XV

Des mois s'écoulèrent,—mois heureux pour Simone, mois remplis

d'une douceur profonde, telle que jamais elle n'en avait connu.

Certes, les premiers temps de son mariage n'évoquaient en elle que

des souvenirs de félicité. Mais alors, n'ayant pas souffert, ne

connaissant pas les pièges abominables où nous prend et nous meurtrit

la vie, elle avait au cœur une espérance illimitée qui dépassait et

diminuait les réalités les meilleures. Maintenant, au contraire,

le sentiment de son imprudence et de sa faute, la conscience d'un

amoindrissement d'elle-même et celle des risques courus, puis, parfois,

les tressaillements encore douloureux de ses récentes blessures,

accroissaient infiniment le prix de ses joies.

D'ailleurs l'attrait de l'avenir, dont s'était aveuglée sa jeunesse,

perdait pour elle de cette intensité qui rend trop longs les meilleurs

et les plus rapides de nos jours. Simone avait trente ans. Elle

atteignait cette période de la vie où la femme commence à mieux

savourer les heures, et où déjà l'inquiétude la prend à les sentir

couler si vite. Elle ne voulait plus se laisser souffrir d'aucune

chimère. Elle s'installait à présent dans son bonheur avec une

tranquillité résolue. Et ce bonheur était tel qu'il pouvait défier même

les pièges de sa fine imagination.

La célébrité, la fortune, prêtaient au petit hôtel de la rue Ampère

un peu du prestige qu'ont les royales demeures; les passants le

considéraient et retournaient la tête pour voir encore les étroites

fenêtres à vitraux; beaucoup de visiteurs sentaient leur cœur battre

en touchant la sonnette, inquiets de savoir s'ils seraient reçus par

«le maître». Dans l'atmosphère nouvelle de son très grand succès,

Mervil sentait un peu se calmer sa défiance de lui-même,—cette vipère

que certains artistes portent en eux, sifflante et glacée, jusqu'à

la tombe, au milieu même de leur gloire. Aussi la nervosité de son

caractère se détendait; l'ironie lui montait moins souvent aux lèvres;

il accueillait plus franchement les privilèges de sa destinée, et tout

son entourage s'épanouissait à présent dans la chaleur de sa bonté

naturelle. Mais personne autant que Simone ne s'émerveillait, ne

s'attendrissait de cette bonté.

Cependant le petit Hugues sortait de la vie végétative propre à la

toute première enfance. Il devenait le petit animal humain, gazouilleur

et joli, que l'on commence à mettre en robes courtes, et dont les pieds

remuants se chaussent de minuscules souliers vernis, encore inutiles

d'ailleurs. Ses traits s'affirmaient, se dégageaient de l'ébauche

indécise, promettaient de la finesse et de la régularité. Sur son crâne

rose, une impalpable soie blonde, presque blanche, s'arrondissait en

bouclettes, et derrière l'ourlet délicat de ses lèvres, des dents

menues pointaient en gouttes laiteuses. Mais, pour l'adoration de

ses parents, ses yeux surpassaient toutes les autres merveilles. Ils

paraissaient immenses dans ce visage de poupée, et leur perpétuelle

admiration ravie éclairait la maison d'une lueur d'astres.

—Je t'assure qu'ils seront bleus, disait chaque jour Mervil à Simone.

—Quelle idée! s'écriait-elle. Personne dans la famille ne les a de

cette couleur. Moi je suis seule à les avoir clairs, et encore les

miens sont gris. Mais tous les petits enfants ont d'abord les yeux de

ce bleu incertain. Ça change vers huit ou dix mois. Hugues a tes yeux,

c'est frappant. Tu verras qu'ils deviendront très noirs.

Un matin, comme Roger faisait sauter son fils sur ses bras, il

s'arrêta tout à coup, et, portant le bébé dans le plein jour de la

fenêtre, il s'écria:

—Oh! c'est un peu fort!

