anticipait puissamment sur les
plus hauts besoins de mon âge adulte, j’ai désiré la femme. J’embrasse
dans ce mythe ma plus large conception du monde: le corps, fonction de
l’âme, l’âme ne se réalisant que par le corps. Je m’accroche au point
juste, à cette charnière par quoi le corps tourne sur les appuis de
l’âme, sans jamais s’en désaxer, comme la porte dans le mur. La femme
est cette charnière, cette pièce essentielle dans l’économie de l’homme,
elle est le nœud profond entre la terre et le ciel.
Mais ceci est assez complexe et y parvenir, cela s’appelle mûrir. Il y
faut du temps. Somme toute, il n’est point trop de toute la jeunesse
pour s’y préparer. C’est ce que ne comprend pas l’homme, quand il est au
milieu même de cette jeunesse. Il s’impatiente, l’impatience le fatigue,
sa fatigue tourne à de lourdes somnolences. J’achève la saison de mes
sommeils et de mes frénésies.
--Je ne vois pas encore.
--Je ne sais si j’aurai jamais d’enfant. Mais l’enfant me figure ce
secret de l’amour que j’ai cherché pendant ces années d’absence et de
dénûment. Au bout de ma méditation...
--Vous méditiez, Gille!... Non! continuez. Je suis idiot.
--... sur cette alliance nombreuse, subtile, aux mille détours savants,
riche en substance tragique, qu’est l’union de l’homme et de la femme,
je trouve l’enfant qui est le symbole de tous leurs travaux. Au-dessus
du tumulte de la chair, du talonnement des cœurs, du malentendu délicat
des esprits, est suspendue l’âme de l’enfant qui prouve la réalité de
l’amour.
--La réalité de l’amour! nous y voilà.
--Quand vous faites l’amour...
--Non, pas moi, murmure encore Luc.
--... vous dites qu’à travers vos corps passe le flux de l’infini. Vos
âmes secouées semblent près de se répandre et de s’éparpiller sans
retour. Mais en même temps que vous sentez qu’elles s’écartent pour se
perdre dans l’universel, vous bafouillez: «la forme de ton âme est la
chose la mieux dissoute, suavement intime dans mon être comme un petit
glaçon dans ma bouche». Mais cela est contradictoire: ou bien vous vous
écartez où bien vous vous rapprochez; ou bien l’amour vous distrait l’un
de l’autre, ou bien il concentre l’attention de l’un sur l’autre. Vous
sentez que votre âme se quitte, voilà le fait certain mais il faut
savoir s’il en est ainsi parce qu’elle se détend dans l’universel ou au
contraire se contracte sur celle de l’autre pour à la fois s’y insinuer
et s’ouvrir à elle, pour se mélanger avec elle. Mais qu’est-ce que des
âmes qui se mélangent?
Eh bien! voici ce qu’il en est. Il est vrai que vos âmes font un grand
effort pour sortir d’elles-mêmes... Et l’homme est ainsi fait qu’il
n’est jamais autant lui-même que lorsqu’il se quitte. Toi qui as fait la
guerre, toi qui as risqué la mort, tu sais pourtant cela, mon petit
vieux. L’homme vit le plus, quand il tend sa vie jusqu’à la rompre.
C’est ainsi que deux amants peuvent croire justement que, selon leurs
vœux simultanés et contraires, il n’y en a que pour soi et que tout est
pour l’autre... Vos âmes font un grand effort vers quelque chose qui
n’est pas elles, vers un troisième être qui se forme entre eux, qui est
leur amour. Même s’il n’y a pas d’enfant, cet être en tiers existe, et
l’enfant n’est que l’expression de cette évidence plus profonde. Non,
les âmes ne peuvent se mélanger, à peine peuvent-elles se mêler, l’amour
est inefficace, les amants ne se rencontrent point, les amants ne
s’aiment point. Mais ils aiment, ils créent l’amour, ils créent la vie.
Leur effort appelle entre eux quelque chose qui n’est pas ce qu’ils
veulent (et qu’en même temps ils ne veulent pas, puisque jamais ils ne
furent aussi égoïstes), ils ne se perdent pas, ils ne se gagnent pas.
Mais ils ont travaillé comme on travaille, sans but, sans fin; et le
fruit de leur travail est là entre eux: un aspect neuf et inattendu du
monde, qui n’est ni l’un ni l’autre et qui est tous les deux. Et tous
les ancêtres, ô communion des églises: militante, souffrante,
triomphante, sont de jeu. Et même si leur commune éjaculation ne se
résout pas en une descendance, il restera à jamais qu’ils furent
ensemble, dans le même couloir de mine, sapant le surabondant mystère.
