Par ordre d'ancienneté, c'est Moumoutte Blanche que je dois présenter
d'abord; sur ses cartes de visite, elle avait du reste fait mentionner
son titre de première chatte de ma maison:
MADAME MOUMOUTTE BLANCHE
_Première chatte_
Chez M. Pierre Loti.
Il remonte à peu près à une dizaine d'années, l'inoubliable joyeux
soir où je la vis pour la première fois. C'était un soir d'hiver, à
un de mes retours au foyer, après je ne sais quelle campagne en
Orient; j'étais arrivé à la maison depuis quelques minutes à peine et,
dans le grand salon, je me chauffais devant une flambée de branches,
entre maman et tante Claire assises aux deux coins du feu. Tout à coup
quelque chose fit irruption en bondissant comme une paume, puis se
roula follement par terre, tout blanc, tout neigeux sur le rouge
sombre des tapis:
--Ah! dit tante Claire, tu ne savais pas?... Je te la présente, c'est
notre nouvelle «Moumoutte». Que veux-tu, nous nous sommes décidées à
en avoir une autre: jusque dans notre petit salon là-bas, une souris
était venue nous trouver!
Il y avait eu chez nous un assez long interrègne sans Moumouttes. Et
cela, pour le deuil d'une certaine chatte du Sénégal, ramenée avec
moi de là-bas à ma première campagne, et adorée pendant deux ans, qui
un beau matin de juin avait, après une courte maladie, exhalé sa
petite âme étrangère, en me regardant avec une expression de prière
suprême, et puis, que j'avais moi-même enterrée au pied d'un arbre
dans notre cour.
Je ramassai, pour la voir de près, la belle pelote de fourrure qui
s'étalait si blanche sur ces tapis rouges. Je la pris à deux mains,
bien entendu,--avec ces égards particuliers auxquels je ne manque
jamais vis-à-vis des chats et qui leur font tout de suite se dire:
Voici un homme qui nous comprend, qui sait nous toucher, qui est de
nos amis et aux caresses duquel on peut condescendre avec
bienveillance.
Il était très avenant, le minois de la nouvelle Moumoutte: des yeux
tout flambants jeunes, presque enfantins, le bout d'un petit nez
rose,--puis plus rien, tout le reste perdu dans les touffes d'une
fourrure d'angora, soyeuse, propre, chaude, sentant bon, exquise à
frôler et à embrasser. D'ailleurs, coiffée et tachée absolument comme
l'autre, comme la défunte Moumoutte du Sénégal,--ce qui peut-être
avait décidé le choix de maman et de tante Claire, afin qu'une sorte
d'illusion de personnes se fît à la longue dans mon coeur un peu
volage... Sur les oreilles, un bonnet bien noir, posé droit et formant
bandeau au-dessus des yeux vifs; une courte pèlerine noire jetée sur
les épaules, et enfin une queue noire, en panache superbe, agitée d'un
perpétuel mouvement de chasse-mouches. La poitrine, le ventre, les
pattes étaient blancs comme le duvet d'un cygne, et l'ensemble donnait
l'impression d'une grosse houppe de poils, légère, légère, presque
sans poids, mue par un capricieux petit mécanisme de nerfs toujours
tendus.
Moumoutte, après cet examen, m'échappa pour recommencer ses jeux. Et,
dans ces premières minutes d'arrivée,--forcément mélancoliques parce
qu'elles marquent une étape de plus dans la vie--la nouvelle chatte
blanche tachée de noir m'obligea de m'occuper d'elle, me sautant aux
jambes pour me souhaiter la bienvenue, ou s'étalant par terre, avec
une lassitude tout à fait feinte, pour me faire mieux admirer les
blancheurs de son ventre et de son cou soyeux. Tout le temps gambada
cette Moumoutte, tandis que mes yeux se reposaient avec recueillement
sur les deux chers visages qui me souriaient là, un peu vieillis et
encadrés de boucles plus grises; sur les portraits de famille qui
conservaient leur même expression et leur même âge, dans les cadres du
mur; sur les objets toujours connus aux mêmes places; sur les mille
choses de ce logis héréditaire, restées immuables cette fois encore,
pendant que j'avais promené par le monde changeant mon âme
changeante...
