VIII

Notre intimité, faite de nos deux isolements, se resserrait toujours.

Les semaines et les mois passaient, au milieu d'un continuel

changement du monde extérieur, tandis que tout restait immuablement

pareil dans ce recoin obscur du navire où la bête avait fixé son gîte.

Pour nous, les hommes, qui courons sur mer, il y a tout le temps les

grands souffles frais qui nous éventent, la vie de plein vent, les

nuits de quart à la belle étoile,--et les courses dans les pays

étranges. Elle, au contraire, ne savait rien du monde immense où sa

prison se promenait, rien de ses semblables, ni du soleil, ni des

verdures, ni de l'ombre. Et, sans sortir jamais, elle vivait là, dans

le renfermé de cette chambre de bord; c'était un lieu glacial par

instants, quand le hublot s'ouvrait à quelque grande brise du travers

balayant tout; le plus souvent, c'était une étuve sombre et

étouffante, où des parfums chinois brûlaient devant de vieilles

idoles, comme dans un temple bouddhique. Pour compagnons de rêve, elle

avait les monstres de bois ou de bronze accrochés aux murs, qui

riaient d'un méchant rire; au milieu d'un encombrement de choses

saintes de son pays, prises dans des pillages, elle s'étiolait sans

air, entre des tentures de soie qu'elle aimait déchirer de ses petites

griffes inquiètes et nerveuses.

Dès que j'entrais dans ma chambre, elle apparaissait avec un

imperceptible cri de joie, sortant comme un diablotin de derrière

quelque rideau, ou d'une étagère, ou d'une boîte. Si par hasard je

m'asseyais à écrire, très câline, très attendrie, en quête de

protection et de caresses, elle prenait lentement place sur mes genoux

et suivait des yeux le va-et-vient de ma plume, effaçant même

quelquefois, d'un coup de patte toujours imprévu, les lignes qu'elle

n'approuvait pas.

Les secousses des mauvais temps, le bruit de nos canons, lui causaient

de dangereuses terreurs: en ces moments-là, elle sautait aux murs,

tournoyait pendant quelques secondes comme une enragée, puis

s'arrêtait haletante, pour aller se tapir dans un coin, le regard

égaré et triste.

Sa jeunesse cloîtrée avait quelque chose de maladif et d'étrange qui

s'accentuait de plus en plus. L'appétit cependant restait bon et les

pâtées continuaient de passer d'une façon rassurante, mais elle était

maigre singulièrement, le museau allongé, les oreilles exagérées en

chauve-souris. Ses grands yeux jaunes cherchaient les miens toujours,

avec une expression de tendresse craintive--ou d'interrogation

anxieuse sur tout l'inconnu de la vie, aussi troublant peut-être et

bien plus insondable encore pour sa petite intelligence que pour la

mienne...

Très curieuse des choses du dehors, malgré son obstination

inexplicable à ne pas seulement franchir le seuil de ma porte, elle ne

manquait jamais d'examiner avec une attention extrême tous les objets

nouveaux qui arrivaient dans notre logis commun, lui apportant

l'impression confuse des exotiques contrées où passait notre navire.

Dans l'Inde, par exemple, je me la rappelle, une fois, intéressée,

jusqu'à en oublier de déjeuner, par un bouquet d'orchidées

odorantes--si extraordinaires, pour elle surtout qui n'avait jamais

connu ni jardins ni forêts, jamais vu de fleurs autrement que

cueillies et mourantes dans mes vases de bronze.

Malgré sa vilaine fourrure râpée, qui lui donnait un premier aspect de

chat de gouttière, elle avait dans la figure une distinction rare, et

les moindres mouvements de ses pattes très fines étaient d'une grâce

patricienne. Aussi me faisait-elle l'effet de quelque petite princesse

condamnée par les fées méchantes à partager ma solitude sous une forme

inférieure, et je songeais à cette histoire de la mère du grand

Tchengiz-Khan, que jadis à Constantinople un vieux prêtre arménien,

mon professeur de langue turque, m'avait donnée à traduire:

La jeune princesse Ulemalik-Kurekli, vouée avant sa naissance à

mourir si elle voyait jamais la lumière du jour, vivait enfermée

dans un donjon obscur.

Et elle demandait à ses suivantes:

--Est-ce ceci, dites-moi, qu'on appelle le monde? Ou bien

existe-t-il des espaces ailleurs, et cette tour est-elle _dans

quelque chose_?

--Non, princesse, ceci n'est pas le monde: il est dehors et bien

plus grand. Et puis il y a aussi des choses qu'on appelle

étoiles, qu'on appelle soleil et qu'on appelle lune.

--Oh! reprit Ulemalik, que je meure, mais que je les voie!

Le livre de la pitié et de la mort · 第 20 / 46 题