XII

Le printemps de cette année-là!... j'en garde bon souvenir. Bien que

très court, comme me paraissent à présent toutes les saisons, il fut

un des derniers qui eut encore pour moi le charme, presque

l'enchantement mystérieux de ceux de mon enfance,--du reste, dans le

même cadre de plantes et de jardins, au milieu des mêmes fleurs,

renouvelées aux mêmes places par les mêmes antiques jasmins et les

mêmes rosiers. Après chacune de mes campagnes, j'en viens d'ailleurs

très facilement, en très peu de jours, à ne plus me souvenir des

continents et des mers immenses; de nouveau, comme au début de ma vie,

je limite le monde extérieur à ces vieux murs garnis de lierre et de

mousse qui m'ont enfermé quand j'étais petit enfant; les lointains

pays où je suis tant de fois allé vivre me semblent aussi irréels

qu'aux temps où j'y rêvais sans les avoir vus. Les horizons démesurés

se resserrent, tout se rétrécit doucement, et j'en arrive, en fait de

nature, à presque oublier s'il existe autre chose que nos pierres

moussues, nos arbustes, nos treilles et nos chères roses blanches...

Je faisais construire, à cette époque, dans un coin de ma maison, une

pagode bouddhique, avec des débris de temples détruits là-bas. Et

d'énormes caisses s'ouvraient journellement dans ma cour répandant

l'indéfinissable et complexe odeur de la Chine, tandis qu'on

déballait, au beau soleil nouveau, des fûts de colonnes, des

sculptures de voûtes, de lourds autels et des idoles très

vieilles.--Il était du reste amusant, un peu singulier aussi, de voir

un à un reparaître, puis s'étaler là sur l'herbe et la mousse des

vieilles pierres familiales, tous ces monstres d'extrême Asie qui

faisaient, à notre soleil plus pâle, les mêmes grimaces que chez eux

depuis des années et des siècles.--De temps à autre, maman et tante

Claire venaient les dévisager, inquiètes de leur étonnante laideur.

Mais c'était surtout Moumoutte Chinoise qui assistait avec intérêt à

ces déballages; reconnaissant ses compagnons de route, elle flairait

tout, avec de confus ressouvenirs de patrie; puis, par habitude de

vivre enfermée dans l'obscurité, elle se hâtait d'entrer dans les

caisses vides et de s'y cacher, à la place des magots, sous ce foin

exotique qui sentait le musc et le sandal...

C'était vraiment un très beau et clair printemps, avec une musique

excessive d'hirondelles et de martinets dans l'air.

Et Moumoutte Chinoise s'en émerveillait beaucoup. Pauvre petite

solitaire, élevée dans une étouffante pénombre, le grand jour, le vent

suave à respirer, le voisinage des autres chats, l'épouvantaient et la

charmaient en même temps. Elle faisait à présent de longues promenades

d'exploration dans la cour, flairant de bien près tous les jeunes

brins d'herbes, toutes les pousses nouvelles, tout ce qui sortait,

frais et odorant, de la terre attiédie. Ces formes et ces nuances,

vieilles comme le monde, que les plantes reproduisent inconsciemment à

chaque avril, ces lois d'une si tranquille immuabilité suivant

lesquelles se déplient et se découpent les premières feuilles, étaient

choses absolument neuves et surprenantes, pour elle qui n'avait jamais

vu de verdure ni de printemps. Et Moumoutte Blanche, autrefois la

reine unique et intolérante de ce lieu, avait consenti au partage, la

laissant errer à sa guise au milieu des arbustes, des pots de fleurs,

et le long des vieux murs gris, sous les branches retombantes.

C'étaient surtout les bords de ce lac en miniature--si intimement lié

à mes souvenirs d'enfance--qui la captivaient longuement; là, dans

l'herbe chaque jour plus haute et plus touffue, elle circulait en se

baissant comme les fauves en chasse (ayant sans doute hérité cette

allure de ses ancêtres, chats mongols aux moeurs primitives). Elle se

cachait derrière les rochers lilliputiens, s'enfonçait sous les

lierres, comme un petit tigre dans une minuscule forêt vierge.

