Mervil n'avait jamais trompé sa femme. Du moins il ne croyait pas
l'avoir trompée lorsque—étant allé faire jouer une de ses opérettes
à Madrid—il avait accepté durant trois semaines les faveurs offertes
par une dugazon espagnole. Pour se persuader qu'il trompait Simone,
Roger Mervil aurait eu besoin de sentir son cœur et sa pensée, comme
sa chair, absorbés, possédés, satisfaits par une autre femme; il lui
eût fallu concevoir le désir de mettre dans sa vie, pour toujours, à
toute heure, une autre compagne que celle qui partageait sa maison,
ses affections, ses soucis, ses joies, ses habitudes. Tant qu'il
n'imaginait pas une autre femme à la place de la sienne; bien plus,
tant qu'il n'imaginait pas même l'avenir possible autrement que
traversé côte à côte avec cette chère créature, comment eût-il cru
la trahir? Comment eût-il cru seulement lui faire le moindre tort?
Ainsi que la plupart des hommes, il n'attachait aucune importance à
la passagère réalisation d'un caprice sensuel. Et si quelqu'un, à ce
sujet, eût prononcé devant lui les mots d'adultère et de trahison, il
n'aurait pu se retenir de hausser les épaules.
Toutefois il avait souvent—dans sa carrière d'homme de théâtre, où
les occasions le cherchaient—résisté à des tentations de ce genre.
Simplement par la crainte d'un hasard fâcheux, qui pouvait éveiller
chez Simone une jalousie, puérile peut-être, mais à coup sûr cruelle.
Et aussi par répugnance du mensonge à prononcer, du prétexte à
fabriquer, en face de cette limpidité, de cette confiance, qui
rendaient si beau le regard de sa jeune femme.
Aujourd'hui, Mervil, moins jeune et plus enfiévré de travail, était
plus que jamais à l'abri des aventures de coulisses. Toutefois,
moralement, il s'y sentait plus accessible: car des années de vie
parisienne et de sécurité conjugale avaient encore amoindri ses
scrupules, émoussé sa délicatesse. Vraiment il n'eût convenu avec
personne, et encore moins avec lui-même, qu'une heure passée dans
l'alcôve d'une actrice pût peser dans ses affections et dans sa
vie plus que l'action de savourer un bon cigare ou de humer un
sherry-cobbler. Désormais, s'il eût songé aux jalousies possibles de
Simone, c'eût été avec une nuance d'impatience, tant elles lui eussent
paru factices, conventionnelles, disproportionnées à une semblable
cause.
Mervil n'avait donc, à ses propres yeux, jamais trompé sa femme. Et,
certes, il eût juré qu'il ne la trompait pas ce soir—même lorsqu'il
montait en fiacre à côté de cette Netty Davidson, cette jolie juive
rousse aux yeux verts, née dans un effrayant bouge de la Cité, à
Londres, et qui, maintenant, non contente d'avoir à Paris un hôtel, des
chevaux et des diamants, voulait se lancer dans le grand art, et faire
entendre son grêle filet de voix sur la scène des FANTAISIES-LYRIQUES.
Ce qu'elle avait essayé de séductions sur Mervil, pour se faire donner
au moins la doublure d'un rôle, est inimaginable! Le compositeur ne
mettait plus les pieds au théâtre sans y rencontrer Netty. Elle y
avait, de temps à autre, chanté quelques répliques, et elle savait y
garder ses libres entrées à force de largesses envers le personnel.
Roger Mervil, qui ne voyait en elle qu'une cocotte prétentieuse, la
prit en grippe, l'écarta, la rudoya presque. Mais, un beau jour, dans
un corridor, comme elle le frôlait en minaudant, se plaignant et le
raillant à la fois de cette humeur farouche, l'amollissant d'une prière
humble, puis, tout à coup, le cinglant d'une parole moqueuse, il eut
la soudaine perception de tout l'attrait sensuel que dégageait cette
femme; un furieux désir d'elle s'empara de lui, le bouleversa tout
entier, en une seconde, avec tant de brusquerie et de violence qu'il
en fut ensuite stupéfait. Il lui saisit les bras, les lui meurtrit,
chercha de sa bouche le rire étincelant des lèvres pourprées, des dents
blanches...
Et Netty, avec une sourde exclamation de victoire, qui ressemblait à un
soupir de passion, l'entraîna dans une loge...
