Ce même jour, à mesure que l'après-midi s'avançait, Simone découvrait
en elle-même des choses attristantes qu'elle n'y avait jamais vues: de
pâles perspectives nostalgiques, et des abîmes d'ennui, insondables,
enténébrés.
Pourquoi?... Pourquoi?... N'avait-elle pas tout pour être heureuse?
N'entendait-elle pas, au cours des visites qu'elle égrenait, vanter
sa propre chance, et le talent grandissant de son mari, et le succès
mérité de ce délicieux _Roman de la Princesse_? Ne percevait-elle
pas, dans les louanges du monde, l'accent tout nouveau de sincérité
qu'imposent le gros succès d'argent et les bousculades des foules
devant une œuvre d'artiste? Jusqu'à présent, quand on parlait de
Mervil dans les salons, chacun se croyait obligé d'expliquer qui il
était, de lui décerner un brevet de compositeur: «Vous savez bien,
Roger Mervil, qui a fait de si jolies choses?...» Sans que nul
retrouvât le titre d'aucune de ces «jolies choses». Désormais, c'était
tout différent; il avait son étiquette: «L'auteur du _Roman de la
Princesse_». Et l'on ajoutait: «Cette pièce qui fait le maximum tous
les soirs aux FANTAISIES-LYRIQUES.» Alors tous les visages s'animaient,
s'éclairaient de la pensée: «Sapristi, ça doit en représenter de
l'argent!...» Les journaux, d'ailleurs, ne faisaient plus suivre le nom
de Mervil par la formule «le compositeur bien connu», appliquée à tous
ceux qui ne le sont pas encore. Enfin c'était la renommée, la fortune,
tout ce que Simone avait impatiemment attendu pour l'homme au génie
duquel elle avait foi.
Et puis après?...
Pour tout le monde il était transfiguré, mais pour elle?... Oh!
son talent, elle n'en avait jamais douté. Et son acharné travail,
elle en avait été témoin. Oui, le talent, le travail... «Mon Dieu!»
pensait-elle, «comme je voudrais avoir encore seize ans!... Ah!
éprouver encore ce que j'ai éprouvé ce jour de juin où maman est entrée
dans ma chambre avec une lettre dépliée:—«Une nouvelle, Simone... Roger
Mervil revient d'Italie, et revient pour tout de bon.»—Ah! le bonheur
fou, le bonheur dont on croit mourir! L'univers que l'on prend en pitié
pour la multitude des êtres qui n'éprouvent pas ce qu'on ressent!... Et
le soir où, tous deux seuls près du piano, il m'a chanté tout bas qu'il
m'aimait... Cette mélodie passionnée... ce regard... Et l'insomnie
bienheureuse ensuite dans mon petit lit de jeune fille, quand, les yeux
ouverts dans l'ombre, je revivais sans trêve cet unique instant. Mais
comment de pareilles sensations sont-elles possibles? Était-ce Roger?
Était-ce moi?...»
La songerie où Simone s'absorbait, dans l'anéantissement de toutes les
choses extérieures, se trouva interrompue par l'arrêt de son coupé.
La jeune femme tressaillit et regarda dehors, dans le crépuscule de
cinq heures, le crépuscule parisien piqué de becs de gaz, traversé
par les reflets clairs des vitrines, coupé et recoupé par de hâtives
silhouettes. Elle se trouvait devant un très bel hôtel du boulevard
Haussmann, à peu de distance du carrefour de Messine. «Tiens! j'ai donc
donné l'adresse de Gisèle Chambertier?» C'était une amie d'enfance,
qu'elle tutoyait, dont jamais elle n'avait pu se séparer, et contre
laquelle, toutefois, son mari nourrissait une prévention. «Bah! Roger
ne pourra pas m'en vouloir. Il y a près d'un mois que je ne l'ai vue.»
Quand Simone fit cette réflexion, les deux coups de timbre annonçant
sa visite avaient déjà retenti, et le valet de pied lui ouvrait toute
grande la porte vitrée de la vérandah. Un second domestique lui fit
traverser une galerie où des feuillages luisaient sous des rayons
électriques, puis le hall et le grand salon, avant de crier son nom
devant une portière olive et vieux rose drapée somptueusement.
