XVI

Cependant, quoique le mois de juin commençât dans une splendeur

ininterrompue de jours ensoleillés, et malgré la haine pour Paris que

professait la belle-mère de Gisèle, cette vieille dame ne se décidait

pas à partir pour la Suisse. Elle restait dans l'hôtel du boulevard

Haussmann, croyant sauvegarder par sa présence l'honneur et peut-être

la vie de son fils; car maintenant, ce qu'elle redoutait parfois,

c'était le suicide de son cher Édouard. Cette digne personne vivait

dans des transes accrues par l'âge et par l'ignorance ou l'oubli des

passions. C'était merveille que son affolement ne lui fît pas commettre

de trop insignes maladresses, lui permît de rester courtoise avec la

violente Gisèle. Celle-ci n'attendait qu'un mot pour la braver en face.

Enfin il arriva que la pauvre mère crut imminente la catastrophe

qu'elle redoutait. Ce jour-là, tout éperdue, elle accourut de nouveau

chez Mme Mervil. Il était deux heures. Le musicien venait de sortir.

Simone s'apprêtait à conduire au Bois ses enfants, leur nourrice

et leur gouvernante. La pâleur et l'émotion de Mme Chambertier

l'épouvantèrent.

La vieille dame ne put parler distinctement tout de suite. Elle

prononçait des phrases incohérentes, dans lesquelles revenaient les

mots: «Lettre anonyme... rendez-vous... y courir tout de suite... un

affreux malheur!...» Mais un nom frappa Simone; Mme Chambertier avait

dit: «Meudon.»

—C'est à Meudon qu'ils ont un rendez-vous? demanda Mme Mervil.

—Oui, à Meudon, ma pauvre enfant!... Mais c'est tout ce que je sais.

Comment les trouver?... Comment les avertir?... Meudon... c'est grand.

Simone se taisait, toute blanche. Elle n'aurait pas cru cela de Jean,

qu'il conduirait Gisèle dans cette même maison... dans cette même

chambre, sans doute!... Eh bien, que le mari les y trouve!... Ils

n'auraient que ce qu'ils méritaient.

Mais comme, devant son silence, Mme Chambertier se désespérait,

sanglotant, lui serrant les mains d'une étreinte de noyé qui se

cramponne, la jeune femme se sentit le cœur envahi d'une grande

miséricorde et d'une grande pitié.

—Je crois, murmura-t-elle, que je connais l'endroit.

—Vous le connaissez!... Ah! mais vous êtes un ange... Dites-le-moi, que

j'y coure... Car c'est aujourd'hui... tout à l'heure... Il n'y a pas

une minute à perdre!...

—Oh! s'écria Simone, vous ne ferez pas cela!... Vous ne pouvez pas y

aller... Vous!... Et dans l'état où vous êtes...

—Si, si!... répétait la vieille dame. Il le faut. Je vous dis qu'il va

se passer quelque chose d'effrayant!...

Sans rien ajouter tout de suite, Simone alla vers la porte qui donnait

sur le vestibule, l'ouvrit:

—Miss! appela-t-elle, Nounou!

Des voix, des pas, répondirent aussitôt. Paulette cria:

—Petite mère, est-ce qu'on ne va pas partir pour la promenade?

—Oui, allez, dit Mme Mervil. Allez sans moi. Mais prenez un fiacre

jusqu'au Pré-Catelan. J'ai besoin de la voiture.

Puis, revenant vers Mme Chambertier, la porte close de nouveau.

—Voyons, chère madame, courage! Dites-moi vite les renseignements que

vous avez. Puis, s'il faut aller à Meudon... eh bien... j'irai. Vous,

c'est impossible! D'ailleurs, je ne connais la maison que de vue... Je

ne saurais pas vous indiquer l'adresse... Troublée comme vous êtes,

vous ne trouveriez jamais.

Dans sa folie de terreur et de reconnaissance, Mme Chambertier voulait

se mettre à genoux devant elle. Mais comme, aussitôt, le sang-froid de

Simone la calma, la ramena aux nécessités de la situation, elle put

dire assez nettement:

—Depuis quelque temps, j'en suis sûre, Édouard avait des doutes... Il

recevait des lettres anonymes... Il était triste... Mais il ne voulait

pas voir clair. Tout à l'heure, après le déjeuner, comme j'avais

remarqué qu'il ne mangeait pas, qu'il quittait la table avant la fin,

je suis entrée dans son cabinet. Il ne m'a pas vue tout de suite...