* * * * *
Mervil, très humilié, très vexé de sa défaite, avait dû tourmenter
Fournière et d'Espayrac pour qu'on fît étudier en double le rôle
d'_Ida_ par Netty Davidson. Il affectait de croire à son talent. Mais,
quand il l'entendit chanter, sans nuances, sans âme, presque sans
voix, devant les physionomies résignées ou ironiques du directeur et
du poète, il se sentit tellement exaspéré contre elle qu'il aurait
voulu la battre. Par bonheur, la cantatrice qui tenait effectivement
le rôle était d'une si belle santé, d'une si infatigable vaillance,
qu'on ne prévoyait pas avoir jamais besoin de la doublure. Puis la
beauté de Netty—cette beauté jeune, suggestive, matérielle—la sauverait
elle-même et sauverait la représentation du ridicule, s'il fallait
qu'elle parût devant le public.
Le coup de désir que Mervil avait éprouvé pour cette femme ne pouvait
tenir contre le supplice qu'elle infligeait à son sentiment d'artiste,
à sa vanité de compositeur, à ses oreilles de musicien. Il se montra
plus rude encore pour Netty après avoir succombé à la tentation de
ses frisons roux, de sa peau lactée, de son rouge rire provocateur,
de ses câlines façons de chatte. Les répétitions furent de durs
moments pour la pauvre fille. Pourtant cette bizarre ambitieuse tint
bon. La considération et la clientèle qu'elle acquit ainsi dans le
quart-de-monde où elle évoluait la consolèrent. D'ailleurs Mervil eut
encore parfois des défaillances... La dernière fut précisément celle
dont sa femme eut l'horrible surprise et la foudroyante vision.
C'était Netty Davidson que Simone, par la portière de son coupé, avait
vue sortir du théâtre côte à côte avec son mari. C'était l'équipage de
Netty Davidson qui avait arrêté le sien, et dans lequel Roger, sous ses
yeux, avait refusé de monter. Mervil, pour rien au monde, ne se fût
assis dans cette voiture de cocotte. Mais, quand le fiacre où il était
monté avec Netty se mit en marche, peu s'en fallut que Simone n'aperçût
le baiser dont aussitôt l'actrice dérida la bouche, maussadement
fermée, du compositeur.
Et maintenant, il était plus de minuit. Mervil s'était attardé à faire
souper Netty, malgré l'irritation et l'ennui mortel qu'il éprouvait
près de cette fille, dès après l'extinction de son fugace désir. Il
ne voulait pas rentrer chez lui trop tôt. Il préférait trouver Simone
endormie.
* * * * *
Simone ne dormait pas. Elle était couchée cependant. Accoudée dans
le large lit de milieu de leur jolie chambre, les yeux fixés droit
devant elle,—ses yeux d'un bleu-gris si fin et que le demi-jour de
la veilleuse faisait paraître noirs,—elle traversait l'heure la plus
étrange de sa vie. La plus étrange... mais, à sa grande stupeur, non
pas la plus douloureuse. Tout à l'heure, elle avait souffert... oui,
atrocement. Oh! ce retour dans la voiture, où elle collait sa bouche
contre le satin des accoudoirs, et où elle mordait l'étoffe pour ne pas
crier d'angoisse!... Et les lignes de ce télégramme, le mensonge du
nom de Fournière, de ce directeur que Roger n'avait pas même rencontré
aujourd'hui, qui n'avait pas paru de l'après-midi à son théâtre!...
Après avoir lu cela, elle était montée, la tête perdue, droit dans sa
chambre. Elle avait remis son chapeau, son manteau... Elle voulait
courir, s'en aller... Où?... Qu'importait!... Bien loin, là-bas...
quelque part où sa torture prendrait fin... Et, quand il reviendrait,
il trouverait la maison vide... Simone ouvrait la porte... Elle était
folle. Elle ne savait plus.
Mais soudain, dans l'escalier, des pas vifs, décidés... une voix
joyeuse:
—Mère, mère!... Tu ne viens pas dîner? Il y a des bouchées aux
crevettes!... Quelle chance, hein? des bouchées aux crevettes!
Et, comme elle avançait la tête, Simone aperçut Paulette qui, à
mi-hauteur de l'étage, son buste gamin renversé sur la rampe, tous ses
grands cheveux fauves pendant sur le vide, continuait à l'appeler en
faisant de la gymnastique.
—Tiens! dit l'enfant, tu as remis ton chapeau? Tu dînes donc en ville?
En deux bonds, la petite accourut. Sa mère la prit dans ses bras. Mais
l'étreinte fut si nerveuse et des larmes si précipitées tombèrent sur
le visage de Paulette, que celle-ci, presque effrayée, se débattit.
—Qu'est-ce que tu as, dis, mère? Oh! ne pleure pas comme ça!... Ne
pleure pas, je t'en prie!... Dis-moi ce qu'on t'a fait?