Elle entra dans la jolie pièce Louis XVI où Gisèle tenait son _five
o'clock_.
Il n'y avait que trois femmes, et les deux amies s'embrassèrent.
Gisèle avait vingt-huit ans. C'était une brune, qui, artificiellement,
donnait à sa chevelure des tons de cuivre. Dans une toute petite tête
fine de médaille, elle ouvrait d'immenses yeux sombres, noyés, des
yeux dont le lourd et doux regard se posait comme un contact, des yeux
de langueur, des yeux de vertige. Grande, avec un corps très souple,
elle paraissait presque trop maigre; pourtant ses mains n'étaient pas
sèches; au contraire, des fossettes trouaient leur chair blanche,
finement pétrie en un moule très pur. Sous les ongles roses, comme
dans la pourpre des lèvres, un sang vigoureux et coloré circulait, que
n'eût point trahi le teint du visage avec sa délicatesse de camélia.
Cette belle créature était vêtue d'un corsage tout en valenciennes sur
mousseline de soie couleur paille, et d'une longue jupe en lourd broché
noir dont la traîne ondulait derrière elle. Quand elle se leva pour
embrasser Simone, sa taille flexible se cambra sur ses minces hanches
avec tant de liberté que l'une de ses visiteuses chuchota vers sa
voisine:
—Vous voyez bien qu'elle ne porte pas de corset.
Après cette remarque, la dame se leva pour prendre congé. Les deux
autres l'imitèrent. Gisèle resta seule avec Simone.
—Ah! dit celle-ci en se laissant tomber au fond d'une bergère, que la
vie est bête, ma pauvre mignonne!
—Quand on la prend comme toi, dit Gisèle avec une voix lente, sans
timbre, mais d'une pénétrante douceur et qu'on avait envie d'entendre
encore.
Elle s'était approchée de la table à thé; maintenant elle préparait une
tasse pour son amie.
—Eh! tu ne prends pas l'existence autrement que moi, dit vivement
Simone. Au fond tu es la plus honnête femme du monde, bien que tu
t'amuses à poser pour le sphinx, et qu'avec tous tes paradoxes tu
risques ta réputation.
—Bah! fit Gisèle, tu n'as pas besoin de me défendre à tes propres yeux.
Je sais trop qu'un jour ou l'autre, nous serons brouillées à mort.
—Oh! ma chérie, ne dis pas cela.
—Allons!... Tu m'as déjà fait entendre que ton mari n'aime pas que nous
nous voyions trop souvent.
—Jamais!... Gisèle!... Jamais je ne t'ai fait la moindre allusion...
—Mettons que je l'aie deviné. Mais je ne t'en veux pas, ma petite
Simone, ajouta Mme Chambertier, en poussant un pouf à côté de son amie,
pour s'asseoir tout près d'elle et lui passer un bras à la taille.—Nous
sommes tellement différentes, vois-tu!
—C'est absurde ce que tu dis là, Gisèle. On croirait que tu répètes
cela pour me faire de la peine.
—Eh bien! je ne le dirai plus, reprit Mme Chambertier en se levant,
jusqu'à ce que tu t'en aperçoives par toi-même. Comment va ta petite
Paulette?
—Très bien. Non... c'est-à-dire, elle est un peu enrhumée. Voyons,
pourquoi sommes-nous si différentes?...
Gisèle haussa légèrement ses épaules, si fines, si nerveuses, sous la
dentelle et la mousseline.
—Ton mari prétendrait que je te donne de mauvais conseils.
—Encore!...
—Eh bien! s'écria Gisèle, en dressant son buste félin. Moi, je cultive
mon MOI (pour employer une expression dont les hommes n'auront pas
seuls le privilège). Toi, tu cultives un tas de vieux préjugés; tu
cultives des ombres: l'opinion d'autrui, la morale de la portière, le
code conjugal tel que ces messieurs l'ont fait à notre usage et à leur
plus grand profit. Tu acceptes des devoirs que tu ne discutes même
pas. Penser t'effarouche, vivre te fait peur. Tu n'oses t'interroger;
tu te défies de ce que ton cœur, de ce que ta raison, de ce que tes
sens te répondent. Ton innocente petite personne te fait l'effet d'un
monstre qu'il faut sans cesse tenir en bride... Moi, que je sois bonne
ou méchante, peu m'importe! Ce qui m'occupe, c'est de satisfaire ma
méchanceté ou ma bonté. Je m'étudie pour savoir au juste ce que je
veux, et, quand je le sais, je le fais. Qu'est-ce que les autres
peuvent m'apprendre là-dessus? Qu'en savent-ils? Cela les touche-t-il?