Il avait la tête dans ses mains, comme un homme accablé. Une lettre

était ouverte devant lui... une lettre sans signature... écrite très

gros... que j'ai parcourue d'un seul coup d'œil, avant qu'il eût relevé

le front... J'ai vu leurs deux noms, à EUX!... puis le mot «Meudon»,

suivi d'explications que je n'ai pas eu le temps de saisir; puis les

deux mots: «aujourd'hui même», soulignés d'un trait de plume. A ce

moment, Édouard a levé la tête... Oh! quelle figure! Un cadavre... Mon

malheureux enfant!...

—Mais, madame, fit Simone, il ne vous a rien dit?

—Il ne m'aurait rien dit, si je n'avais pas parlé moi-même. Mais je

n'ai pas pu y tenir. J'ai voulu le consoler... J'ai pleuré... J'ai

imploré sa générosité. Alors il m'a regardée d'un air terrible et il

a dit: «Ah! vous, ma mère, vous le saviez donc aussi?» Puis il m'a

repoussée, et il est rentré dans sa chambre en ajoutant: «Cette fois la

mesure est comble, et, dès ce soir, vous saurez comment un Chambertier

peut venger son honneur.»

—Et Gisèle? demanda encore Simone, vous ne l'avez pas avertie?

—Gisèle?... la malheureuse!... Elle avait déjà quitté la maison.

—Eh bien, madame, rentrez boulevard Haussmann. Je ne puis pas vous

ôter votre affreuse inquiétude. Mais je vous jure une chose. C'est que

je vais faire tout ce qu'il est possible pour empêcher un malheur.

Je cours à Meudon; j'ai un bon cheval, et, comme je connais bien

l'endroit, j'ai des chances pour arriver avant M. Chambertier, malgré

l'avance qu'il a sur moi.

—Oh! dit la vieille dame, il n'avait pas fait atteler quand je

suis partie. Le rendez-vous n'est sans doute que pour la fin de

l'après-midi, puisque, à cette saison, Gisèle n'a plus son _five

o'clock_. Maintenant, Édouard n'aura peut-être pas voulu se servir de

sa propre voiture. D'un autre côté, s'il prend le train ou un fiacre...

L'abondance des explications revenait, chez l'excellente personne, avec

le premier sentiment de sécurité relative. Mais Simone ne l'écoutait

plus. Elle sautait déjà dans sa victoria, disant à son cocher:

—A Meudon... Très vite. Filez par le plus court jusqu'à la gare, et là,

je vous indiquerai.

Chemin faisant, elle reconnut avec une sorte de honte que ce qui

dominait en elle, c'était une excitation presque amusée, le plaisir

mêlé d'angoisse—mais un plaisir tout de même—de s'activer en plein

drame, d'apparaître comme le salut à ces gens condamnés à mort. La

conscience de sa grandeur d'âme à jouer ce rôle près de sa rivale et

de son ancien amant l'exaltait plus agréablement encore. Maintenant,

elle souhaitait que Chambertier eût les plus meurtrières intentions,

pourvu toutefois qu'elle arrivât la première. Elle aurait ainsi cette

rare satisfaction d'avoir sauvé deux existences. Quelques aiguillons

de jalousie qui la piquaient encore lui donnaient l'orgueil d'un peu

de lutte intérieure et d'une victoire disputée. Trop faibles désormais

pour lui causer beaucoup de mal, ils avaient juste l'acuité nécessaire

pour lui faire savourer plus complètement la beauté de ses propres

sentiments.

* * * * *

Lorsque Simone arriva près de la gare de Meudon, elle fit remonter son

cocher vers le bois, jusqu'à ce qu'elle aperçût les dragons japonais,

en faïence bleue, surmontant les pilastres de la maison bien connue.