—Rien, oh! rien... Je n'ai rien.
—Rien?... Alors essuie ça, et puis ça, dit la petite en la caressant
avec son mouchoir. Et puis, faut rire maintenant. Allons, riez, mémé...
Riez, ma petite mémé chérie.
Simone souriait. Un tel soulagement lui venait, une telle détente,
dans l'attendrissement des larmes, sous les caresses de sa fille, que
c'était presque du bien-être.
Paulette, devant ce sourire, se mit à sauter, à pieds joints.
—Je savais bien que je te consolerais. Ah! on t'avait fait de la peine.
Les méchants!... On t'avait fait de la peine... Eh bien, faut t'en
ficher!
Et elle ajouta:
—Descends, mère, maintenant, veux-tu? Les bouchées aux crevettes vont
être toutes froides.
* * * * *
Trois heures plus tard, Simone souffrait surtout du souvenir de cette
souffrance. Elle ne se l'expliquait plus très bien. Elle avait honte de
cette angoisse aveugle, stupide, qui l'aurait jetée à la solitude noire
des rues désertes, à la fuite ridicule, à quelque coup de tête affolé.
Mais elle en voulait atrocement à son mari de lui avoir infligé cette
minute de démence, de déchirement, de torture humiliante, abominable.
Une rancune grandissait en elle; la colère parfois lui faisait crisper
ses petits poings sur la fine toile de ses draps. Son cœur avait crié
le premier: il n'avait crié qu'un instant; maintenant il se taisait.
C'était le tour de l'orgueil. Des curiosités lui venaient aussi. Des
curiosités singulières qui plissaient amèrement ses lèvres pâles en une
ombre de sourire. «Voilà donc la vie... Qu'est-ce qu'ils font ensemble
à cette heure?... Et moi, qu'est-ce que je ferai demain?...» Elle se
disait aussi: «Mon amour est mort, mort sur le coup.»
Et elle s'étonnait de ne pas sentir plus lourdement le poids de ce
cadavre. A force de réfléchir, elle s'avisa que, peut-être, la fin
de son amour n'avait pas été si brusque. Ce qu'il en restait au fond
d'elle-même, tout à l'heure encore, n'était peut-être qu'un fantôme à
peine palpitant, que peu de chose suffisait à faire évanouir, «Peu de
chose?...» Alors elle se demanda ce qu'elle aurait éprouvé, dans les
mêmes circonstances, quatre ans, six ans plus tôt. Elle comprit qu'elle
serait morte ou qu'elle aurait pardonné. Aujourd'hui, elle était sûre
qu'elle ne mourrait point... et qu'elle ne pardonnerait point.
Un fiacre roula dans le silence de cette vaste rue Ampère, dépourvue
de circulation. Il s'arrêta devant la maison. Simone entendit le bruit
à peine perceptible de la porte ouverte et doucement refermée. Puis on
monta si légèrement qu'aucun pas ne cria dans l'escalier. Et son cœur
eut un grand soubresaut, ses membres tremblèrent, quand Roger souleva
la portière et qu'il apparut devant elle.
Entre ses cils presque joints, le sein battant à soulever les draps,
Simone regarda son mari.
Il avait sa figure ordinaire.
Ce fut pour elle une surprise. Elle s'attendait à lui voir sur le
visage quelque signe nouveau, ou du moins inaperçu jusqu'alors, quelque
nuance de remords ou de triomphe, quelque rayonnement de volupté,
quelque reflet de ces caresses savantes de courtisane, qui sont la
superstition et l'épouvantement des jeunes épouses. Elle faisait
semblant de dormir pour mieux l'observer... Il avait simplement l'air
de mauvaise humeur. Après un rapide coup d'œil vers le lit pour
s'assurer qu'elle dormait,—coup d'œil dépourvu d'une inquiétude ou
d'un attendrissement particuliers,—Roger se déshabillait, avec les
mouvements à la fois précipités et las d'un homme qui en a fini avec
les corvées du jour et qui est pressé de s'étendre.
Devant cette simplicité des choses, Simone sentit ses grands
soulèvements d'âme tomber brusquement, comme des vagues affolées sur
lesquelles on jette un peu d'huile. Son désespoir et sa furie d'orgueil
s'émiettèrent en tout petits sentiments d'une âcreté corrosive et d'une
nauséabonde mesquinerie. Elle eût voulu crier à son mari des railleries
et des insultes. En elle-même, elle lui disait, les lèvres closes et
sous le suave masque rosé de son sommeil, mais avec des ricanements
intérieurs: «Ainsi c'est toi, toi que je vois déshabillé, grotesque,
avec ta maigreur et ta tête chauve, l'air déjà vieux, qui t'en vas te
faire caresser par des créatures... Mais tu ne t'aperçois donc pas
qu'elles veulent des rôles dans tes pièces et non pas ta personne?