Si je me découvrais un vice, je ne perdrais pas mon temps à savoir d'où
il me vient, je m'appliquerais à le satisfaire par tous les moyens
possibles.
—Là! dit Simone, te voilà partie... Si je ne te connaissais pas
pourtant!... Mais, folle que tu es, puisque tu n'en as pas, des
vices!...
—Ils viendront, dit Gisèle en riant. J'approche de la trentaine. On
prétend que c'est l'âge où ils poussent.
Sur le seuil, sous les draperies de la portière, la voix du domestique
annonça:
—Monsieur d'Espayrac.
Et Jean parut,—grand, les épaules larges, la taille svelte dans la
redingote irréprochable, la démarche pleine d'aisance,—un type de
force, d'élégance et de masculine beauté.
«Ah!» se dit Simone, «il vient donc souvent ici?» Et elle eut au cœur
comme une bizarre crispation d'angoisse, irrésistible, inexplicable
comme sa nervosité et sa nostalgie des heures précédentes.
Jean fut heureux de trouver les deux jeunes femmes ensemble, et
seules. Il le leur dit, avec cette nuance d'ironie subtile dont le
Parisien homme du monde voile toujours aussi bien le vide que la
sincérité de ses sentiments. Et toutes deux répondirent en riant,
avec la demi-incrédulité qui est la contre-partie féminine de cette
demi-franchise.
Elles l'intéressaient l'une et l'autre très diversement.
Il pressentait en Simone une sœur d'âme, et il éprouvait pour Gisèle
une violente affinité sensuelle. Il jugeait que son collaborateur
Mervil avait une chance unique de posséder cette fine blonde créée
pour les bonheurs intimes et qu'on sentait incapable d'une trahison;
tandis que, plus il observait Gisèle, plus il plaignait M. Chambertier.
Toutefois, lorsque, par l'imagination, il se substituait à l'un des
deux maris, c'est dans le rôle du dernier qu'il se complaisait à
se voir, et de la façon la plus précise. Près de Gisèle, ses sens
lui parlaient un langage clair, qu'il ne voulait pas écouter, mais
auquel il ne se trompait pas. Près de Simone, ce qui s'éveillait en
lui, c'était la délicieuse et vague chanson de son jeune passé, ses
premiers rêves purs, les caresses de sa mère, les sanglots tendres de
son adolescence dans le jardin moussu du vieil hôtel d'Espayrac, par
les beaux soirs des étés morts. C'étaient aussi des réminiscences plus
anciennes; car Simone ressemblait à l'idéal de droiture, de simplicité,
de chasteté féminines, qui avait fait battre le cœur de ses aïeux,
et, de nouveau, près d'elle, ce cœur-là tressaillait en lui. Dans un
vieux château gothique, il y avait des siècles, Jean avait aimé une
femme comme elle,—une femme aux longues tresses blondes, aux yeux
clairs de source, avec un missel ou une quenouille entre les doigts,—il
l'avait aimée lorsque, parcelle de vie inconsciente, existante déjà
mais non encore personnifiée, ce qui devait un jour être lui palpitait
confusément dans le sein de quelque ancêtre. A peine pourtant se
rendait-il compte de cet obscur désir d'âme qui l'entraînait vers Mme
Mervil. Au contraire, il s'en voulait de se sentir si brutalement épris
de Mme Chambertier.
«Quand on aime une femme du monde comme une fille,» se disait-il, «la
seule chose à faire, c'est de la fuir. Car, ou elle mérite mieux,
et l'on n'a pas le droit de lui offrir une passion qui serait une
offense; ou c'est le contraire... et alors, que d'embarras pour si peu
de chose, et quel écœurement après le caprice!»