Et c'est l'image persistante, définitive, qui devait me rester d'elle,
même après sa mort: une folle petite bête blanche, inattendue,
s'ébattant sur fond rouge, entre les robes de deuil de maman et de
tante Claire, le soir d'un de mes grands retours...
Pauvre Moumoutte! pendant les premiers hivers de sa vie, elle fut plus
d'une fois le petit démon familier, le petit lutin de cheminée qui
égaya dans leur solitude ces deux gardiennes bénies de mon foyer,
maman et tante Claire. Quand j'étais errant sur les mers lointaines,
quand la maison était redevenue grande et vide, aux tristes
crépuscules de décembre, aux veillées sans fin, elle leur tenait
fidèle compagnie, les tourmentant à l'occasion et laissant sur leurs
irréprochables robes noires, pareilles, des paquets de son duvet
blanc. Très indiscrète, elle s'installait de force sur leurs genoux,
sur leur table à ouvrage, dans leur corbeille même, par fantaisie,
embrouillant leurs pelotons de laine ou leurs écheveaux de soie. Et
alors elles disaient, avec des airs terribles et, au fond, avec des
envies de rire: «Oh! mais, cette chatte, il n'y a plus moyen d'en
avoir raison!... Allez-vous-en, mademoiselle, allez!... A-t-on jamais
vu des façons comme ça!... Ah! par exemple!...»
Il y avait même, à son usage, un martinet qu'on lui faisait voir.
Elle les aimait à sa manière de chatte, avec indocilité, mais avec une
constance touchante, et, rien qu'à cause de cela, sa petite âme
incomplète et fantasque mérite que je lui garde un souvenir...
Les printemps, quand le soleil de mars commençait à chauffer notre
cour, elle avait des surprises toujours nouvelles à voir s'éveiller et
sortir de la terre sa commensale et amie, Suleïma la tortue.
Durant les beaux mois de mai, elle se sentait généralement l'âme
envahie par un besoin irrésistible d'expansion et de liberté; alors il
lui arrivait de faire, dans les jardins et sur les toits d'alentour,
des absences nocturnes--qui, je dois le dire, n'étaient peut-être pas
toujours assez comprises dans le milieu austère où le sort l'avait
placée.
Les étés, elle avait des langueurs de créole. Pendant des journées
entières, elle se pâmait d'aise et de chaleur, couchée sur les vieux
murs parmi les chèvrefeuilles et les rosiers, ou bien étalée par
terre, présentant à l'ardent soleil son ventre blanc, sur les pierres
blanches, entre les pots de cactus fleuris.
Extrêmement soignée de sa personne, et, en temps ordinaire, posée,
correcte, aristocrate même jusqu'au bout des ongles, elle était
intraitable avec les autres chats et devenait brusquement très mal
élevée quand un visiteur se présentait pour elle. Dans cette cour,
qu'elle considérait comme son domaine, elle n'admettait point qu'un
étranger eût le droit de paraître. Si, par-dessus le mur du jardin
voisin, deux oreilles, un museau de chat, pointaient avec timidité, ou
si seulement quelque chose avait remué dans les branches et le lierre,
elle se précipitait comme une jeune furie, hérissée jusqu'au bout de
la queue, impossible à retenir, plus comme il faut du tout; des cris
du plus mauvais goût s'ensuivaient, des dégringolades et des coups de
griffes...
En somme, d'une indépendance farouche, et le plus souvent
désobéissante; mais si affectueuse à ses heures, si caressante et
câline, et jetant un si joli petit cri de joie chaque fois qu'elle
revenait parmi nous après quelqu'une de ses excursions vagabondes dans
les jardins du voisinage.