Puis s'adressant à la nourrice:

—Nounou, venez voir ici. Peut-on soutenir que cet enfant n'a pas les

yeux bleus?

La brave femme convint que c'était difficile. A ce moment Simone

entrait dans la chambre.

—Ils sont bleus, répétait Mervil. D'un bleu très pur, mais très foncé.

Tiens, veux-tu que je te dise, Simone: je ne connais qu'une seule

personne qui ait des yeux de cette nuance-là. C'est Jean d'Espayrac.

Non, mais c'est drôle, tu sais... Bébé a tout à fait les yeux de Jean.

Au milieu de sa paix reconquise et de son bonheur, cette parole frappa

Mme Mervil comme le coup imprévu d'une arme effroyablement pénétrante

et cruelle. D'un geste involontaire, elle porta la main à son cœur,

comme si le coup l'eût déchirée là. Et elle ne trouvait pas un mot à

dire, abasourdie, terrifiée.

Pourtant Roger, ne remarquant rien, très à l'aise, plaisantait.

—Il n'a pas mal choisi, le petit bonhomme. Les yeux de Jean sont les

plus beaux que je connaisse. Ma foi, je trouverais ça très bien qu'il

eût des yeux comme Jean.

Il posa son fils entre les bras de la nourrice, et, venant tirer

gentiment l'oreille de sa femme:

—Ah! madame, je vous y prends. Vous aurez trop regardé les prunelles

saphir du beau d'Espayrac. Je lui conterai ça à notre ami Jean.

—Oh! je t'en supplie!... s'écria-t-elle.

Et ce fut un tel cri d'angoisse, qu'effrayée par l'altération de sa

propre voix, Simone reprit en essayant de sourire:

—Entre nous, c'est très bien, mais avec ce jeune homme, des

plaisanteries pareilles...

—Petite prude! dit son mari. Enfin, c'est bon. Si vous promettez de ne

plus recommencer, on n'en parlera pas.

Et il l'embrassa,—tellement tourné ce matin-là à la drôlerie et à la

joie qu'il ne sentit pas, sous sa lèvre, la joue de Simone froide et

rigide comme de la glace.

Pendant les jours qui suivirent, lorsque Mme Mervil se trouvait

seule près de son fils, elle épiait les yeux de l'enfant, avec une

attention anxieuse, obstinée, sans pouvoir penser à autre chose qu'à

ces prunelles, d'une transparence de pierre précieuse, dont le bleu

semblait devenir d'heure en heure plus profond. Parfois, comme prise de

l'espoir qu'elles eussent changé de nuance sous les paupières closes

par le sommeil, la jeune mère éveillait le bébé dans son berceau et

guettait, haletante, le soulèvement des longs cils foncés. Mais, devant

son mari, Simone évitait de contempler Hugues; puis, si elle voyait

Mervil poser sur lui un regard prolongé, elle s'emparait du petit

garçon, l'excitait, le faisait jouer, ou l'emportait auprès de sa

nourrice.

Toutefois d'autres semaines, puis d'autres mois passèrent, et, à la

longue, cette crise atroce de doute et de crainte s'apaisa pour Simone,

comme s'étaient apaisés son coupable amour et ses remords. L'habitude

vint à tous de voir les yeux bleus de Hugues. Nul ne les remarqua plus.

Aucune comparaison nouvelle ne fut établie entre ces yeux d'enfant

et ceux de M. d'Espayrac. Et, une fois de plus, l'accoutumance et

l'illusion—ces baumes éternels du cœur—engourdirent, puis dissipèrent

chez Simone le poison des cuisantes pensées.

Comme elle n'alla pas beaucoup dans le monde, cet hiver, et qu'elle ne

reçut point, elle ne rencontra que rarement Gisèle et M. d'Espayrac.