Je m'amusais à suivre des yeux ses allées et venues, ses arrêts

subits, ses étonnements; elle, alors, se sentant regardée, se

retournait pour me regarder aussi, immobile tout à coup dans une pose

qui lui était propre;--pose gracieuse, mais très maniérée à la

chinoise, avec une patte de devant toujours en l'air, à la façon de

ces personnes qui, en prenant un objet, relèvent coquettement leur

petit doigt. Et ses drôles d'yeux jaunes étaient alors expressifs à

l'excès, «parlants» comme les bonnes gens disent: «Tu me permets bien

de continuer ma promenade?» semblait-elle me demander. «Ça ne te

contrarie pas, au moins? Du reste, je marche et je passe avec tant de

légèreté, tant de discrétion! Et crois-tu au moins que c'est joli tout

ça! Toutes ces extraordinaires petites choses vertes qui répandent des

odeurs fraîches, et ce bon air si pur, et cet espace! Et ces autres

choses aussi, que je vois tour à tour là-haut, ces choses _qu'on

appelle étoiles, qu'on appelle soleil et qu'on appelle lune_!...

Quelle différence avec notre ancien logis, et comme on est bien dans

ce pays où nous voilà arrivés tous deux!»

Ce lieu, si neuf pour elle, était précisément pour moi le plus ancien

et le plus familier de tous les lieux de la terre; celui dont les

moindres détails, les plus infimes brins d'herbe me sont connus depuis

les premières heures incertaines et étonnées de mon existence.

Tellement que je m'y suis attaché de toute mon âme, tellement que

j'aime d'une façon singulière, un peu fétichiste peut-être, des

plantes anciennes qui sont là, des treilles, des jasmins,--et un

certain diclytra rose qui, à chaque mois de mars, montre à la même

place ses pousses rougies de jeune sève, étale bien vite ses feuilles

hâtives, donne ses mêmes fleurs en avril, jaunit au soleil de juin,

puis brûle au soleil d'août et semble mourir.

Et tandis qu'elle se laissait leurrer, la Moumoutte, par tous ces airs

de joie, de jeunesse, de commencement, moi, au contraire, qui savais

que cela passe, je sentais pour la première fois monter dans ma vie

l'impression du soir, du grand soir inexorable et sans lendemain, du

suprême automne qu'aucun printemps ne suivra plus.--Et, avec une

infinie mélancolie, dans cette cour égayée de soleil nouveau, je

regardais les deux chères promeneuses en cheveux blancs, en robe de

deuil, maman et tante Claire, aller et venir, se pencher pour

reconnaître, comme depuis tant de printemps, quels germes de fleurs

étaient sortis de la terre, ou lever la tête pour apercevoir les

boutons des glycines et des roses. Et quand leurs deux robes noires

cheminaient, s'écartaient de moi, dans le recul de cette avenue verte

qui est la cour de notre maison familiale, je remarquais surtout ce

que leur allure avait de plus lent et de plus brisé... Oh! le temps,

peut-être prochain, où, dans l'avenue verte toujours pareille, je ne

les verrai plus!... Est-ce vraiment possible que ce temps vienne?

Quand elles s'en seront allées, j'ai presque cette illusion qu'au

moins ce ne sera pas un départ absolu, tant que moi je serai là,

appelant encore leur bienfaisante présence; que les soirs d'été, je

verrai quelquefois passer leurs ombres bénies sous les vieux jasmins

et les vieilles vignes; que quelque chose d'elles demeurera

confusément dans les plantes qu'elles ont soignées, dans les

chèvrefeuilles retombants,--dans le vieux diclytra rose...

Le livre de la pitié et de la mort · 第 23 / 46 题