Alors elle arrêta la voiture pour continuer à pied. Mais quand elle

sentit le sol sous ses petits souliers en cuir de Russie, des doutes,

des défaillances, des souvenirs aussi, l'assaillirent. Elle trouvait

la chose plus difficile qu'elle n'aurait cru. Une envie de retourner,

de se sauver, la fit hésiter une seconde. Et les promeneurs, assez

nombreux dans la coquetterie de cette campagne, dans toute cette

verdure et tout ce soleil, qui la voyaient passer—d'une si délicate

fraîcheur blonde sous la soie pâle de son ombrelle, avec tant de

candide bonté dans ses yeux clairs—ne se doutaient guère de l'émotion

qui secouait la fragilité nerveuse de cette jolie femme, que l'on

prenait pour une jeune fille.

Machinalement, Simone tourna dans le sentier qui conduisait à la

petite porte où Jean l'attendait autrefois. Qu'espérait-elle? Cette

porte devait être fermée avec soin. Mais elle comptait vaguement sur

quelque hasard qui lui permettrait d'éviter les deux concierges de la

grille, un homme et une femme qu'elle n'avait jamais vus, mais qu'elle

connaissait comme des gardiens rébarbatifs, avec lesquels il serait

difficile de parlementer.

La voilà cette petite porte... O Dieu! comme elle la reconnaissait

bien! Elle souleva le loquet, s'attendant à rencontrer la résistance

de la serrure. A sa stupéfaction, le battant de bois s'écarta tout de

suite. «Ils n'y sont pas encore,» pensa-t-elle. Mais une autre idée la

glaça. «Ce n'est pas dans cette maison!... C'était impossible aussi.

Ah! folle que j'étais...»

Elle entra cependant, traversa le potager, hésita en se trouvant sous

une charmille. Les choses du dedans lui semblaient moins familières

que celles du dehors. Peut-être était-ce la verdure de l'été sur ces

branches qu'elle avait connues dans la nudité de l'hiver. Peut-être

aussi parce qu'autrefois, le seuil franchi, elle ne voyait plus rien

que Jean.

Une porte de vestibule ayant cédé aussi facilement que celle du

sentier, Simone pénétra dans l'intérieur. «Si la maison est habitée,»

pensait-elle, «je trouverai bien un prétexte; je dirai que je me suis

trompée.» Puis, saisie par le silence, elle eut un accès de terreur

folle. Sans doute, le mari était venu déjà, et deux cadavres gisaient

derrière ces cloisons!... Elle chancela, s'appuya contre un mur. Mais,

de l'autre côté de ce mur, un éclat de rire, une roulade de chanson,

partirent. Et elle reconnut la voix de son amie.

Alors elle frappa, elle appela d'un accent d'angoisse:

—Gisèle!... Gisèle!... C'est moi... Ouvre... Viens! Au nom du ciel,

viens vite!...

La même voix rieuse dit à quelqu'un—à Jean sans doute:—«J'y vais...

laisse... Je te défends d'y aller... Je sais ce que c'est.»

Gisèle parut; et, quand elle vit Simone, un fou rire la secoua

convulsivement, la rabattit, fléchissante, contre le chambranle de la

porte. «Toi ici!... O ma pauvre petite!... Est-ce que tu viens pour me

protéger? Ça serait le comble!...»

—Ne ris pas! dit Simone haletante. Ton mari accourt... Il a juré de te

tuer.

—Ça m'étonne, répondit Gisèle, qui s'égayait de plus en plus à chaque

mot. Tu auras mal compris.

—Tu es donc folle!... s'écria Simone. Sauve-toi!... Fais sauver M.

d'Espayrac!... Je te dis qu'il veut vous tuer tous les deux. Laisse-moi

t'emmener, j'ai ma voiture à deux pas d'ici. Mais rhabille-toi; tu ne

peux pas t'en aller comme ça.

Gisèle, en effet, se trouvait à demi vêtue par un peignoir oriental en

gaze et en soie brochée, d'une somptuosité étrange, qui rehaussait sa

beauté barbare, et sur lequel coulaient, débordées, les ondes de ses

grands cheveux noirs, aux artificiels reflets de cuivre.

—Viens, répondit Gisèle en éloignant Simone de la porte—qu'elle avait,

dès le premier instant, refermée derrière elle.—Viens... Tu n'es qu'une

petite bête, et tu ne comprends rien de rien.

