XXIV

L'enterrement de Moumoutte Blanche, dans la cour tranquille, sous le

beau ciel de juin, au grand soleil de deux heures.

A la place indiquée, Sylvestre creuse la terre,--puis s'arrête,

regardant au fond du trou, et se baisse pour y prendre avec la main

quelque chose qui l'étonne:

--Qu'est-ce que c'est que ça, dit-il, en remuant des petits os blancs

qu'il vient d'apercevoir,--un lapin?

Les débris d'une bête, en effet;--ceux de ma chatte du Sénégal, une

ancienne moumoutte, ma compagne en Afrique, très aimée elle aussi

jadis, que j'avais enterrée là une douzaine d'années auparavant, puis

oubliée, dans l'abîme où s'entassent les choses et les êtres disparus.

Et, en regardant ces petits os mêlés de terre, ces petites jambes en

bâtons blancs, cet assemblage figurant encore l'arrière-train d'une

bête vue de dos, je me rappelai tout à coup, avec une envie de sourire

et un demi-serrement de coeur, une scène bien oubliée, une certaine

circonstance où j'avais vu cette même petite charpente postérieure de

chatte, garnie alors de muscles agiles et de fourrure soyeuse, fuir

devant moi comiquement, détaler, queue en l'air, au comble de la

terreur...

C'était un jour où, avec l'obstination propre à sa race, elle était

montée encore sur un meuble vingt fois défendu et y avait cassé un

vase auquel je tenais beaucoup. Je l'avais d'abord tapée, puis, ma

colère n'étant pas finie, je lui avais lancé en la poursuivant un coup

de pied trop brutal. Elle, étonnée seulement de la tape, avait

compris, au coup de pied d'après, que cela devenait la grande guerre;

c'est alors qu'elle avait si lestement détalé à toutes jambes, son

panache de queue au vent, me montrant d'une façon incorrecte et

impayable son petit arrière-train affolé; puis, abritée sous un

meuble, elle s'était retournée pour me jeter un regard de reproche et

de détresse, se croyant perdue, trahie, assassinée par celui qu'elle

aimait et aux mains de qui elle avait confié son sort; et, comme mes

yeux restaient toujours méchants, elle avait enfin poussé son cri des

grands abois, ce _miaou_ particulier et sinistre des chats qui se

sentent en passe de mort.--Toute ma colère tomba du coup; je

l'appelai, la caressai, la calmai sur mes genoux, encore toute

inquiète et haletante. Oh! le cri de détresse dernière d'une bête,

fût-ce celui du pauvre boeuf qu'on vient d'attacher à l'abattoir, même

celui du rat misérable qu'un bouledogue tient entre ses dents; ce cri

qui n'espère plus rien, qui ne s'adresse plus à personne, qui est

comme une protestation suprême jetée à la nature elle-même, un appel à

je ne sais quelles pitiés inconscientes épandues dans l'air...

Deux ou trois os enfouis au pied d'un arbre, c'est ce qui reste à

présent de ce petit arrière-train de moumoutte, que je me rappelle si

vivant et si drôle. Et sa chair, sa petite personne, son attachement

pour moi, sa grande terreur d'un certain jour, son cri d'angoisse et

de reproche; tout ce qui était autour de ces os enfin,--est devenu un

peu de terre... Quand le trou fut creusé à souhait, je montai chercher

la moumoutte, raidie là-haut sur le lit rose.

En en redescendant avec ce petit fardeau, je trouvai, dans la cour,

maman et tante Claire, assises sur un banc, à l'ombre, avec un air d'y

être venues par hasard et affectant de parler de n'importe quoi: nous

assembler exprès pour cet enterrement de chat, nous eût peut-être

semblé un peu ridicule à nous-mêmes, nous eût fait sourire malgré

nous... Jamais il n'y avait eu plus rayonnante journée de juin, jamais

plus tiède silence traversé de si gais bourdonnements de mouches; la

cour était toute fleurie, les rosiers couverts de roses; un calme de

village, de campagne, régnait dans les jardins d'alentour; les

hirondelles et les martinets dormaient; seule, la tortue éternelle,

Suleïma, d'autant plus éveillée qu'il faisait plus chaud, trottait

allégrement sans but, sur les vieilles pierres ensoleillées. Tout

était en proie à la mélancolie des ciels trop tranquilles, des temps

trop beaux, à l'accablement des milieux de jour. Parmi tant de

fraîches verdures, de joyeuses et éblouissantes lumières, les deux

robes pareilles de maman et de tante Claire faisaient deux taches

intensement noires. Leurs têtes, aux cheveux blancs bien lisses, se

penchaient, comme un peu lasses d'avoir vu et revu tant de fois, tant

de fois, près de quatre-vingts fois, le renouveau trompeur. Les

plantes, les choses, semblaient cruellement chanter le triomphe de

leur recommencement perpétuel, sans pitié pour les êtres fragiles qui

les écoutaient, déjà angoissés par le présage de leur irrémédiable

fin...

Je posai Moumoutte au fond du trou, et sa fourrure blanche et noire

disparut tout de suite sous un éboulement et des pelletées de terre.

J'étais content d'avoir réussi à la garder, à l'empêcher de s'en aller

finir ailleurs comme l'autre; du moins, elle pourrirait là chez nous,

dans cette cour où si longtemps elle avait fait la loi aux chats des

voisins, où elle avait tant flâné l'été sur les vieux murs fleuris de

roses blanches,--et où, les nuits d'hiver, à l'heure de son coucher

capricieux, son nom avait résonné tant de fois dans le silence, appelé

par la voix vieillie de tante Claire.

Il me semblait que sa mort était le commencement de la fin des

habitants de la maison; dans mon esprit, cette moumoutte était liée,

comme un jouet leur ayant longtemps servi, aux deux gardiennes

bien-aimées de mon foyer, assises là sur ce banc et à qui elle avait

tenu compagnie pendant mes absences au loin. Mon regret était moins

pour elle-même, indéchiffrable et douteuse petite âme, que pour sa

_durée_ qui venait de finir. C'était comme dix années de notre propre

vie, que nous venions d'enfouir là dans la terre...

Le livre de la pitié et de la mort · 第 35 / 46 题