Elle devait reparaître cependant, et je ne me rappelle rien de si
triste que ce retour.
Ce fut environ trois jours après, par un de ces temps de commencement
de juin, qui rayonnent, qui resplendissent, dans un calme absolu de
l'air, trompeurs avec des apparences d'éternelle durée, mélancoliques
sur les êtres destinés à mourir. Notre cour étalait toutes ses
feuilles, toutes ses fleurs, toutes ses roses sur ses murs, comme à
tant de mois de juin passés; les martinets, les hirondelles, affolés
de lumière et de vie, tournoyaient avec des cris de joie dans le ciel
tout bleu; il y avait partout grande fête des choses sans âme et des
bêtes légères que la mort n'inquiète pas.
Tante Claire, qui se promenait par là, surveillant la pousse des
fleurs, m'appela tout à coup, et sa voix indiquait quelque chose
d'extraordinaire:
--Oh!... viens voir!... notre pauvre Moumoutte qui est revenue!...
Elle était bien là, en effet, réapparue comme un triste petit fantôme,
maigre, la fourrure déjà souillée de terre, à moitié morte. Qui sait
quel sentiment l'avait ramenée: une réflexion, un manque de courage à
la dernière heure, un besoin de nous revoir avant de mourir!
A grand'peine, elle avait franchi encore une fois ce petit mur bas, si
familier, que jadis elle sautait en deux bonds, lorsqu'elle revenait
de faire sa police extérieure, de gifler quelque voisin, de corriger
quelque voisine... Haletante de son grand effort pour revenir, elle
restait à demi couchée sur la mousse et l'herbe nouvelle, au bord du
bassin, cherchant à se baisser pour y boire une gorgée d'eau fraîche.
Et son regard nous implorait, nous appelait au secours: «Vous ne voyez
donc pas que je vais mourir? Pour me prolonger un peu, vous ne pouvez
donc rien faire?...»
Présages de mort partout, ce beau matin de juin, sous ce calme et
resplendissant soleil: tante Claire, penchée vers sa moumoutte
finissante, me paraissait tout à coup si âgée, affaissée comme jamais,
prête à s'en aller aussi...
Nous décidâmes de reporter Moumoutte dans mon cabinet de toilette, sur
ce même lit rose dont elle avait fait choix la semaine précédente et
qui avait semblé lui plaire. Et je me promis de veiller à ce qu'elle
ne partît plus, afin qu'au moins ses os pussent rester dans la terre
de notre cour, qu'elle ne fût pas jetée sur quelque fumier,--comme
sans doute l'autre, ma pauvre petite compagne de Chine, dont le regard
anxieux me poursuivait toujours. Je la pris à mon cou, avec des
précautions extrêmes et, contrairement à son habitude, elle se laissa
emporter cette fois, en toute confiance, la tête abandonnée, appuyée
sur mon bras.
Sur ce lit rose, salissant tout, elle résista encore quelques jours,
tant les chats ont la vie dure. Juin continuait de rayonner dans la
maison et dans les jardins autour de nous.
Nous allions souvent la voir, et toujours elle essayait de se lever
pour nous faire fête, l'air reconnaissant et attendri, ses yeux
indiquant autant que des yeux humains la présence intérieure et la
détresse de ce qu'on appelle âme...
Un matin, je la trouvai raidie, les prunelles vitreuses, devenue une
bête crevée, une chose à jeter dehors. Alors je commandai à Sylvestre
de faire un trou dans une banquette de la cour, au pied d'un
arbuste... Où était passé ce que j'avais vu luire à travers ses yeux
de mourante; la petite flamme inquiète du dedans, où était-elle
allée?...