«D'ailleurs,» pensait-il encore, «ce serait ridicule et triste de
prendre sa femme à un brave homme aussi aveugle, aussi bêtement bon que
Chambertier.»
Précisément comme M. d'Espayrac pensait au maître du logis, celui-ci
pénétra dans le petit salon par une porte donnant sur une salle de
billard.
Édouard Chambertier était un homme de trente-cinq à trente-huit ans,
grand, lourd, gauche et doux, qui bedonnait un peu, et dont la tête,
enfoncée dans les épaules, offrait un commencement de calvitie. La
franchise et la bonté empreintes sur sa physionomie éveillaient une
sympathie immédiate, mais la banalité qu'on y découvrait aussitôt
empêchait cette sympathie de s'accentuer en un sentiment plus vif.
D'intelligence nulle, il ne devait sa haute situation comme président
du Conseil d'administration dans une grande Compagnie d'assurances qu'à
la masse des capitaux dont il avait enrichi l'affaire. C'était un de
ces êtres effacés, sans prestige et sans mystère, qui n'ont ni amis ni
ennemis, qui n'inquiètent, n'effraient ni n'attachent,—en un mot, qui
ne comptent pas. Il ne comptait pas plus, dans son intérieur, pour sa
femme et pour ses domestiques, qu'il ne comptait, dans son Conseil,
pour ses co-actionnaires ou ses subordonnés. On le recherchait à cause
de sa fortune; et, quoiqu'il fût très liant, on ne se plaisait guère
en sa société, parce qu'il ennuyait. Quelques-uns l'avaient cru naïf
et pensèrent l'exploiter. Mais une certaine finesse prudente qu'il
apportait dans les questions d'argent découragea les tentatives. Il
avait épousé Gisèle dans une crise d'amour violent, ne s'était pas
ensuite étonné tout d'abord des dédains affichés de cette créature
qu'il jugeait supérieure, avait pleinement joui du bonheur d'être son
domestique et son banquier. Plus tard, il avait souffert d'une vague
souffrance inavouée, qui n'était ni de la révolte, ni de la jalousie:
car son indolence de nature excluait des sentiments aussi forts, et
ce n'était point un imaginatif, que les soupçons, les pressentiments,
les visions du possible pussent aiguillonner et torturer. Il ne
s'était jamais dit ce que les familiers de sa maison se murmuraient à
l'oreille: qu'un jour ou l'autre sa femme le tromperait, que c'était
inévitable. Il ne voyait Gisèle, en effet, que dans les attitudes où
il lui plaisait, à elle, de se montrer à lui; de ce que, plusieurs
fois, elle avait haussé les épaules en parlant des hommes qui osaient
lui faire la cour, M. Chambertier concluait qu'auprès d'elle tous
perdraient à jamais leurs peines.
Cette notion, désormais implantée dans son cerveau, aurait pu prévaloir
en lui contre l'évidence même. C'est ce qu'on appelle une grâce d'état;
mais cela provenait tout simplement de la difficulté—plus grande encore
chez cet homme que chez un autre—de concevoir un être objectivement,
c'est-à-dire en dehors de tout rapport avec soi-même. La subjectivité
du point de vue augmente avec le nombre des liens qui enchevêtrent deux
personnalités, deux existences. C'est pourquoi il est radicalement
impossible à un mari et à une femme de se connaître jamais l'un l'autre.
Lorsque M. Chambertier parut dans le petit salon, d'autres visites
venaient d'arriver. Simone se tenait debout, prête à partir. En
l'apercevant, elle regretta de n'être pas déjà loin. Ce gros homme si
bon la gênait, et, chose singulière, lui faisait presque peur. Mais une
peur spéciale. Il l'avait prise pour confidente, elle, l'amie intime
de Gisèle, et, depuis quelque temps, la poursuivait partout, afin de
se faire persuader par Mme Mervil que sa femme, au fond, l'aimait,
en dépit des duretés qu'elle ne lui ménageait pas. Une compassion
délicate, un désir de consoler Chambertier, et les illusions que
Simone conservait naguère encore sur un tel sujet, la poussaient tout
d'abord, d'elle-même, à assumer ce rôle. Sa façon tendrement légère de
toucher aux blessures d'âme avait paru à cet être épais mais sensible
quelque chose de nouveau, de suave, de merveilleusement doux. Il
avait indiscrètement imposé à Simone la continuation de ce traitement
sentimental, et la pauvre jeune femme, incapable d'un procédé cruel, ne
savait plus comment se débarrasser de son malade.