Elles te disent peut-être que tu es beau... Et toi, tu le crois!...
Imbécile! Moi, au moins, je t'aimais pour ton cœur, pour ton talent...
Maintenant je te méprise, oui, je te méprise!... Et je te déteste!...»
Mervil, cependant, jetait ses vêtements au hasard; il lança, comme
d'habitude, ses manchettes au fond de la chaise longue. La familiarité
de ses gestes, cette absence de toute recherche et de toute réserve où
s'abandonne l'homme qui est seul ou qui est marié depuis un certain
temps, n'avait jamais comme ce soir exaspéré Simone.
«Auprès de cette fille, tout à l'heure, il faisait des grâces, je
parie...»
Elle se le représentait, avec une autre, plus ému, plus attentif,
plus dévot qu'il n'avait jamais été avec elle-même. Elle ne l'eût pas
imaginé rudoyant Netty Davidson. En son idée, ce que Mervil avait de
sec, de cassant dans le caractère, devait disparaître en les transports
d'un amour complet, inouï, du moment que cet amour était, non plus la
réalité possédée par elle, mais ce qu'il lui volait pour le donner à
une autre.
La fièvre amère qui la dévorait lui fit tant de mal qu'elle poussa un
soupir.
Roger venait de laisser tomber une bottine.
—Je t'ai réveillée? dit-il.
Elle ouvrit lentement ses jolis yeux avec une expression d'étonnement
et de douceur.
Son mari se pencha pour l'embrasser. Elle sortait d'elle-même,
croyait se contempler d'une distance infinie. Elle se disait: «Il
m'embrasse!... lui!... en revenant d'en embrasser une autre...» Et
il lui semblait que cela n'était pas vrai, qu'elle lisait un roman
ou qu'elle assistait à une scène de théâtre, que l'illusion pénible
s'effacerait tout à l'heure, et que tout serait de nouveau comme
auparavant.
Par instants, elle avait envie de crier: «Assez!... Assez!...» Car les
torturantes choses qui s'agitaient en elle passaient, revenaient, se
heurtaient, fuyaient pour revenir encore, avec une trépidation atroce.
Peut-être n'avait-elle pas beaucoup de chagrin... Cependant toute l'âme
lui faisait mal comme elle n'avait jamais eu mal.
Elle dit à Roger:
—Quelle heure est-il? Tu es resté bien tard avec M. Fournière... Il me
semble, du moins.
—Nous avions à causer... Un projet de pièce... Un scénario qu'il a...
Je ne sais de qui... J'ai oublié le nom de l'auteur... Il voulait
savoir si ça me tenterait d'écrire une partition là-dessus.
—C'est du théâtre que tu m'as envoyé le télégramme?
—Oui... Paulette a été sage?
—Oh! je crois bien... Pauvre petite chérie!
—C'est qu'elle ne l'est pas toujours.
—Où t'a-t-il fait dîner, M. Fournière? Chez lui, ou au restaurant?
—Au restaurant.
—Où ça?
—Près du boulevard... Tu ne connais pas... Dormons, veux-tu, mon petit
loup?
Mais elle voulait qu'il en dît davantage, qu'il s'enferrât dans son
mensonge, qu'il lui donnât l'affreuse certitude de la trahison, cette
certitude que jamais on n'accepte complètement, à moins qu'elle ne
crève les yeux.
—C'est tout de suite après la répétition qu'il t'a emmené, M. Fournière?
—Mais oui... Qu'est-ce qu'il y a d'extraordinaire? Nous avons vu
répéter, puis nous sommes sortis ensemble, voilà tout.
Il y eut un moment de silence et Simone dit encore:
—Comment s'appelle-t-elle, cette actrice qui double le rôle?
Mervil eut un petit rire gêné. Les questions l'irritaient; en même
temps le souvenir de Netty le crispa.
—Elle ne s'appelle pas... Ça n'existe pas... C'est une dinde assommante
que je voudrais au diable! Dormons, veux-tu?... Je suis éreinté ce
soir.
«Oh! comme il sait mentir!» pensa Simone, «Est-ce la première fois
seulement? Non, sans doute. Pauvre sotte que je suis! Moi qui n'ai
jamais douté d'une seule de ses paroles...»
