Notre intimité, faite de nos deux isolements, se resserrait toujours.
Les semaines et les mois passaient, au milieu d'un continuel
changement du monde extérieur, tandis que tout restait immuablement
pareil dans ce recoin obscur du navire où la bête avait fixé son gîte.
Pour nous, les hommes, qui courons sur mer, il y a tout le temps les
grands souffles frais qui nous éventent, la vie de plein vent, les
nuits de quart à la belle étoile,--et les courses dans les pays
étranges. Elle, au contraire, ne savait rien du monde immense où sa
prison se promenait, rien de ses semblables, ni du soleil, ni des
verdures, ni de l'ombre. Et, sans sortir jamais, elle vivait là, dans
le renfermé de cette chambre de bord; c'était un lieu glacial par
instants, quand le hublot s'ouvrait à quelque grande brise du travers
balayant tout; le plus souvent, c'était une étuve sombre et
étouffante, où des parfums chinois brûlaient devant de vieilles
idoles, comme dans un temple bouddhique. Pour compagnons de rêve, elle
avait les monstres de bois ou de bronze accrochés aux murs, qui
riaient d'un méchant rire; au milieu d'un encombrement de choses
saintes de son pays, prises dans des pillages, elle s'étiolait sans
air, entre des tentures de soie qu'elle aimait déchirer de ses petites
griffes inquiètes et nerveuses.
Dès que j'entrais dans ma chambre, elle apparaissait avec un
imperceptible cri de joie, sortant comme un diablotin de derrière
quelque rideau, ou d'une étagère, ou d'une boîte. Si par hasard je
m'asseyais à écrire, très câline, très attendrie, en quête de
protection et de caresses, elle prenait lentement place sur mes genoux
et suivait des yeux le va-et-vient de ma plume, effaçant même
quelquefois, d'un coup de patte toujours imprévu, les lignes qu'elle
n'approuvait pas.
Les secousses des mauvais temps, le bruit de nos canons, lui causaient
de dangereuses terreurs: en ces moments-là, elle sautait aux murs,
tournoyait pendant quelques secondes comme une enragée, puis
s'arrêtait haletante, pour aller se tapir dans un coin, le regard
égaré et triste.
Sa jeunesse cloîtrée avait quelque chose de maladif et d'étrange qui
s'accentuait de plus en plus. L'appétit cependant restait bon et les
pâtées continuaient de passer d'une façon rassurante, mais elle était
maigre singulièrement, le museau allongé, les oreilles exagérées en
chauve-souris. Ses grands yeux jaunes cherchaient les miens toujours,
avec une expression de tendresse craintive--ou d'interrogation
anxieuse sur tout l'inconnu de la vie, aussi troublant peut-être et
bien plus insondable encore pour sa petite intelligence que pour la
mienne...
Très curieuse des choses du dehors, malgré son obstination
inexplicable à ne pas seulement franchir le seuil de ma porte, elle ne
manquait jamais d'examiner avec une attention extrême tous les objets
nouveaux qui arrivaient dans notre logis commun, lui apportant
l'impression confuse des exotiques contrées où passait notre navire.
Dans l'Inde, par exemple, je me la rappelle, une fois, intéressée,
jusqu'à en oublier de déjeuner, par un bouquet d'orchidées
odorantes--si extraordinaires, pour elle surtout qui n'avait jamais
connu ni jardins ni forêts, jamais vu de fleurs autrement que
cueillies et mourantes dans mes vases de bronze.
Malgré sa vilaine fourrure râpée, qui lui donnait un premier aspect de
chat de gouttière, elle avait dans la figure une distinction rare, et
les moindres mouvements de ses pattes très fines étaient d'une grâce
patricienne. Aussi me faisait-elle l'effet de quelque petite princesse
condamnée par les fées méchantes à partager ma solitude sous une forme
inférieure, et je songeais à cette histoire de la mère du grand
Tchengiz-Khan, que jadis à Constantinople un vieux prêtre arménien,
mon professeur de langue turque, m'avait donnée à traduire:
La jeune princesse Ulemalik-Kurekli, vouée avant sa naissance à
mourir si elle voyait jamais la lumière du jour, vivait enfermée
dans un donjon obscur.
Et elle demandait à ses suivantes:
--Est-ce ceci, dites-moi, qu'on appelle le monde? Ou bien
existe-t-il des espaces ailleurs, et cette tour est-elle _dans
quelque chose_?
--Non, princesse, ceci n'est pas le monde: il est dehors et bien
plus grand. Et puis il y a aussi des choses qu'on appelle
étoiles, qu'on appelle soleil et qu'on appelle lune.
--Oh! reprit Ulemalik, que je meure, mais que je les voie!