Déjà, du reste, elle pouvait les apercevoir, l'un ou l'autre, même

à l'improviste, sans cet élancement de douleur qui naguère, à leur

premier aspect, lui cassait les jambes et lui pâlissait le visage. Le

poète écrivait un libretto pour Mervil. Mais ce travail avançait avec

lenteur, et M. d'Espayrac—volontairement sans doute—oubliait de plus en

plus le chemin de la rue Ampère. Quant à Mme Chambertier, plus lancée

que jamais, perdue dans un tourbillon d'occupations folles, comment

eût-elle trouvé le temps de venir voir son amie? Tous les matins elle

conduisait au Bois; même elle se remettait à l'équitation, annonçant le

projet de se montrer prochainement dans l'allée des Poteaux, seule et

suivie d'un groom, ce que se permettent à peine quelques très grandes

dames, en dehors des écuyères et des cocottes: c'était d'un «chic»

hardi et exceptionnel qui la tentait. L'après-midi elle avait, avec les

couturiers en vogue, des conférences d'où sortaient des chefs-d'œuvre

de toilette, reproduits par les journaux d'illustration artistique et

mondaine. Puis, à cinq heures, il lui fallait être de retour dans son

immense hôtel du boulevard Haussmann, pour présider son _five o'clock_.

Et, le soir, c'étaient les dîners, les premières représentations,

les bals. Si bien qu'avec les heures réservées à ses rendez-vous

d'amour, c'est à peine si elle pouvait suffire aux visites officielles,

indispensables. Une furie de mouvement, d'éclat, de vie à outrance,

l'avait prise depuis que la langueur inquiète de ses sens et de son

esprit se trouvait secouée, dissipée par les réalités de la passion.

D'ailleurs elle s'affichait. Sa liaison avec M. d'Espayrac n'était plus

guère inconnue que de l'aveugle Chambertier. Même, comme la chronique

scandaleuse avait épuisé ce thème, on lui prêtait d'autres amants.

Jean, qui, fort ombrageux au sujet de ses maîtresses, prenait grand

souci de leur réputation, avait d'abord entouré celle-ci d'égards et

de mystère. Quand il s'aperçut des inconséquences qu'elle commettait,

sa délicatesse en fut froissée. Il lui en fit des reproches, et même

lui montra un certain mépris, lui parla durement. Elle s'emporta, lui

répondit par des bravades. Mais elle avait des colères si pleines

de séduction, avec l'ombre noyée de ses longs yeux, le dédain de sa

bouche, les ondulations de couleuvre tordant et redressant son buste

souple, que d'Espayrac, aussitôt, perdait le fil de son discours.

Alors Gisèle triomphait, le croyait vaincu. Il n'était qu'enivré. Aux

heures de réflexion froide, un fugace dégoût lui montait aux lèvres.

Peu à peu, il en vint à la considérer, à la traiter même comme une

courtisane. Dans son inexpérience, Gisèle en fut ravie; elle crut,

parce qu'il la respectait moins, qu'il l'aimait davantage. Mais M.

d'Espayrac avait trop d'élégance dans l'âme pour goûter des sentiments

et des façons de fille chez une femme du monde, une femme dont il

voulait se croire le premier, le seul amant. Elle le heurta, l'énerva

par ses manques de tact, de mesure, de pudeur. Devant lui, comme jadis

devant Simone, elle parlait de ses droits à l'adultère, se moquait

du mariage, ridiculisait Chambertier. D'Espayrac trouva cela d'un

ton détestable. Un tel défaut de tenue morale lui répugnait comme

des défauts de tenue physique: il se sentait aussi choqué que si sa

maîtresse se fût montrée à lui les mains mal soignées, ou vêtue, sous

la merveille de ses toilettes, d'une lingerie grossière. D'ailleurs, la

satiété accomplissait chez lui cette œuvre d'enlisement où, peu à peu,

les plus vifs désirs humains s'anéantissent, disparaissent. Si bien

que, malgré la beauté de cette créature de passion, moins d'un an après

sa conquête il commençait à se détacher d'elle.

* * * * *

Un matin, comme Simone était à sa toilette, sa femme de chambre vint

lui dire qu'une dame demandait instamment à lui parler. Quelle dame?