V
Il n'y eut pas d'explication entre Simone et Roger. La jeune femme
n'avait plus assez d'amour pour ne point écouter son orgueil, qui lui
conseillait le silence. Elle ne fit de confidence à personne, pas même
à Gisèle. Rien, apparemment, ne fut changé, ni en elle-même, ni dans sa
vie. Pourtant il lui semblait qu'elle n'était plus la même créature,
qu'un abîme s'était ouvert, qu'une révolution s'était produite, qu'elle
était morte puis ressuscitée à une autre existence, ou bien qu'elle
ne s'était jamais connue jusqu'à présent. Parfois elle se demandait
comment un fait banal, et très personnel en tout cas, un fait qui ne
touchait qu'une catégorie spéciale de ses propres sentiments, avait pu
transformer à ses yeux tout l'univers. Elle ne jugeait plus rien, même
les très petites choses, sans que ce fait et son influence vinssent
modifier le point de vue où, d'instinct naturel, son esprit se fût
placé. La faculté de puérile généralisation particulière aux femmes
lui faisait maintenant soupçonner dans tous les actes, dans toutes
les paroles de son mari quelque principe de trahison, et lui faisait
voir dans tous les maris des traîtres de la même espèce. Elle cessa de
plaindre M. Chambertier, et elle se mit à jouer la coquette avec cet
homme qui ne lui plaisait point, pour pouvoir se dire en elle-même:
«Et lui aussi, lui qui a la plus jolie femme que je connaisse, et
qui prétend l'aimer à l'adoration, à la souffrance, si je prononçais
seulement un mot, il me ferait la plus brûlante déclaration...»
Maintenant elle approuvait les excentricités de Gisèle. Quand Mervil
lui reprochait de ne plus pouvoir se passer de cette amie un peu
compromettante, Simone s'écriait:
—En voilà une qui prend la vie du bon côté, et qui juge les hommes à
leur juste valeur! Ah! je voudrais bien avoir aussi peu de préjugés
qu'elle!
Paradoxe qui lui attirait une riposte sévère, et parfois brutale, de
son mari. Le compositeur n'avait jamais de colères violentes, mais
des accès de nervosité froide, qui, dans les querelles de ménage, lui
faisaient parfois dépasser la mesure, sans lui laisser l'excuse de
l'emportement. Il prononçait alors de blessantes paroles, que Simone,
autrefois, lui pardonnait au premier baiser, mais qui, désormais,
portaient toutes, et laissaient de cuisantes cicatrices.
C'est ainsi que la fêlure, fine comme celle dont parle le poète,
creusait en ce cœur de femme la «trace invisible et sûre» par où sa
tendresse, peu à peu, s'écoulerait jusqu'à la dernière goutte. Simone,
malgré ses boutades, malgré son scepticisme tout neuf, souffrait
profondément de cette meurtrissure cachée. Roger ne s'apercevait
de rien; ou, s'il entrevoyait quelque chose, il accablait soit de
sévérité, soit de ridicule, ce qu'il appelait, suivant le degré, du
«vague à l'âme», de «l'aigreur» ou des «crises de nerfs». Lui-même, le
plus nerveux des hommes, il se plaisait à reprocher aux femmes leurs
surexcitations ou leurs défaillances, et s'en prétendait à l'abri parce
qu'il manifestait les siennes autrement que par un flot de paroles
aiguës ou par des larmes.
Petits travers, petites injustices, que la droiture de son cœur et le
prestige de son talent effaçaient jadis aux yeux amoureux de Simone, et
qui, maintenant, prenaient, pour cette même Simone, d'insupportables
proportions. Et cependant, jamais Roger n'avait autant apprécié la
douceur profonde de l'union, de l'intimité, de l'amitié conjugales.
Jamais il n'avait autant compris que toutes ses chances de bonheur
tenaient entre les petites mains de cette pure Simone en qui il croyait
de toutes les forces de son âme. L'écœurement de sa courte liaison avec
Netty Davidson le ramenait à sa femme avec une plus dévote tendresse.
Un infini soulagement lui vint bientôt lorsque cette fille, lasse de
ses inutiles efforts pour atteindre à la scène, consentit à suivre
en Amérique un Péruvien laid comme un chimpanzé, mais d'une richesse
invraisemblable.
«A la bonne heure, m'en voilà débarrassé!» s'écria Mervil
intérieurement. «Ah! si jamais l'on m'y repince!...»
Tel était le souvenir que Simone imaginait si plein d'ivresse, et dont
elle était jalouse, d'une jalousie sourde, qui ne guérissait pas, qui
ne s'effaçait pas, et qui, jour à jour, continuait à lui égratigner le
cœur, à lui empoisonner la vie.
