Ce fut à la fin d'un hiver, aux premiers jours tièdes d'un mois de
mars, que Moumoutte Chinoise fit son entrée dans ma maison de France.
Moumoutte Blanche, que mes yeux s'étaient déshabitués de voir pendant
ma campagne de Chine, portait encore à cette époque de l'année sa
royale fourrure des temps froids et je ne l'avais jamais connue si
imposante.
Le contraste allait être d'autant plus écrasant pour l'autre,
efflanquée, avec son pauvre poil de lapin sauvage usé par places comme
si les teignes l'avaient mangé. Aussi me trouvé-je très confus quand
mon domestique Sylvestre, revenant de la chercher à bord, souleva d'un
air semi-narquois le couvercle du panier où il l'avait mise, et qu'il
fallut voir, en présence de la maison assemblée, sortir craintivement
cette petite amie chinoise...
L'impression fut déplorable, et je me rappelle toute la conviction que
tante Claire mit dans cette simple phrase: «Oh! mon ami... qu'elle est
vilaine!»
Bien vilaine, en effet. Et comment, sous quel prétexte, avec quelle
formule d'excuse la présenter à Moumoutte Blanche? N'imaginant rien,
je la fis conduire pour le moment dans un grenier isolé, afin de les
dissimuler d'abord l'une à l'autre, de gagner du temps et de
réfléchir.
X
Ce fut une chose vraiment épouvantable que leur première entrevue.
Cela se passa inopinément, quelques jours après, à la cuisine (un lieu
d'irrésistible attrait où les chats d'une même maison, quoi que l'on
fasse, finissent toujours par se réunir). En toute hâte on vint me
chercher et j'accourus: on entendait des cris inhumains; une pelote,
une boule de poils et de griffes, faite de leurs deux petits corps
enchevêtrés, roulait et bondissait, chavirant des verres, des
assiettes, des plats, tandis que le duvet blanc, le duvet gris, le
duvet couleur de lapin, voltigeait en petites touffes alentour.--Il
fallut intervenir avec énergie, les séparer en jetant dessus toute
l'eau d'une carafe.--J'étais consterné...