La domestique, nouvelle dans la maison, ne la connaissait pas. C'était

quelque solliciteuse, et Mme Mervil, obligée de se défendre sans cesse

contre les importunités de ces sortes de personnes, allait la faire

congédier, lorsque la femme de chambre expliqua qu'elle était fort bien

mise et qu'elle avait l'air bien comme il faut; que, d'ailleurs, elle

avait une voiture à la porte.

—Alors, dit Simone intriguée, donnez-moi ma robe de chambre.

En bas, dans le petit salon, elle poussa un cri de surprise en

reconnaissant Mme Chambertier, la mère, la vieille dame qu'on ne voyait

guère à Paris, car elle passait l'hiver dans son château de Provence et

l'été en Suisse.

—Vous, chère madame!... Je vous croyais encore à Hyères. Et pourquoi

ne pas dire votre nom? J'ai failli ne pas vous recevoir.

—Je l'aurais dit au dernier moment, s'il avait fallu, répondit Mme

Chambertier. J'aime mieux qu'on ne sache pas que je suis venue ici, le

matin, pour vous parler de choses graves.

—Des choses graves!...

Une appréhension serra la gorge de Simone. En même temps elle vit sur

le visage de la vieille dame un air de tristesse et de rigidité qu'elle

n'avait pas remarqué tout d'abord.

—Ma chère petite, commença Mme Chambertier, je viens au nom de l'amitié

qui vous lie à ma belle-fille... Je viens faire appel à votre loyauté,

à votre bon cœur...

Tout en parlant, elle sortait un petit portefeuille, l'ouvrait, en

tirait un papier plié, qu'elle tendit à Mme Mervil.

—Connaissez-vous cette écriture?

La stupeur élargit les yeux de Simone. Dès le premier coup d'œil, elle

distingua l'écriture de Jean. Et toutes ses idées se confondirent,

toute sa raison chavira dans la folle peur qui la saisit. Rien

de logique ne lui vint à la tête. Évidemment Mme Chambertier lui

rapportait un des billets d'amour de M. d'Espayrac, écrit à elle,

Simone, et retrouvé Dieu savait où. Elle ne réfléchit pas qu'elle

les avait détruits tous, elle ne pensa pas à Gisèle... Elle n'eut

dans le cœur et dans l'esprit que la convulsion de son épouvante...

l'épouvante atroce du criminel qui sent la main du gendarme s'abattre

sur son épaule. Oh! les fruits d'angoisse et de honte qu'engendrait

sa misérable faute!... Cependant, comme Mme Chambertier répétait sa

question d'une voix sévère, Simone, malgré la rougeur violente dont

elle sentait le feu sur son visage, tâcha de feindre l'étonnement,

voulut nier:

—Cette écriture?... Non... Non, je ne connais pas.

—Pourtant, dit la vieille dame avec un sourire d'incrédulité, vous avez

dû la voir bien souvent.

Cette ironie acheva d'écraser la malheureuse Mme Mervil. Aussi fut-elle

un moment à se remettre, ne saisissant pas tout de suite d'où lui

venait la délivrance, lorsque Mme Chambertier ajouta:

—Oui, vous avez dû la voir souvent, dans les mains de votre mari,

puisque M. d'Espayrac a été son collaborateur, et que c'est l'écriture

de M. d'Espayrac.

Simone se taisait, incapable de trouver une pensée, de formuler un mot.

—Ma chère enfant, reprit la vieille dame en posant une main sur la

sienne, votre rougeur me montre que vous êtes au courant de tout...

Ici Mme Chambertier hésita, baissa la voix:

—Vous devez savoir que Gisèle est la maîtresse de ce jeune homme.

Alors ce fut un coup de lumière. «Mais, mon Dieu!» pensa Simone, «ma

lâche frayeur pour moi-même m'a fait trahir ma pauvre amie. C'est à ses

dépens que mon embarras s'explique. Oh! comme je m'en veux! Comme je

m'en veux!»