Si Mervil ne se doutait pas du secret travail qui changeait pour lui le
cœur de sa femme, quelqu'un s'en apercevait: c'était Jean d'Espayrac.
* * * * *
Un soir, tous trois causaient dans le fumoir du compositeur. Ils
avaient dîné ensemble, dans l'intimité, et la gouvernante anglaise
venait d'emmener Paulette.
—Elle devient ravissante, ta fille, tu sais, Mervil, dit Jean—qui se
leva pour lancer dans le feu une cigarette inachevée.
—Tu trouves? répliqua Roger. Pour moi, c'est un gamin. Je ne fais pas
plus attention à sa figure qu'à celle d'un garçon. Oui, c'est vrai, je
crois qu'elle ne sera pas mal. Elle a de beaux yeux.
—Oh! les yeux... reprit Jean. Et le reste! Elle aura une grâce, un
brio!... On en sera fou, de cette petite-là.
—Bah! dit Simone avec un soupir. Cela ne l'empêchera pas de souffrir
comme les autres, pauvre mignonne!
—Souffrir? Et pourquoi? fit Mervil d'un ton de surprise bourrue.
M. d'Espayrac ne s'étonna pas de l'exclamation de Simone. Elle révélait
un état d'âme qu'il pressentait trop bien depuis quelque temps. Mais
il se donna le plaisir de pousser un peu Mme Mervil, pour s'affirmer à
lui-même cet état d'âme, qui l'emplissait de vagues sympathies et de
précises espérances. Il prétendit que les hommes souffraient beaucoup
plus par les femmes que les femmes par les hommes. Sur ce texte, il
fit naître un de ces débats sans conclusion, qui amusent l'esprit en
irritant le cœur, et durant lesquels, sous la légèreté des phrases, on
sent gronder l'éternel conflit des sexes.
—Comment!... dit Simone. Les hommes se réservent la liberté de nous
tromper. Ils vont parfois jusqu'à nous le dire. En tout cas ils ne
se cachent point d'avoir aimé souvent avant de nous épouser. Et vous
prétendez que c'est nous qui les faisons souffrir!
Elle ajouta, non sans aigreur:
—Les coquines qu'ils fréquentent, peut-être... Mais ça, c'est bien
fait! Ils n'ont que ce qu'ils méritent. Et puis, nous ne parlons pas de
ces créatures-là. Ce ne sont pas des femmes.
—Et qu'est-ce que c'est donc? demanda Roger.
Les yeux clairs de Simone le toisèrent sans qu'elle répondît.
—Si ce ne sont pas des femmes, reprit Mervil, pourquoi vous en
montrez-vous toutes si férocement jalouses?
—Jalouses! Ah! non, par exemple. Seulement nous méprisons les hommes
qui nous quittent, nous, pour aller se faire bafouer par ces espèces-là.
—Oh! oh! ricana Mervil, ça se gâte. Mon pauvre Jean, nous allons en
entendre de dures.
—Toi peut-être, dit Jean. Mais moi, je ne rentre pas dans cette
catégorie. Je suis de l'avis de Mme Mervil. Je n'apprécie guère ce que
mon épicier peut avoir pour la même somme que moi.
—Bravo, monsieur! dit Simone avec un charmant sourire.
—Voyez-vous le malin! s'écria Mervil. Tu es très fort, tu sais.
—Non, ma parole! Je dis ce que je pense.
Il se pencha vers le compositeur, prononçant à mi-voix, mais assez haut
pour être entendu de Mme Mervil:
—Les promiscuités m'écœurent. Je ne voudrais pour rien au monde, par
exemple, me mettre dans une baignoire de ces établissements de bains
publics...
Mervil eut un ricanement d'incrédulité.
—Eh bien, et en voyage, comment fais-tu?
—Je trouve partout un seau d'eau, et comme j'emporte une grosse
éponge...
—Ah! oui, pour le bain... Mais... le reste?
—Je m'en passe. Mais je voyage si peu, ajouta d'Espayrac. Les lits et
les tables de hasard n'ont, je l'avoue, aucun charme pour moi.
Simone comprit fort bien ces phrases rapides, énoncées d'un ton à peine
assourdi. Les deux hommes, d'ailleurs, en avaient dit parfois de plus
fortes en sa présence, et elle ne s'effarouchait pas d'être traitée
un peu en camarade. Seulement, quand un sujet devenait scabreux, elle
s'abstenait de mettre son mot. Elle se taisait donc et regardait Jean.
