VI

Sans sortir ni jour ni nuit, elle vécut sept mois passés, dans la

demi-obscurité et le continuel balancement de cette chambre de bord,

et peu à peu une intimité s'établit entre nous deux, en même temps que

nous acquérions une faculté de pénétration mutuelle très rare entre un

homme et une bête.

Je me rappelle le premier jour où nos relations devinrent

véritablement affectueuses. C'était au large, dans le nord de la Mer

Jaune, par un temps triste de septembre. Les premières brumes

d'automne s'étaient déjà formées sur les eaux subitement refroidies et

inquiètes. Dans ces climats, les fraîcheurs et les ciels sombres

arrivent vite, apportant, pour nous Européens de passage, une

mélancolie d'autant plus grande que nous nous sentons plus loin. Nous

nous en allions vers l'Est, en travers à une longue houle qui s'était

levée, et bercés d'une façon monotone, avec des craquements plaintifs

de tout le navire. Il avait fallu fermer mon sabord, et ma chambre ne

recevait plus qu'un éclairage de cave à travers la lentille de verre

épais sur laquelle des crêtes de lames passaient en transparences

vertes, faisant des intermittences d'obscurité.

Sur cet étroit petit bureau à glissières, qui est le même dans toutes

nos chambres de bord, j'étais installé à écrire, pendant un de ces

moments assez rares où le service laisse une paix complète et où

l'idée vient de se retirer chez soi comme dans la cellule d'un

cloître.

Moumoutte Chinoise habitait sous mon lit depuis deux semaines à peu

près. Elle vivait là très retirée, discrète, mélancolique, observant

les conventions et les strictes limites de son plat rempli de sable,

se montrant peu, presque constamment cachée, et comme prise de la

nostalgie de son pays où elle ne devait jamais revenir.

Tout à coup, je la vis paraître dans la pénombre, s'étirer longuement

comme pour se donner le temps de réfléchir encore, puis s'avancer vers

moi, hésitante, avec des temps d'arrêt; parfois même, en affectant une

grâce toute chinoise, elle retenait une de ses pattes en l'air pendant

quelques secondes, avant de se décider à la poser devant elle pour

faire un pas de plus. Et toujours elle me regardait fixement, d'un air

interrogateur.

Qu'est-ce qu'elle pouvait me vouloir?... Elle n'avait pas faim,

évidemment: une pâtée fort convenable lui était, deux fois le jour,

servie par mon ordonnance. Alors, quoi?...

Quand elle fut bien près, bien près, à toucher ma jambe, elle s'assit

sur son derrière, ramena sa queue et poussa un petit cri très doux.

Et elle continuait de me regarder, mais de me regarder _dans les

yeux_, ce qui déjà indiquait dans sa petite tête tout un monde de

conceptions intelligentes: il fallait d'abord qu'elle comprît, comme

du reste tous les animaux supérieurs, que je n'étais pas une chose,

mais un être pensant, capable de pitié et accessible à la muette

prière d'un regard; de plus, il fallait que mes yeux fussent pour elle

_des yeux_, c'est-à-dire les miroirs où sa petite âme cherchait

anxieusement à saisir un reflet de la mienne... En vérité, ils sont

effroyablement près de nous, quand on y songe, les animaux

susceptibles de concevoir de telles choses...

Quant à moi, je dévisageai pour la première fois avec attention la

petite visiteuse qui, depuis tantôt deux semaines, partageait mon

logis: d'une couleur fauve de lapin sauvage, toute mouchetée de taches

comme un tigre, avec le museau et le cou blancs; laide en effet, mais

surtout à cause de sa maigreur maladive,--et, en somme, plus bizarre

que laide, pour un homme affranchi comme moi de toutes les règles

banales sur la beauté. Assez différente d'ailleurs de nos chattes

françaises; basse sur pattes, allongée en fouine, avec une queue

démesurée; de grandes oreilles droites, avec un visage en coin de mur;

tout le charme, dans les yeux, relevés aux tempes comme tous les yeux

d'extrême Asie, d'un beau jaune d'or au lieu d'être verts, et sans

cesse mobiles, étonnamment expressifs.

Et, tout en la regardant, je laissai descendre ma main jusqu'à sa

bizarre petite tête et la promenai sur son poil fauve, pour une

première caresse.

Ce qu'elle éprouva assurément fut autre chose et plus qu'une

impression de plaisir physique; elle eut le sentiment d'une

protection, d'une sympathie dans sa détresse d'abandonnée. Voilà donc

pourquoi elle était sortie de sa cachette obscure, la Moumoutte; ce

qu'elle avait résolu de me demander, après tant d'hésitations, ce

n'était ni à manger ni à boire; c'était, pour sa petite âme de chatte,

un peu de compagnie en ce monde, un peu d'amitié...

Où avait-elle appris à connaître cela, cette bête de rebut, jamais

flattée par une main bienveillante, jamais aimée par personne--si ce

n'est peut-être dans la jonque paternelle, par quelque pauvre petit

enfant chinois sans jouets et sans caresses, poussé au hasard comme

une chétive plante de trop dans l'immense grouillement jaune, aussi

misérable et affamé qu'elle-même, et dont l'âme incomplète ne

laissera, en disparaissant, pas plus de trace que la sienne?...

Alors une patte frêle se posa timidement sur moi--oh! avec tant de

délicatesse, tant de discrétion!--et après m'avoir longtemps encore

consulté et prié du regard, la Moumoutte, croyant pouvoir brusquer les

choses, sauta enfin sur mes genoux.

Elle s'y installa en rond, mais avec un tact, une réserve, se faisant

toute légère, à peine appuyée, presque sans poids,--et me regardant

toujours. Elle resta là longtemps, me gênant bien, et je manquai de

courage pour la chasser,--ce que j'aurais fait sans nul doute si elle

eût été une jolie bête gaie dans l'épanouissement de vivre. Tout le

temps inquiète du moindre de mes mouvements, elle ne me perdait pas

de vue, non par crainte que je lui fisse du mal, elle était bien trop

intelligente pour m'en croire capable, mais avec un air de me dire:

«Est-ce que vraiment je ne t'ennuie pas, je ne t'offense pas?...» Et

puis, ses yeux devinrent plus expressifs encore et plus câlins, me

disant très clairement: «Par ce jour d'automne, tellement triste à

l'âme des chats, puisque nous sommes ici deux isolés, dans ce gîte

agité et perdu au milieu de je ne sais quoi de dangereux et d'infini,

si nous nous donnions l'un à l'autre un peu de cette chose douce qui

berce les misères, qui a son semblant d'immatérialité et de durée non

soumise à la mort, qui s'appelle affection et qui s'exprime de temps

en temps par des caresses...»

Le livre de la pitié et de la mort · 第 18 / 46 题