Sa position entre les deux époux devenait tous les jours plus fausse.
Chambertier la prenait à part, ou venait la voir à l'improviste et en
secret, pour l'entretenir de Gisèle, et Gisèle ne lui cachait plus le
dédain absolu que lui inspirait Chambertier. Simone, si franche, se
trouvait avoir des secrets pour chacun des deux avec l'autre. Sans
compter que Chambertier, tout en adorant la femme dont il souffrait,
commençait à s'éprendre, inconsciemment peut-être, de sa consolatrice.
Tout cela était fait pour inquiéter la scrupuleuse conscience de Mme
Mervil, mais aussi pour amuser de charités subtiles, de menus dangers
et de vapeurs de passions remuées son cœur qui s'ennuyait.
Aujourd'hui elle fut surtout contrariée de voir le mari de son amie,
parce que ses préoccupations personnelles, bien qu'indéfinies,
inexprimables, suffisaient à son activité sentimentale. Et aussi
parce que, immédiatement, elle songea que ce serait lui, et non pas
M. d'Espayrac, qui l'accompagnerait pour quitter le salon. Or, elle
voulait demander à Jean l'explication d'un mot prononcé par lui tout à
l'heure. Quand elle s'était levée, il avait fait le même mouvement. Et
il attendait qu'elle eût dit adieu pour la suivre. Mais lorsqu'il vit
entrer Chambertier, d'Espayrac, peu soucieux de s'attarder avec ce mari
agaçant de la femme qu'il désirait, salua brièvement et disparut.
Simone, au contraire, se rassit un instant, ne voulant pas avoir l'air
de s'élancer à sa suite. Et, tout en répondant aux banalités d'une
conversation sans intérêt, elle songeait maintenant à son mari avec
une inquiétude toute nouvelle et subitement éveillée. M. d'Espayrac
avait dit quelques minutes auparavant—et c'était cette phrase qu'elle
aurait bien voulu lui faire éclaircir: «Je ne suis pas resté chez vous,
madame, à attendre Mervil, parce que je me suis tout à coup rappelé
qu'il devait assister cette après-midi à une répétition. On a distribué
en double tous les rôles du _Roman de la Princesse_, et il était
inquiet pour sa «prima donna», celle qui chante le rôle si difficile
d'_Ida_,—vous savez, cette jeune cantatrice qu'il a presque imposée à
notre directeur.»
Mme Mervil ne savait pas. Elle ne fit aucune remarque, ne voulant pas
paraître ignorer l'existence de cette jeune cantatrice à laquelle
s'intéressait son mari. Mais sa petite tête commençait à travailler.
Pourquoi Roger ne lui avait-il point parlé de cette femme? Pourquoi
l'imposait-il au directeur, puisqu'il ne comptait pas sur son talent,
puisqu'il était inquiet de la façon dont elle doublerait le rôle?
Si Mme Mervil avait pu sortir avec Jean d'Espayrac, par une adroite
question elle aurait appris quelque chose. Mais cet insigne maladroit
de Chambertier avait tout fait manquer en arrivant.
La nervosité dont Simone avait souffert toute la journée s'exaspérait.
Malgré la chaleur du salon, ses petits pieds se glaçaient dans ses
souliers minces. Une flamme, au contraire, lui montait aux joues; et
elle sentait aux yeux des picotements, comme si elle allait pleurer.
—J'ai la migraine, dit-elle.
Des petits cris de pitié s'élevèrent parmi ces dames. Gisèle voulut lui
faire prendre un calmant, de l'antipyrine ou une perle d'éther. Mais
Simone déclara qu'elle avait hâte de rentrer chez elle. En disant adieu
à son amie, elle ne put se tenir, malgré la présence des étrangères, de
la serrer en une longue étreinte, de l'embrasser à plusieurs reprises.