Un immense plaisir lui venait de l'entendre exprimer des délicatesses
tellement rares chez un garçon de vingt-six ans. Elle ne doutait pas
qu'il ne fût sincère. Et il l'était en effet, surtout en ce moment.
Car on devient, à certaines heures, le personnage que l'on se croit.
Et Jean d'Espayrac n'éprouvait, en présence de Simone, que les plus
raffinés des sentiments dont il était capable.
Mervil, qui, ce soir, n'avait aucune raison de poser, ni devant
lui-même, ni devant sa femme ou son ami, conservait le désavantage
d'une candeur légèrement cynique, et, en outre, ne résistait pas au
désir de taquiner Simone. Depuis quelques jours, il devenait agressif,
parce qu'il la sentait sourdement hostile. Il développa donc la théorie
qu'il savait la plus exaspérante pour elle.
—Moi, dit-il, j'affirme que la trahison de l'homme n'est pas à comparer
à celle de la femme, ni dans le principe, ni dans les résultats. Un
mari peut adorer sa femme et s'oublier un soir dans une bonne fortune
de rencontre. Une femme, elle, ne se donne que lorsqu'elle aime, ou,
tout au moins, se persuade ensuite qu'elle est irrésistiblement éprise.
Pour se créer à elle-même une excuse, elle se crée une passion. Et
puis... il y a les conséquences.
—Les conséquences! reprit vivement Simone. Oui... l'enfant. Et
encore... Ce ne sont pas les enfants qui compliquent beaucoup de
nos jours les situations amoureuses. Nous en avons si peu, des
enfants! Mais la trahison du mari n'a-t-elle pas de conséquences? Ne
peut-elle pas désillusionner la femme, la désespérer, la pousser aux
représailles, devenir pour elle un ferment de douleur, de dépravation
peut-être?...
Mervil eut, de nouveau, son petit ricanement ironique.
—Ma chère, quand la femme se venge en se dépravant, comme tu dis,
c'est qu'elle n'a pas eu le temps de commencer la première. Les femmes
sont des êtres inférieurs, qui suivent leur instinct sans se laisser
influencer par les raisonnements ni par les circonstances. Quand
l'instinct est bon, elles nous aiment et se résignent à ce qu'elles ne
sauraient empêcher. Quand l'instinct est mauvais, elles nous trompent,
et nous tromperaient quand même. J'ajoute que, généralement, en ce cas,
elles nous trompent d'autant plus qu'elles sont plus sûres de nous.
Nous ne gagnerions rien à leur être fidèles.
—Vous l'entendez, monsieur d'Espayrac? dit Simone.
Le ton de la jeune femme eût fait réfléchir un mari moins confiant
ou moins maladroit que Roger Mervil. Mais celui-ci, comme tant
d'autres,—comme tous les autres,—superposait à la personnalité de
sa compagne une créature de sa fabrication, dont il croyait si bien
connaître tous les ressorts qu'il en perdait la faculté d'observer
les plus fins changements d'intonation dans cette voix ou de nuance
sur cette physionomie. Roger ne vit donc pas que Simone était pâle
d'indignation, pâle jusqu'aux lèvres, et il ne perçut pas que la
frivolité railleuse qu'elle venait de mettre dans sa question sonnait
faux.
Jean d'Espayrac—qui, pour être clairvoyant, possédait toutes les
raisons que le mari n'avait plus—éprouva jusqu'au fond de son être
la commotion de l'état nerveux qu'il découvrit chez Simone. La
trépidation contenue de colère secouant cette jolie femme qu'il avait
crue, jusqu'ici, plutôt inerte, indifférente, produisit, chez lui,
une commotion sensuelle, violente et aiguë comme un coup de fouet.
Brusquement il passa de la sentimentale attirance au désir passionné.
Cette frêle Parisienne blonde, ce «petit glaçon» des bonnes langues
mondaines, pouvait donc s'animer, vibrer ainsi? Parut-elle vraiment
différente d'elle-même ou ne fut-ce pas plutôt lui qui se découvrit au
cœur quelque chose de très inattendu? «Mais j'en suis fou!» pensa-t-il.
Et l'aveu, sans doute, passa dans ses yeux fixés sur elle, car Simone,
de blanche qu'elle était, devint toute rose, tandis que M. d'Espayrac
répondait simplement:
—Ne croyez donc pas votre mari, madame. Il ne pense pas un mot de ce
qu'il dit.
Un moment après, vers dix heures, le domestique apporta, pour M.
Mervil, quelques lettres sur un plateau. Roger demanda la permission de
les lire, et s'assit à une petite table, sous la lumière d'une lampe
minuscule, coiffée de son abat-jour en froufrou.
