XXIII

Elle devait reparaître cependant, et je ne me rappelle rien de si

triste que ce retour.

Ce fut environ trois jours après, par un de ces temps de commencement

de juin, qui rayonnent, qui resplendissent, dans un calme absolu de

l'air, trompeurs avec des apparences d'éternelle durée, mélancoliques

sur les êtres destinés à mourir. Notre cour étalait toutes ses

feuilles, toutes ses fleurs, toutes ses roses sur ses murs, comme à

tant de mois de juin passés; les martinets, les hirondelles, affolés

de lumière et de vie, tournoyaient avec des cris de joie dans le ciel

tout bleu; il y avait partout grande fête des choses sans âme et des

bêtes légères que la mort n'inquiète pas.

Tante Claire, qui se promenait par là, surveillant la pousse des

fleurs, m'appela tout à coup, et sa voix indiquait quelque chose

d'extraordinaire:

--Oh!... viens voir!... notre pauvre Moumoutte qui est revenue!...

Elle était bien là, en effet, réapparue comme un triste petit fantôme,

maigre, la fourrure déjà souillée de terre, à moitié morte. Qui sait

quel sentiment l'avait ramenée: une réflexion, un manque de courage à

la dernière heure, un besoin de nous revoir avant de mourir!

A grand'peine, elle avait franchi encore une fois ce petit mur bas, si

familier, que jadis elle sautait en deux bonds, lorsqu'elle revenait

de faire sa police extérieure, de gifler quelque voisin, de corriger

quelque voisine... Haletante de son grand effort pour revenir, elle

restait à demi couchée sur la mousse et l'herbe nouvelle, au bord du

bassin, cherchant à se baisser pour y boire une gorgée d'eau fraîche.

Et son regard nous implorait, nous appelait au secours: «Vous ne voyez

donc pas que je vais mourir? Pour me prolonger un peu, vous ne pouvez

donc rien faire?...»

Présages de mort partout, ce beau matin de juin, sous ce calme et

resplendissant soleil: tante Claire, penchée vers sa moumoutte

finissante, me paraissait tout à coup si âgée, affaissée comme jamais,

prête à s'en aller aussi...

Nous décidâmes de reporter Moumoutte dans mon cabinet de toilette, sur

ce même lit rose dont elle avait fait choix la semaine précédente et

qui avait semblé lui plaire. Et je me promis de veiller à ce qu'elle

ne partît plus, afin qu'au moins ses os pussent rester dans la terre

de notre cour, qu'elle ne fût pas jetée sur quelque fumier,--comme

sans doute l'autre, ma pauvre petite compagne de Chine, dont le regard

anxieux me poursuivait toujours. Je la pris à mon cou, avec des

précautions extrêmes et, contrairement à son habitude, elle se laissa

emporter cette fois, en toute confiance, la tête abandonnée, appuyée

sur mon bras.

Sur ce lit rose, salissant tout, elle résista encore quelques jours,

tant les chats ont la vie dure. Juin continuait de rayonner dans la

maison et dans les jardins autour de nous.

Nous allions souvent la voir, et toujours elle essayait de se lever

pour nous faire fête, l'air reconnaissant et attendri, ses yeux

indiquant autant que des yeux humains la présence intérieure et la

détresse de ce qu'on appelle âme...

Un matin, je la trouvai raidie, les prunelles vitreuses, devenue une

bête crevée, une chose à jeter dehors. Alors je commandai à Sylvestre

de faire un trou dans une banquette de la cour, au pied d'un

arbuste... Où était passé ce que j'avais vu luire à travers ses yeux

de mourante; la petite flamme inquiète du dedans, où était-elle

allée?...

Le livre de la pitié et de la mort · 第 34 / 46 题