L'enterrement de Moumoutte Blanche, dans la cour tranquille, sous le
beau ciel de juin, au grand soleil de deux heures.
A la place indiquée, Sylvestre creuse la terre,--puis s'arrête,
regardant au fond du trou, et se baisse pour y prendre avec la main
quelque chose qui l'étonne:
--Qu'est-ce que c'est que ça, dit-il, en remuant des petits os blancs
qu'il vient d'apercevoir,--un lapin?
Les débris d'une bête, en effet;--ceux de ma chatte du Sénégal, une
ancienne moumoutte, ma compagne en Afrique, très aimée elle aussi
jadis, que j'avais enterrée là une douzaine d'années auparavant, puis
oubliée, dans l'abîme où s'entassent les choses et les êtres disparus.
Et, en regardant ces petits os mêlés de terre, ces petites jambes en
bâtons blancs, cet assemblage figurant encore l'arrière-train d'une
bête vue de dos, je me rappelai tout à coup, avec une envie de sourire
et un demi-serrement de coeur, une scène bien oubliée, une certaine
circonstance où j'avais vu cette même petite charpente postérieure de
chatte, garnie alors de muscles agiles et de fourrure soyeuse, fuir
devant moi comiquement, détaler, queue en l'air, au comble de la
terreur...
C'était un jour où, avec l'obstination propre à sa race, elle était
montée encore sur un meuble vingt fois défendu et y avait cassé un
vase auquel je tenais beaucoup. Je l'avais d'abord tapée, puis, ma
colère n'étant pas finie, je lui avais lancé en la poursuivant un coup
de pied trop brutal. Elle, étonnée seulement de la tape, avait
compris, au coup de pied d'après, que cela devenait la grande guerre;
c'est alors qu'elle avait si lestement détalé à toutes jambes, son
panache de queue au vent, me montrant d'une façon incorrecte et
impayable son petit arrière-train affolé; puis, abritée sous un
meuble, elle s'était retournée pour me jeter un regard de reproche et
de détresse, se croyant perdue, trahie, assassinée par celui qu'elle
aimait et aux mains de qui elle avait confié son sort; et, comme mes
yeux restaient toujours méchants, elle avait enfin poussé son cri des
grands abois, ce _miaou_ particulier et sinistre des chats qui se
sentent en passe de mort.--Toute ma colère tomba du coup; je
l'appelai, la caressai, la calmai sur mes genoux, encore toute
inquiète et haletante. Oh! le cri de détresse dernière d'une bête,
fût-ce celui du pauvre boeuf qu'on vient d'attacher à l'abattoir, même
celui du rat misérable qu'un bouledogue tient entre ses dents; ce cri
qui n'espère plus rien, qui ne s'adresse plus à personne, qui est
comme une protestation suprême jetée à la nature elle-même, un appel à
je ne sais quelles pitiés inconscientes épandues dans l'air...
Deux ou trois os enfouis au pied d'un arbre, c'est ce qui reste à
présent de ce petit arrière-train de moumoutte, que je me rappelle si
vivant et si drôle. Et sa chair, sa petite personne, son attachement
pour moi, sa grande terreur d'un certain jour, son cri d'angoisse et
de reproche; tout ce qui était autour de ces os enfin,--est devenu un
peu de terre... Quand le trou fut creusé à souhait, je montai chercher
la moumoutte, raidie là-haut sur le lit rose.
En en redescendant avec ce petit fardeau, je trouvai, dans la cour,
maman et tante Claire, assises sur un banc, à l'ombre, avec un air d'y
être venues par hasard et affectant de parler de n'importe quoi: nous
assembler exprès pour cet enterrement de chat, nous eût peut-être
semblé un peu ridicule à nous-mêmes, nous eût fait sourire malgré
nous... Jamais il n'y avait eu plus rayonnante journée de juin, jamais
plus tiède silence traversé de si gais bourdonnements de mouches; la
cour était toute fleurie, les rosiers couverts de roses; un calme de
village, de campagne, régnait dans les jardins d'alentour; les
hirondelles et les martinets dormaient; seule, la tortue éternelle,
Suleïma, d'autant plus éveillée qu'il faisait plus chaud, trottait
allégrement sans but, sur les vieilles pierres ensoleillées. Tout
était en proie à la mélancolie des ciels trop tranquilles, des temps
trop beaux, à l'accablement des milieux de jour. Parmi tant de
fraîches verdures, de joyeuses et éblouissantes lumières, les deux
robes pareilles de maman et de tante Claire faisaient deux taches
intensement noires. Leurs têtes, aux cheveux blancs bien lisses, se
penchaient, comme un peu lasses d'avoir vu et revu tant de fois, tant
de fois, près de quatre-vingts fois, le renouveau trompeur. Les
plantes, les choses, semblaient cruellement chanter le triomphe de
leur recommencement perpétuel, sans pitié pour les êtres fragiles qui
les écoutaient, déjà angoissés par le présage de leur irrémédiable
fin...
Je posai Moumoutte au fond du trou, et sa fourrure blanche et noire
disparut tout de suite sous un éboulement et des pelletées de terre.
J'étais content d'avoir réussi à la garder, à l'empêcher de s'en aller
finir ailleurs comme l'autre; du moins, elle pourrirait là chez nous,
dans cette cour où si longtemps elle avait fait la loi aux chats des
voisins, où elle avait tant flâné l'été sur les vieux murs fleuris de
roses blanches,--et où, les nuits d'hiver, à l'heure de son coucher
capricieux, son nom avait résonné tant de fois dans le silence, appelé
par la voix vieillie de tante Claire.
Il me semblait que sa mort était le commencement de la fin des
habitants de la maison; dans mon esprit, cette moumoutte était liée,
comme un jouet leur ayant longtemps servi, aux deux gardiennes
bien-aimées de mon foyer, assises là sur ce banc et à qui elle avait
tenu compagnie pendant mes absences au loin. Mon regret était moins
pour elle-même, indéchiffrable et douteuse petite âme, que pour sa
_durée_ qui venait de finir. C'était comme dix années de notre propre
vie, que nous venions d'enfouir là dans la terre...