Elle fit entrer son amie dans une pièce de devant,—une pièce où Mme

Mervil n'avait jamais pénétré. C'était un salon, aux meubles couverts

de housses, dépourvu de bibelots, l'air à l'abandon des chambres que

l'on n'habite pas. Les volets d'une seule croisée étaient ouverts; et,

par cette croisée qui descendait jusqu'au sol, les yeux inquiets de

Simone aperçurent un balcon de vérandah garni de vases poussiéreux,

puis, au delà, un jardin mal tenu, dont la grande pelouse découverte

qui en occupait le milieu permettait de voir sans obstacle jusqu'à la

grille d'entrée.

—M. d'Espayrac est sûr de ses concierges, n'est-ce pas? demanda Simone.

Et, Dieu merci, j'ai pu refermer à clef la petite porte du potager.

Quelle imprudence d'avoir laissé cette porte ouverte!

—Tu as refermé la petite porte du potager! s'écria Gisèle d'un ton

brusque. De quoi te mêles-tu?... Quel ennui! Et je ne puis pas aller la

rouvrir maintenant!... Jean me verrait... C'est du côté de la chambre.

Il ne faut pas qu'il sache...

—Mais?... fit Simone, abasourdie, gagnée par la gêne horrible de se

trouver là, maintenant que l'insouciance de Gisèle lui ôtait presque la

certitude du danger.

—Ma pauvre mignonne, tu es gentille comme tout, interrompit son amie en

l'embrassant, mais tu n'as donc pas compris, quand Chambertier est allé

te montrer ses lettres anonymes?...

—Ce n'est pas lui, c'est ta belle-mère... Elle ne m'a pas montré de

lettres, mais elle en avait vu dans les mains de Chambertier... Il

était hors de lui, criant qu'il serait vengé avant ce soir... Et elle

est accourue chez moi folle de peur.

—Encore elle!... En voilà une qui m'aura fait haïr son fils... Tandis

que, sans elle, je le mépriserais seulement, dit Gisèle avec une

soudaine lividité de fureur sur son mince visage aux yeux longs.

—Tais-toi!... reprit Simone. Pars, et fais partir M. d'Espayrac...

Comment ne vois-tu pas qu'il arrivera quelque chose de terrible, si ton

mari et lui se trouvent face à face?

—Eh! dit Gisèle, il arrivera ce que je veux qu'il arrive.

—Comment?

—Est-ce que je ne connais pas mon Chambertier! Il ne tuera rien du

tout... Il tempêtera, menacera, jurera... Puis, devant le dédain

de Jean et le mien, la sueur lui viendra aux tempes et les larmes

aux yeux; il ne songera plus qu'à s'éponger. Ce sera tout. Ensuite,

je le forcerai à plaider en divorce, pour cause d'INCOMPATIBILITÉ

D'HUMEUR!... Et comme Jean m'aura fait perdre un nom et une fortune, et

qu'il est galant homme... Conclus... Rester Mme Chambertier quand on

peut devenir Mme d'Espayrac... Ce ne serait pas la peine d'être «une

sirène» et «une beauté fatale», comme mes nigauds d'adorateurs ont

l'habitude de m'appeler.

—Mais, dit encore Simone—dont un écœurant soupçon pâlissait la

lèvre,—alors, tout à l'heure, quand tu as dit à M. d'Espayrac: «Je sais

ce que c'est?...»

Les épaules de Gisèle se soulevèrent, et elle recommença de rire.

—... Et cette porte laissée ouverte exprès?...

Encore le rire... un rire, cette fois, immobile et muet, tendant les

lèvres rouges sur les dents aiguës, avec, véritablement, quelque chose

du mystère et de la cruauté des sphinx.

Simone, trop sûre maintenant d'avoir compris, murmura:

—... Et ces lettres anonymes?...

—Ah! enfin, nous y sommes!... Ça ne te crevait donc pas les yeux?...

Certainement, c'est moi qui les ai fabriquées. Et, bonté divine!... il

en a fallu des points sur les _i_ pour qu'il se décide!... Alors, bien

vrai, tu crois qu'aujourd'hui ça mord? Tu es sûre qu'il viendra?