Elle avait déjà cinq ans, elle était dans l'épanouissement de sa
beauté d'angora, avec des attitudes d'une dignité superbe, des airs de
reine, et j'avais eu le temps de m'attacher à elle par une série
d'absences et de retours, la considérant comme une des choses du
foyer, comme un des êtres de la maison--quand naquit à trois mille
lieues de chez nous, dans le golfe de Pékin, et d'une famille plus que
modeste, celle qui devait devenir son inséparable amie, la plus
bizarre petite personne que j'aie jamais connue: la Moumoutte
Chinoise.
V
MADAME MOUMOUTTE CHINOISE
_Deuxième chatte_
Chez M. Pierre Loti.
Très singulière, la destinée qui unit à moi cette Moumoutte de race
jaune, issue de parents indigents et dépourvue de toute beauté.
Ce fut à la fin de la guerre là-bas, un de ces soirs de bagarre qui
étaient fréquents alors. Je ne sais comment cette petite bête affolée,
sortie de quelque jonque en désarroi, sautée à bord de notre bateau
par terreur, vint chercher asile dans ma chambre, sous ma couchette.
Elle était jeune, pas encore de taille adulte, minable, efflanquée,
plaintive, ayant sans doute, comme ses parents et ses maîtres, vécu
chichement de quelques têtes de poisson avec un peu de riz cuit à
l'eau. Et j'en eus tant de pitié que je commandai à mon ordonnance de
lui préparer une pâtée et de lui offrir à boire.
D'un air humble et reconnaissant, elle accepta ma prévenance,--et je
la vois encore s'approchant avec lenteur de ce repas inespéré,
avançant une patte, puis l'autre, ses yeux clairs tout le temps fixés
sur les miens pour s'assurer si elle ne se trompait pas, si bien
réellement c'était pour elle...
Le lendemain matin, par exemple, je voulus la mettre à la porte. Après
lui avoir fait servir un déjeuner d'adieu, je frappai dans mes mains
très fort, en trépignant des deux pieds à la fois, comme il est
d'usage en pareil cas, et en disant d'un ton rude: «Allez-vous-en,
petite Moumoutte!»
Mais non, elle ne s'en allait pas, la chinoise. Évidemment, elle
n'avait aucune frayeur de moi, comprenant par intuition que c'était
très exagéré, tout ce bruit. Avec un air de me dire: «Je sais bien,
va, que tu ne me feras pas de mal», elle restait tapie dans son coin,
écrasée sur le plancher, dans la pose d'une suppliante, fixant sur moi
deux yeux dilatés, un regard humain que je n'ai jamais vu qu'à elle
seule.
Comment faire? Je ne pouvais pourtant pas établir une chatte à demeure
dans ma chambre de bord. Et surtout une bête si vilaine et si
maladive, quel encombrement pour l'avenir!...
Alors je la pris à mon cou, avec mille égards toutefois et en lui
disant même: «Je suis bien fâché, ma petite Moumoutte,»--mais je
l'emportai résolument dehors, à l'autre bout de la batterie, au milieu
des matelots qui, en général, sont hospitaliers et accueillants pour
les chats quels qu'ils soient.
Tout aplatie contre les planches du pont, et la tête retournée vers
moi pour m'implorer toujours avec son regard de prière, elle se mit à
filer, d'une petite allure humble et drôle, dans la direction de ma
chambre, où elle fut rentrée la première de nous deux; quand j'y
revins après elle, je la trouvai tapie obstinément dans son même petit
coin, et ses yeux étaient si expressifs que le courage me manqua pour
la chasser de nouveau.--Voilà comment cette chinoise me prit pour
maître.
Mon ordonnance, qui était visiblement gagné à sa cause depuis le
commencement du débat, compléta sur-le-champ son installation en
plaçant par terre, sous mon lit, une corbeille rembourrée pour son
couchage,--et un de mes grands plats de Chine, très pratiquement
rempli de sable... (détail qui me glaça d'effroi).