Un élan de cœur, le regret d'un mouvement de jalousie à l'égard de
Gisèle, un besoin de câline sympathie, provoquèrent cette explosion de
tendresse.
Comme elle traversait le grand salon, elle aperçut à côté d'elle,
inévitablement, le visage coloré de Chambertier, avec son air de bon
chien craintif.
—Permettez que je vous accompagne, disait-il.
Puis, quand ils arrivèrent près de la serre, qu'il fallait traverser
pour sortir:
—Ne restez pas si longtemps sans venir voir Gisèle, je vous en prie!
fit-il, suppliant. Vous avez sur elle une si bonne influence!...
Il ajouta que cela n'avait pas marché du tout ce mois-ci. Mme
Chambertier avait eu des colères, des bouderies, des fantaisies
absolument déraisonnables.
—Tout ce que je lui dis l'exaspère... Ce n'est pas sa faute... Je sais
bien... Ce sont les nerfs... Et puis, je m'y prends mal sans doute...
Au fond, je ne connais pas les femmes, moi. Je ne suis pas un don
Juan... Je ne sais pas ce qu'il faut leur dire.
Simone lui pressa la main, n'ayant pas la tête à lui répondre.
Et le gros homme baisa cette main, avec un peu trop de reconnaissance
peut-être, murmurant:
—Que vous êtes bonne!... Ah! que la vie est mal faite... Si seulement
c'était vous que j'avais rencontrée!...
Simone s'échappa, honteuse de se répéter cette exclamation avec une
sorte de plaisir. La nullité de ce brave homme rendait son hommage
banal et fade jusqu'à l'écœurement. Mais il était le mari de Gisèle,
une des femmes les plus belles et les plus intelligentes de Paris...
«Eh quoi! je suis donc un monstre?» pensa Mme Mervil.
Pourtant l'humiliante satisfaction qu'elle éprouvait redoubla sur cette
réflexion: «Ah! bien, si Jean d'Espayrac fait la cour à Gisèle, il
verra que ce n'est pas tout rose. Avec ce caractère qu'elle a, elle lui
en donnera de l'agrément!...»
Alors elle tressaillit à la pensée que si Mme Chambertier s'éprenait de
M. d'Espayrac, elle irait jusqu'au bout de cet amour, n'ayant pas de
scrupule qui pût l'en empêcher. «Ce serait abominable!» se dit Simone.
Elle était de nouveau enfermée dans sa voiture, livrée à la fièvre de
ses impressions, et enveloppée par cette autre fièvre intense qui est
le mouvement de Paris, dans la nuit éclaboussée de lumières, un soir de
décembre, vers six heures. A chaque instant le coupé s'arrêtait, pris
dans un encombrement. On entendait les jurons et les rires des cochers,
puis on repartait, d'une secousse lente, pour s'arrêter encore, trois
pas plus loin. Les ombres noires des passants pressés filaient entre
le nez des chevaux et les roues des véhicules. Les paquets de papier
pâle—ces étrennes de vingt-neuf sous ou de vingt-neuf louis dont la
plupart avaient les mains encombrées—faisaient des taches claires
contre leurs vêtements obscurs. Une charrette à bras, chargée de
chevaux mécaniques, en des attitudes cabrées, tous crins au vent,
accrocha la voiture de Simone, mais se dégagea tout aussitôt, sans
autre accident qu'un léger choc. Et elle regarda ces jouets pimpants,
dont les lanternes claires du coupé faisaient briller le bois verni,
les roues d'acier, les selles de velours. Elle soupira à la fois de
n'avoir pas de fils et de n'être plus elle-même une enfant. Puis elle
sourit en songeant à sa petite Paulette, qui, si elle osait, se ferait
donner des étrennes de garçon. «Bah! elle aura bientôt un cheval
vivant. Roger va lui faire commencer des leçons de manège.»
Roger... Paulette... Toute l'agitation de Simone se fondit en un
accès de tendresse éperdue pour ces deux êtres. «Mais oui, je suis
heureuse... Je les possède, ils sont à moi... Ils m'aiment... Je les
adore!»
Elle siffla dans le tube acoustique et dit à son cocher de la conduire
au théâtre des FANTAISIES-LYRIQUES. «Je demanderai au concierge si M.