—Gisèle, dit Simone, c'est épouvantable ce que tu as fait. Laisse-moi

m'en aller. Je ne peux pas me voir ici... C'est trop horrible!...

Laisse-moi m'en aller!...

Mme Chambertier s'égayait de nouveau très franchement, comme d'une

indignation qui ne pouvait être sérieuse. Et elle retenait les mains

de son amie. Simone se dégagea, courut vers la porte. Mais, tout à

coup, elle revint.

—Ah! Gisèle, tiens, j'ai pitié de toi!... Je te dis, je te dis,

malheureuse, que ton mari vient pour vous tuer tous les deux!...

Sauve-toi!... Sauve M. d'Espayrac!

Ceci fut dit d'un tel accent, que le rire se brisa puis s'éteignit sur

les lèvres de sphinx. Au même instant, un violent coup de sonnette à la

grille jeta les deux jeunes femmes aux bras l'une de l'autre, dans une

étreinte de saisissement et d'effroi.

Gisèle se remit d'ailleurs aussitôt, et courut à la fenêtre, dont les

rideaux de mousseline, transparents de l'intérieur, la cachaient aux

regards du dehors. Ce qu'elle vit dut lui causer une exaspération bien

extraordinaire, car elle frappa du pied, et Simone eut la stupéfaction

de l'entendre jurer comme un homme.

—Oh! dit Mme Mervil, c'est lui, n'est-ce pas? Mais enfin, il ne va pas

entrer tout de suite... Les concierges vont lui dire que c'est une

maison inhabitée, que le propriétaire est en voyage.

Dans son trouble, Simone trahissait sa connaissance de la consigne—qui

devait être restée la même. Gisèle, emportée par une fureur inouïe, ne

remarqua pas ce détail.

—Ah! le lâche!... le lâche!... criait-elle, en serrant les poings, en

grinçant des dents... Non, je ne l'aurais jamais cru!... Le lâche!...

Ce ne fut pas la seule injure qui monta aux lèvres de sphinx: elles en

prononcèrent d'autres, et des plus basses, que cette jolie Parisienne,

à visage de princesse barbare, hurlait dans un incroyable débordement

de rage, de haine et d'insulte.

—Mon Dieu! qu'y a-t-il? Laisse-moi voir, dit Simone terrifiée.

Car Gisèle, se rabattant vers le milieu de la pièce, l'entraînait sans

lui avoir donné le temps de s'approcher de la fenêtre.

—Non, non!... Viens!... Sauve-moi!... Oh! sauve-moi, Simone!...—Et

la voix cassée de fureur devenait sanglotante et plaintive.—Je suis

perdue!... Perdue!... Ma chérie... Invente quelque chose!... Ah!

sauve-moi!...

Il était bien tard à présent... Car un rapide coup d'œil de Mme

Mervil vers la fenêtre lui permit d'entrevoir le concierge ouvrant

toute grande la grille, derrière laquelle elle distingua la stature

corpulente et le visage de Chambertier. Alors elle crut deviner d'où

venait l'indignation folle de Gisèle: sans doute le mari avait payé ou

menacé ce portier de façon telle que le misérable homme consentait à

l'introduire. Et quelque menaçante évidence avait dû montrer à la femme

coupable que c'était bien son châtiment qui, maintenant, entrait par

cette grille.

—Je te dis que je suis perdue!... Sauve-moi!...

Toutes deux se trouvaient maintenant dans le corridor. Et là, comme

un éclair, la même pensée les frappa. Simone pouvait se substituer à

Gisèle!...

Mme Chambertier, d'un geste à la fois de violence et de supplication,

poussa son amie vers la chambre où se trouvait Jean. Déjà même, elle

lui enlevait son chapeau, elle cherchait à lui dénouer les cheveux.

Simone eut une révolte. «Oh!...» Elle donnerait bien sa vie, si l'on

voulait. Son honneur, non!... Oh! pas cela, pas cette honte!

