Enfin, de rampe en rampe et de croupe en croupe, on arrive, après
trois ou quatre heures de marche, au dernier plateau du Jura. Il est
raboteux et mamelonné comme le dos d'un dromadaire; il est nu aussi
comme le désert. On voit à distance un grand village, maintenant une
élégante et populeuse petite ville, née en trente ans de la nature
pastorale et de l'industrie. Aucun lac ne la baigne, aucune culture ne
l'environne, aucune forêt ne l'ombrage. Ce village, bâti comme pour
une nuit dans la solitude, ressemble (ou plutôt ressemblait alors) à
un groupe de tentes noirâtres, dressées pour une halte de pasteurs
dans les steppes de Crimée par une tribu errante de Tartares. On y
entre, sans s'apercevoir qu'on y est entré, par une grande rue, (alors
dépavée), bordée çà et là de pauvres maisons grises aux toits aigus,
pour laisser glisser l'hiver les lourdes neiges.
Ce groupe de maisons, c'était la Chaux-de-Fonds, la ville où Léopold
Robert était né. Il y avait loin de là aux sites poétiques, voluptueux
ou majestueux des villas romaines, du golfe de Naples ou des lagunes
et des canaux de Venise qu'il devait reproduire un jour. Seulement il
y avait une chose dont je fus frappé et qui m'a mille fois frappé
depuis dans mes voyages: c'est un horizon très-élevé, et par
conséquent très-lumineux, dont on jouit ordinairement sur les hauts
plateaux de la terre, et qui semble baigner les cimes de la
_Chaux-de-Fonds_ d'une pluie de rayons venant d'en bas et d'en haut à
la fois sur le paysage. (Ce sentiment de la lumière si limpide et si
répandue dans les tableaux de Léopold Robert doit tenir aussi de ce
rayonnement et de cette transparence particulière à l'atmosphère du
plateau où il ouvrit les yeux.)