—Faites faire du thé, dit Mme Mervil au domestique. Vous en prendrez,
n'est-ce pas, monsieur? ajouta-t-elle avec un regard vers Jean.
—Oh! moi, madame, je n'ai pas d'objection. Mais si vous en faites
prendre à Mervil tous les soirs...
—Il n'y a pas de danger! dit Simone. Nous prenons du tilleul, lui et
moi.
—Eh bien, madame, je vous en prie, offrez-moi donc aussi du tilleul.
Ce ne sera pas la première fois que j'en prendrai. Le tilleul est à la
mode.
—Ah! oui, reprit Simone, c'est la boisson qu'on sert à présent dans nos
salons de névrosés.
—Moi, dit Mervil qui se levait, j'en bois pour tenir compagnie à cette
jeune dame. Je n'en ai pas besoin, mais elle!... Ah! d'Espayrac,
heureux garçon, vous n'êtes pas marié, vous ne savez pas ce que c'est
que les crises de nerfs.
Il prononça _nerffes_. Décidément, ce soir, il semblait s'être proposé
la gageure de déplaire à Simone aussi parfaitement que possible. Il
fut le seul à rire de sa plaisanterie,—une vieille plaisanterie, bien
usée, mais qui lui servait toujours, avec quelque demi-douzaine du même
calibre, à se figurer, lui, ce rêveur, qu'il avait l'esprit facétieux.
—Vous m'excusez? dit-il en prenant le bouton de la porte. Un mot
seulement à répondre tout de suite. Je monte et je redescends.
Jean et Simone restèrent seuls. Certes, ce n'était pas la première
fois. Pourtant jamais ils n'avaient constaté entre eux cette gêne
singulière. Une minute se passa dans un silence de plus en plus
difficile à rompre. Et, peu à peu, ce silence prenait une signification
tellement nette qu'ils n'eussent plus osé se regarder. A la fin, M.
d'Espayrac, sans trop savoir ce qu'il disait, ni quel était l'à-propos
de la phrase qu'il allait prononcer, murmura d'une voix caressante:
—Vous avez en moi le plus dévoué, le plus respectueux des amis. Le
croyez-vous, madame?
—Oui, je le crois.
Et, tout de suite, sentant la pente, le danger, avec ce besoin qui
harcèle toute femme de se justifier à elle-même ses propres sentiments,
elle expliqua:
—J'ai tant de confiance en vous! Votre nature est si loyale, si
délicate! Ah! vous ne ressemblez pas aux autres hommes.
—Non, c'est vrai, dit Jean, avec la meilleure foi du monde. Mais vous
non plus, vous n'êtes pas comme toutes les femmes. Je vous comprends si
bien! Je lis en vous, positivement.
—Croyez-vous?... dit-elle avec un léger rire de coquetterie.
—Oui... Tenez,—il baissa encore la voix,—on vous a fait de la peine
tout à l'heure.
Les fines lèvres de Simone se plissèrent dédaigneusement:
—Ne parlons pas de cela. Non... On ne m'en a pas fait. On ne peut plus
m'en faire.
—Cependant, reprit d'Espayrac dans un suprême effort de loyauté
défaillante, je crois qu'il ne pense pas ce qu'il dit. Ce sont des
paradoxes.
—Des paradoxes qu'il met en pratique, s'écria vivement Simone, avec un
scintillement dans ses beaux grands yeux clairs.
D'Espayrac s'en doutait un peu. Il avait l'excuse de croire son ami
plus coupable envers Simone que Roger ne l'était en réalité. En tout
cas, il ne le défendit point.
Le domestique entra presque aussitôt, pour apporter le plateau chargé
des trois tasses et de la petite théière d'argent pleine de tilleul. Il
les déposa sur un guéridon japonais, puis il sortit.
Jean s'était levé, durant cette interruption. Il avait fait quelques
pas, puis, sentant le regard de Simone qui le suivait, il avait tourné
le sien vers elle. Leurs yeux s'étaient longuement rencontrés.
Quand le valet eut quitté la chambre, M. d'Espayrac s'assit sur un pouf
bas, beaucoup plus près de Simone qu'il n'était tout à l'heure.
—Alors, dit-il, c'est bien vrai que vous avez confiance en moi?
Un de ses genoux toucha le tapis; il allait prendre la main de la jeune
femme.
Mais elle le repoussa vivement, et d'un élan souple et prompt fut
devant la table à thé.
Le bouton de la porte tournait tout à coup. Roger Mervil rentra dans le
petit salon.