Mais on entendit des pas d'homme sur les dalles de la vérandah, puis

le bruit des clefs que le concierge essayait dans la porte extérieure,

tâtonnant, voulant gagner du temps. Et une si mortelle frayeur se

peignit dans les yeux de Gisèle, que Simone, songeant à la scène

sanglante, jeta son amie vers l'escalier, et se précipita elle-même

dans la chambre, où, jadis, elle s'était donnée à Jean.

Elle n'eut pas même à en ouvrir la porte. M. d'Espayrac, averti par

la femme du concierge,—qui avait tourné la maison,—s'élançait dans le

corridor, éperdu d'inquiétude pour Gisèle. Il reçut Simone presque dans

ses bras, et, comme elle le repoussait dans la chambre, il la lâcha,

puis recula, stupéfait.

Tout à l'heure, il n'avait pas reconnu, dans les chuchotements, la

voix de Mme Mervil, et, ne s'étonnant plus des idées baroques de

Gisèle, il s'était mis à lire sans impatience, croyant qu'elle s'était

fait apporter, qu'elle essayait peut-être, un déshabillé nouveau, et

qu'elle se réservait de lui en donner la surprise.

Maintenant il regardait Simone arracher ses gants, défaire ses cheveux,

dont la fine soie blonde glissa et moussa jusqu'à la taille. En même

temps elle murmurait, sans le regarder, le visage brûlé d'une rougeur:

«C'est moi... n'est-ce pas?... Voilà son mari... Donc c'est moi...»

Les pas maintenant retentissaient dans le corridor vide. Et le

concierge, toujours les égarant,—car il espérait que les amants se

sauveraient par la petite porte,—les conduisit pendant un instant de

chambre en chambre.

Et M. d'Espayrac était tellement bouleversé d'admiration, de respect

troublé, tellement honteux que Simone retrouvât leur petit sanctuaire

avec les mêmes meubles, les mêmes bibelots, et—elle l'aurait pu

croire—les mêmes fleurs disposées partout dans les mêmes vases, qu'il

ne pouvait que la regarder avec des yeux de repentir et de confusion,

sans songer à faire un mouvement.

—Ah! dit-elle, ouvrez-lui donc... puisqu'il faut qu'il entre. Il serait

capable de monter... Et Gisèle est en haut.

D'Espayrac sortit dans le corridor. Mais, tout de suite, elle entendit

éclater sa voix en paroles d'une violence qui la surprirent. C'était

la même insultante indignation de Gisèle tout à l'heure. Et Simone

commença de trouver excessif ce mépris qu'on croyait devoir ajouter

aux outrages secrets et aux mensonges dont on bernait ce malheureux

mari. Cela l'étonnait de d'Espayrac. Mais un mot allait lui faire tout

comprendre,—un mot qui lui ternirait son dévouement, qui lui en ôterait

la nécessité tragique, n'y laissant que la grotesque trivialité d'une

scène de vaudeville, et lui donnant à savourer sans compensation toute

l'amertume et tout le dégoût de l'ignoble aventure.

—Un goujat!... Oui, monsieur, un pur et simple goujat, disait

d'Espayrac. Et vous allez être forcé d'en convenir vous-même devant M.

le commissaire de police, en lui affirmant, comme vous devrez le faire,

que ce n'est pas votre femme qui se trouve ici avec moi.

«Le commissaire de police!...» pensa Simone, «Il est venu avec le

commissaire de police! Voilà donc comment se venge un Chambertier!...»

Alors, elle comprit la rage et l'effroi de Gisèle. Ce commissaire de

police, que celle-ci avait vu, sans doute, montrant le bout de son

écharpe au concierge, avec le: «Au nom de la loi» qui avait fait ouvrir

la grille, c'était la constatation de son adultère, le ridicule et

la honte, le divorce prononcé contre elle, l'impossibilité légale

d'épouser son complice, sa déchéance comme mondaine, et, pour l'avenir,

la pauvreté avec l'oubli, ou le luxe avec le scandale. C'était, pour la

fière Gisèle, le vrai châtiment,—Chambertier s'en doutait peut-être,—le

châtiment pire que la mort, et qui l'avait affolée bien plus que si

elle avait vu son mari pénétrer de force dans la maison, la furie du

meurtre aux yeux et le revolver au poing.