Ça devrait vous plaire, tout cela, la vie, Luc, c’est si plastique; vous
qui avez le goût des belles choses.
Luc regarda Gille franchement, tristement, fraternellement.
--J’ai quelquefois pensé à ces choses... Mais... et puis vous parlez de
la guerre, toujours, vous autres, cela m’agace, c’est odieux... Alors
selon vous, l’amour, c’est de se faire tuer?
--Oui. A chaque femme rencontrée, autrefois...
--Comment «autrefois»? Sans blague?
--Ah oui! je m’en vais, tout cela finit... Je disais donc: à chaque
femme, une intimité éternelle m’était promise. Mais je suis trop faible
pour usurper le bonheur de Dieu qui seul peut se donner à chacun, sans
être pour cela «le plus prostitué» comme Baudelaire inclinait
trivialement à le croire. Jeu de prince, jeu divin. Selon ma loi,
l’homme qui se donne ne peut se redonner, s’il ne veut que les choses
avec les mots lui glissent des doigts et le laissent sinistrement
démuni.
--Enfantillage, ou idiote ignorance, ou... blasphème, comme vous diriez.
--L’homme qui veut la profondeur, doit se serrer. Mais Dieu, dont il
n’est besoin que d’appeler la largesse, lui prodigue les compensations.
Par la vertu du sacrement il lui donne le pouvoir d’épuiser une âme.
Dans l’attente de cette satiété infinie, de cette satiété dont je n’ai
pas peur, je salue d’un regret joyeux et farouche les générations de
filles fraîches dont l’âge, tranchant bientôt contre moi, m’eût séparé
de façon inexorable. Et déjà n’ai-je pas dû m’écarter de toutes ces
beautés de cinquante ans qui s’entourent des premières bandelettes.
Émouvantes momies! une première couche d’or, posée sur vos visages, m’a
empêché de flatter votre peau.
--J’imagine que vous aurez bientôt fait d’épuiser l’âme de Madame...
Gille.
--Quand j’aurai épuisé la mienne. Et puis après? L’amour, comme
l’apparition dans le ciel d’un poète, de la beauté particulière qui lui
est dévolue est un accident soudain et mortel. Vous ne sentez, hommes,
l’infini que dans la ligne, dans la forme, dans le fini. L’amour est une
fin, comme une autre œuvre. Ce sera la fin de Gille. Peut-être
viendra-t-il un enfant. En tout cas, soulagé, Gille pourra enfin aller à
Dieu, mais seulement après avoir longtemps labouré en pleine terre, car
l’âme, avant tout, est faite de deux mains.
--Et cette pauvre femme, cette bonne âme?
--Oui, oui, les femmes ont une âme, il faut y croire, ou tout s’écroule.
Mais montrez-moi une belle femme, et j’y croirai. Mais il y a un moment
où elle, qui aura introduit dans notre ménage tant d’âmes étrangères:
enfants, petits-enfants, gendres et brus, comprendra que j’y admette
Dieu et peu à peu il dévorera tout et me ravira.
Il est des saisons, il est une saison pour les âmes, il est une saison
pour Dieu. Il y a en moi une difficulté sauvage à me satisfaire et une
patience infinie pour lasser la nature. Je fais mon apprentissage: Dieu
a voulu que l’homme ne trouve son âme que par des degrés sensibles,
selon la succession du temps. Encore un mystère de sa religion.
--Vous vous arrêterez, un beau jour, devant une femme quelconque. Vous
vous ébahirez, vous verrez une certitude, mais, je vais vous dire, vous
ne vous serez arrêté là que par fatigue.
--Je suis plein d’une grande force dont je suis avare. Mais c’est assez
de dureté envers moi-même. Je n’y tiens plus. N’ayant plus qu’une femme,
alors enfin j’en aurai une: la dernière sera la première. Je n’ai jamais
eu de femme. La facilité est trompeuse: la plus mince, il faut la
mériter. Chacune a senti que mes mains qui la prenaient n’étaient pas
fermes et la lâchaient déjà un peu, à peine saisie. Aussi, alors même
que la passion me l’offrait, elle s’est gardée, sans le savoir. Mon cœur
insensible n’a pas été aimé: il a été désiré, c’est autre chose.»
C’est ainsi que ce monde, aujourd’hui lourd à porter, Gille le refaisait
comme il pouvait. Jamais il n’avait été aussi loin, pas à pas, dans une
voie où le ramenait souvent un souci obscur mais facilement effaré. Et
c’était la terreur de divaguer, à l’instar d’un Luc, qui le poussait sur
cette corniche abrupte et mal connue. Mais aussi il fuyait Finette.
Son compagnon ne le regardait pas sans sympathie mais il sentait
pourtant mourir toute nostalgie pour la vie.