Elle essaya de défendre Gisèle. «Savoir une chose pareille! Non, elle

ne le savait pas, car cela n'existait pas, elle ne le croirait jamais!»

Et Simone mentit avec abondance, avec éloquence, et—à mesure qu'elle

parlait—presque avec sincérité.

—Nous perdons notre temps, dit avec douceur la vieille Mme Chambertier.

Si vous ne le saviez pas, je vais vous l'apprendre. Lisez cette lettre.

—Je ne veux pas lire... Je ne veux pas savoir.

—C'est dans l'intérêt de Gisèle. Je suis venue à vous, ma chère Simone,

comme à sa meilleure—je veux dire, à sa seule—amie (car je n'appelle

pas «ses amies» les envieuses poupées qu'elle fréquente). Vous avez

de l'influence sur elle. Et vous possédez tant de sagesse, tant de

raison! Je n'avertirai pas mon fils... Mais il faut qu'à nous deux

nous fassions cesser ce scandale, nous empêchions un malheur. Ce n'est

pas moi, vous le comprenez bien, qui puis parler de _cela_ avec ma

belle-fille.

Simone donc prit la lettre, la lut. Et elle y reconnut les expressions

de Jean, les phrases amoureuses de Jean, ses mots câlins comme des

caresses, avec quelque chose de plus ardemment sensuel qui lui fit

mal. Il fallait donc que le destin lui mît ceci sous les yeux! Quand

aurait-elle fini de monter son calvaire?—Hélas! elle n'était pas au

bout.—Ce fut avec un gémissement de douleur qu'elle rendit la lettre à

Mme Chambertier.

—N'est-ce pas que c'est ignoble... monstrueux? dit la vieille dame.

Elle a de la chance, la misérable, que cette lettre soit tombée dans

mes mains et non dans celles de son mari! Mon fils aurait tout massacré.

Cette transformation du bon Chambertier en un justicier sanglant parut

tellement inadmissible à Simone qu'elle eut un geste de surprise et de

protestation.

—Je vous dis que mon fils les tuerait, reprit la vieille dame. Et

voulez-vous savoir pourquoi? Ce ne serait pas par férocité, ni pour

faire le héros de roman, ni peut-être par jalousie seule—bien qu'il

soit très épris et très jaloux de son monstre de femme.—Non, ce

serait, dans le coup foudroyant de la surprise, quelque chose—comment

vous dirai-je?—quelque chose en lui qui le pousserait à tuer, parce

que c'est comme ça, dans l'air, dans le sang, parce qu'on doit tuer

la femme qui vous trompe, ou son amant, ou les deux; qu'on l'a fait

autour de nous, dans notre pays, dans notre milieu. Et justement,

comme Édouard est doux, un peu routinier, n'est-ce pas? sans idées

très personnelles, il suivrait, au premier moment, les notions qu'il a

en lui, toutes formées, faute d'initiative pour leur substituer autre

chose.

—Mon Dieu!... dit Simone impressionnée. Mais que pensez-vous donc que

je puisse faire, madame?

La vieille Mme Chambertier supposait qu'elle pourrait avertir, effrayer

Gisèle, et aussi lui faire de la morale, la rappeler au sentiment de

ses devoirs.—«J'essaierai,» murmura Simone, que remuaient ce chagrin

maternel si sincère et les révoltes, l'indignation de cette antique

honnêteté. Au fond, sachant bien qu'on ne détourne pas avec des

paroles le cours d'une passion chez une femme comme son amie, elle se

promettait de lui conseiller surtout la plus extrême prudence.

Gisèle, qu'elle vit le jour même, prit fort légèrement l'anecdote, et

plus légèrement encore les avis que Simone crut devoir y ajouter. Elle

se moqua de sa belle-mère, puis fut prise d'un accès de fou rire à

l'idée de Chambertier surgissant le revolver à la main pour la mettre à

mort ainsi que son amant.

