Je passai trois jours dans cette famille patriarcale; j'en ai oublié
le nom, je n'en ai oublié ni le châlet, ni les habitants, ni les
naïvetés, ni les matinées passées à faner le foin sur les prés, ni les
soirées autour de l'établi de l'horloger, pendant que la mère chantait
à demi-voix pour endormir l'enfant sur son sein et que la jeune fille
limait entre ses doigts délicats, à côté de son père, les anneaux
microscopiques d'une chaîne de montre.
C'est là et dans quelques autres châlets du haut Jura français que
j'appris à apprécier ce mélange heureux d'une profession pastorale
d'été et d'une profession mécanique d'hiver, qui donne l'aisance et
l'occupation à toutes les saisons. Ces horlogers champêtres sont une
classe d'artisans lettrés, une aristocratie de travail dont les moeurs
élégantes et simples font de ces montagnes une Arcadie d'artistes.
C'est dans une de ces familles (peut-être dans cette famille même où
je découvris l'étranger de la Chaux-de-Fonds) que Léopold Robert avait
reçu le jour. Il y avait aussi dans la maison un père artisan, une
mère pieuse, une soeur angélique, trois petits frères maniant de leurs
mains enfantines le râteau du faneur le jour, l'outil de l'horloger le
soir. J'ai toujours aimé à me figurer que Léopold et Aurèle Robert
étaient sortis de ce nid dans les herbes dont le hasard m'avait fait
partager quelques jours la paix.