Quand Simone entendit rouvrir la porte de la chambre, elle se cacha le

visage dans ses mains, pensant que ses cheveux et sa taille suffiraient

à justifier Gisèle sans qu'elle eût besoin de se laisser reconnaître.

Et, de fait, le commissaire de police de Meudon resta parfaitement

ignorant de ses traits. Mais, à l'exclamation de Chambertier, elle

ne put garder l'illusion que celui-ci eût hésité seulement sur sa

personnalité. D'ailleurs, le gros homme ne la regarda pas deux fois et

s'enfuit au plus vite. Il était plus convaincu de l'innocence de sa

femme, ayant trouvé là Mme Mervil, que s'il avait tenu Gisèle sous clef

dans leur chambre nuptiale depuis le jour de leur mariage. Une liaison

entre Simone et M. d'Espayrac, le collaborateur de Mervil, voilà qui

était vraisemblable, naturel, il pouvait même dire fatal! Comment

n'avait-il pas deviné cela plus tôt! Ah! c'est que cette délicieuse

petite Mme Mervil, avec son visage de suave et immatérielle madone

échappée aux pinceaux des Primitifs, trompait divinement bien son

monde. Désormais, Chambertier ferait attention que sa chère Gisèle la

fréquentât de moins en moins.

—Monsieur, criait d'Espayrac dans le corridor, si vous croyez que

vous aurez pu venir surprendre une femme chez moi et que vous ne m'en

rendrez pas raison, vous vous trompez. Je vous y forcerai parbleu bien!

Un monsieur si respectueux de la loi ne doit pas se permettre un duel

pour peu de chose, mais prenez seulement la peine de m'indiquer le

nombre de coups de pied au derrière qu'il faudra que je vous applique

pour vous y décider.

—Monsieur, disait le commissaire, tout en filant, les épaules

arrondies, excusez... Je regrette... C'est un malentendu.

D'Espayrac les laissa, rentra comme on se sauve; il avait trop peur

de lui-même, tant il se sentait emporté par l'envie d'assommer

Chambertier. Ah! ce n'était pas pour Gisèle qu'il tremblait ainsi

de souffrance et de colère! Il n'y pensait plus, à Gisèle! Il avait

oublié qu'elle existait là-haut, blottie dans quelque armoire. Mais

une telle humiliation pour Simone!... Quand il l'avait vue, là, tout

à l'heure, dans cette chambre où il l'avait tant aimée, dans cette

chambre où il l'avait trahie, prendre sur elle, si simplement, la

honte de l'autre, et défaire ses cheveux blonds pour mieux avoir l'air

de la pécheresse,—elle!... elle, la petite sainte, la petite âme à

peine vêtue de chair des vieux maîtres flamands, et, mieux encore, la

Parisienne affinée, aux fiertés si délicates,—ah! il avait compris tout

ce que, dans son cœur à lui, elle avait laissé de passion nostalgique

et d'inexprimés regrets.

Il vint la retrouver, ne sachant toutefois que lui dire.

Simone avait de nouveau tordu sur sa nuque l'écheveau de soie pâle

de ses cheveux; elle avait piqué par-dessus sa mignonne capote; elle

mettait ses gants.

Jean tomba à genoux devant elle, prit le bas de sa robe, en baisa le

bord.

Elle retira l'étoffe avec irritation, et fit un mouvement pour sortir.

Il voulut l'en empêcher, il balbutia quelque chose.

—Et l'autre, là-haut?... dit-elle, avec un petit coup de tête d'un

indicible mépris. Vous l'oubliez?... Voyons, monsieur, laissez-moi

partir... La comédie est finie, je pense; vous n'avez pas d'autre rôle

à m'y donner.

Le cinglement des mots et de la voix fut tel que les yeux de Jean

battirent et se mouillèrent. Il sentit cette femme outrée, écœurée,

au delà de tout apaisement, de toute guérison, de tout pardon. Il

s'écarta, s'inclina d'un geste d'infini respect.

Simone passa devant lui comme devant une chose inerte, les prunelles

mortes, sans un salut.

Puis elle sortit de la maison, traversa le potager, franchit la

porte... la petite porte verte qu'elle connaissait si bien.

Justice de femme · 第 29 / 33 题