—Pauvre Édouard!... Lui, me tuer! Mais je lui dirais que je ne donne

des rendez-vous à Jean que pour l'aider à trouver ses rimes... Il

serait trop content de me croire. Il m'aime comme un imbécile. C'est ce

qui est exaspérant.

—Oh! dit Simone, je ne peux pas t'entendre parler comme cela de ce

pauvre homme. Tu le trompes... N'est-ce pas assez?

—C'est qu'il me gêne avec son aveuglement. Ah! elle est loin de compte,

ma charmante belle-mère, si elle croit que je me cache de lui. Mais

je laisse traîner mes lettres exprès!... C'est stupéfiant qu'il ne

s'aperçoive de rien!

—Comment? fit Simone. Tu veux que ton mari sache!... Pourquoi?... Je ne

te comprends pas.

Gisèle haussa les épaules, comme dédaignant de s'expliquer. Puis,

tout à coup, elle éclata. Certainement, elle voulait que Chambertier

vît clair; et, s'il n'ouvrait pas les yeux, elle finirait par tout

lui dire. Elle en avait assez de remorquer ce gros homme ridicule. Et

maintenant surtout que la belle-mère se mêlait de faire de la morale.

Ah! mon Dieu, quelle existence!

—Qu'est-ce que tu espères donc? demanda son amie. Le divorce?

—Tout juste. Jean est libre.

Simone eut une exclamation troublée:

—Tu crois qu'il t'épouserait?

—Lui? Mais il se traînerait à genoux pour me le demander.

—En es-tu sûre? M. d'Espayrac, avec ses traditions de race, épouser une

femme divorcée!...

—Oui, si cette femme c'est moi, certifia Gisèle avec la plus insolente

assurance.

—Alors, raison de plus pour cacher ta liaison. La loi ne te permettrait

pas d'épouser ton complice.

—Bah! Chambertier est si bonasse! Je lui persuaderai que c'est

chevaleresque et distingué de faire prononcer le divorce contre lui.

Simone regarda son amie, cherchant sur ce visage—aux yeux et aux

lèvres de mystère, tels que les yeux et les lèvres des sphinx—une

rougeur, une trace d'embarras, après un pareil aveu. Elle n'y vit

qu'un sourire de malice amusée, la confiance de Gisèle en sa beauté de

magicienne, et, pour le reste, la plus parfaite inconscience. «Est-ce

donc vrai,» pensa Mme Mervil, «ce que j'ai entendu dire je ne sais où,

que les femmes sont absolument dépourvues de tout sens moral? Mais moi

cependant qui ai voulu faire mon devoir?... Hélas! j'ai peut-être suivi

tout bonnement quelque instinct secret, une répugnance de ma nature

pour la trahison et le mensonge. Au nom de quel principe absolu me

trouverais-je meilleure que Gisèle?»

Ainsi, malgré l'écœurement dont la soulevaient les intrigues de son

amie, malgré l'irritation que lui causait la seule idée de voir Gisèle

devenir Mme d'Espayrac, Simone continuait à subir vers la personne

et vers les amours de cette femme une sorte d'attirance perverse.

Curiosité?... Involontaire préoccupation de Jean? Peut-être espérance

inavouée de voir une autre trouver à son tour dans la faute les fruits

d'amertume qu'elle-même y avait recueillis. Par moments même, il lui

semblait que les âpres sentiments avec lesquels, depuis quelques mois,

elle songeait à Gisèle, augmentaient sa tendresse pour cette créature

de charme et de folie. Parfois, tout à coup, elle était prise du désir

de la voir, et elle sautait en voiture, elle pressait son cocher, pour

embrasser Gisèle deux minutes plus tôt, pour l'entendre lui chuchoter

près de l'oreille quelque extravagante confidence. Et ensuite, elle

se sentait troublée d'un vague remords, se demandant si, près de son

amie, elle ne venait pas alimenter un reste d'amour pour M. d'Espayrac,

ou du moins nourrir l'anxieux intérêt que lui inspiraient encore les

sentiments et les actions de cet homme.

Justice de femme · 第 28 / 33 题