Mervil y est encore et nous reviendrons ensemble. Roger sera content.
Je n'ai pas été gentille avec lui tout à l'heure. Et je sais ce que
je vais faire... Je l'interrogerai franchement à propos de cette
actrice. Il aura oublié de m'en parler... Elle ne doit pas être bien
intéressante... Une doublure!...»
Un bien-être singulier inondait maintenant le cœur de Simone. Elle se
voyait revenant à côté de son mari, dans l'intimité de cette voiture
close, et lui parlant, l'écoutant avec la confiance profonde, mais un
peu craintive, qu'il avait su lui inspirer. Les impressions mauvaises
de la journée allaient disparaître. Oh! comme elle avait hâte de le
revoir! Comme cette course lui paraissait lente à travers les rues
encombrées!
On approchait pourtant. La voiture tourna dans une courte rue élégante,
où blanchissaient des lumières électriques, à proximité du boulevard.
Mais, avant d'atteindre le théâtre, il fallut subir encore un arrêt.
Simone abaissa l'une des glaces, et, dans son impatience, pencha un
peu la tête. La sensation d'un froid mortel, qui n'était pas celui du
dehors, hérissa, sous la chaleur des fourrures, sa chair délicate. Elle
apercevait Roger, qui, précisément, sortait par la porte des artistes,
et qui ne sortait pas seul. Une femme, enveloppée d'une magnifique
pelisse de loutre, et sur la tête rousse de laquelle tremblait une
aigrette scintillante, traversa le trottoir à ses côtés. Tous deux
s'approchèrent d'un équipage dont un valet de pied ouvrit la portière.
Mais Roger Mervil fit un geste de dénégation et appela un fiacre. La
femme dit un mot au domestique. L'équipage partit à vide, faisant
enfin place au coupé de Mme Mervil. Mais, quand ce coupé arriva devant
le théâtre, Simone avait eu le temps de voir son mari monter dans le
fiacre avec cette étrangère, et s'éloigner dans une autre direction.
Elle était anéantie. La force lui manquait pour faire un mouvement.
Elle avait dans la tête une sensation de vide, et dans le cœur une
douleur folle, atroce, une douleur à crier. La première idée nette qui
lui revint, ce fut celle de son cocher, qui attendait.
«Pourvu qu'il n'ait rien remarqué!» pensa-t-elle.
Et, pour faire semblant de n'avoir elle-même rien vu, elle eut le
courage de descendre, bien que toute chancelante sur ses jambes
amollies par l'émotion, de franchir le trottoir, d'entrer s'informer
chez la concierge.
Quand elle se trouva dans le corridor bien éclairé, quand elle poussa
la porte de la loge, où une vieille figure familière l'accueillit d'un
salut empressé, elle eut tout à coup le sentiment qu'elle avait rêvé,
ou mal observé, ou mal interprété quelque chose de tout naturel.
Elle demanda:
—M. Mervil est-il encore là? avec presque l'espoir qu'on pouvait lui
répondre «oui».
—M. Mervil quitte le théâtre à l'instant, fut la réplique immédiate.
Simone reprit, en tâchant d'arrêter le tremblement de ses lèvres:
—N'est-il pas sorti avec... avec le directeur, M. Fournière?
La concierge, méfiante et subitement sur ses gardes, ne dit pas avec
qui M. Mervil était sorti. Mais elle crut pouvoir parler du directeur:
—M. Fournière n'est pas venu au théâtre aujourd'hui, madame.
* * * * *
Un moment après, comme Simone, rentrée chez elle, disait à sa femme
de chambre: «Qu'on ne serve pas encore. Dites à la cuisine qu'il faut
attendre Monsieur,» on lui apporta un télégramme—un _petit bleu_—sur
lequel elle reconnut l'écriture de son mari.
Elle déchira les bords durcis de gomme, et lut d'emblée toute la phrase:
«Dîne ce soir sans moi, ma chère amie, avec Paulette, qui tiendra
gentiment compagnie à sa petite maman. Fournière m'emmène pour
toute la soirée, au sortir de la répétition. Excuse-moi, nous
avons à causer d'affaires.»
«Ton ROGER.»