Tel est l'aperçu de cette littérature politique et morale prodigieuse
qui a fait la Chine et qui la résume. Ce résumé encyclopédique est
lui-même le résumé de deux cent mille volumes qui se multiplient tous
les jours sur toutes les connaissances humaines, et cela dans une
langue triple, tellement riche en mots et tellement parfaite en
construction logique qu'elle est à elle seule une science dépassant
presque la portée d'une vie d'étude.
Une seule chose manque à cette civilisation par les lettres: l'art de
la guerre. On le conçoit: la guerre, en elle-même, est une barbarie;
les philosophes et les lettrés chinois la réprouvent; ils la
considèrent comme un exercice criminel de la force brutale qui ne
prouve rien et qui détruit tout. Semblables à nos _quakers_ européens
ou américains, ils se sont désarmés eux-mêmes sans réfléchir que, si
la guerre offensive était un crime, la guerre défensive, qui préserve
la famille, la patrie, la civilisation elle-même, était la plus
énergique des vertus d'un peuple. Aussi ont-ils tout ce qui rend la
patrie prospère au dedans et rien de ce qui la protége au dehors.
C'est par là qu'ils périssent et qu'ils seront bientôt à la merci de
l'Europe armée qui fait violence à leur empire. Nous ne sommes pas du
nombre de ceux qui désirent que l'Europe armée fasse invasion dans
cette ruche de quatre cents millions d'hommes; quoi qu'en dise notre
orgueil européen, cette invasion amènerait la plus grande destruction
de traditions, d'antiquités, d'institutions, de législation,
d'administration, de sagesse, de langue, de livres, de moeurs, de
travail industriel dans la Chine, cette fourmi du monde, dont jamais
le globe ait été témoin! Et cela pourquoi? Qu'avons-nous à leur porter
en échange, que de l'opium et que la mort? Nous avons reçu d'eux, en
science, en arts, en industrie, la soie, la porcelaine, la poudre à
canon, le gaz, l'imprimerie, le papier, les couleurs, la boussole,
importations récentes en Europe, sans date en Chine. Nous leur
reporterions en instruments de ruine ce que nous en avons reçu en
instruments de civilisation et de progrès. Respectons cette
agglomération d'hommes innombrables, laborieux, et relativement sages,
que les siècles eux-mêmes ont respectée. Le nombre ne prouve rien,
dit-on; on se trompe: trois ou quatre cents millions d'hommes vivant,
multipliant, pensant, travaillant au moins depuis vingt-cinq siècles
sur le même point du globe, attestent, dans la pensée et dans les
lois qui les maintiennent en société, un ordre que nous ne connaissons
pas en Europe, et que l'Amérique seule pourra peut-être présenter un
jour à nos descendants, si le principe de la liberté républicaine est
aussi civilisateur et aussi conservateur dans l'avenir que le principe
de l'autorité paternelle. Ce principe moderne de la liberté
républicaine, où chacun est le gardien de son droit par le respect
spontané du droit d'autrui, paraît le chef-d'oeuvre de la civilisation
future au delà de l'Atlantique. L'Amérique alors serait destinée à
faire le contre-poids de la Chine; les deux hémisphères auraient deux
principes en contraste, et non en hostilité, dans l'univers: la
paternité en Chine, la liberté en Amérique; ici le fils, là le
citoyen; principes tous deux féconds en moralité, en devoirs et en
prospérité pour les différentes races humaines.
Quant à nous, Européens, qu'avons-nous à représenter que
l'inconstance, les versatilités, les courtes grandeurs, les chutes
profondes, les progrès rapides, les décadences soudaines, les
péripéties éternelles de principes contraires et de mouvements sans
repos? Nous sommes grands et ils sont sages; nous jouons le drame
héroïque, intéressant, instructif, quelquefois lamentable, sur la
scène des siècles; nous emportons les applaudissements de la
postérité, mais nous disparaissons, et ils demeurent. Le génie est
plus jeune chez nous, la sagesse est plus vieille chez eux: sachons
nous connaître.
Je n'ai pas parlé encore ici de la littérature purement littéraire de
la Chine; je n'ai parlé que de sa littérature morale et politique:
pourquoi? J'y reviendrai, mais je vais vous le dire en deux mots:
c'est que, à l'exception de leur histoire, la littérature de la Chine
est pauvre et médiocre; ils n'ont que de la raison et peu
d'imagination. Ils n'ont point de poëme épique! Qu'est-ce qu'un peuple
qui n'a point de poëme épique au seuil de sa littérature et de son
histoire? C'est un paysage qui n'a point de ciel; c'est un temple qui
n'a point de mystères; c'est un jour qui n'a point de songes dans sa
nuit! Les Indes ont deux poëmes épiques dans le _Râmayana_ et le
_Mahâbhârata_; la Grèce en a deux dans l'_Iliade_ et l'_Odyssée_; les
Hébreux en ont cent dans la Bible; la Perse en a un dans le
_Scha-nameh_; l'Arabie a son _Koran_; Rome a son épopée dans
l'_Énéide_; l'Italie moderne a trois grands poëmes dans ceux du
Dante, du Tasse et de l'Arioste; l'Allemagne en a un dans les
_Niebelungen_; l'Espagne en a un dans le _Romancero_ du Cid; le
Portugal en a un dans l'oeuvre du Camoëns; l'Angleterre dans celle de
Milton. La Chine et la France n'en ont pas encore! Est-ce la faute du
génie, est-ce la faute du temps? Ce n'est peut-être pas une
infériorité, mais c'est un malheur. La France le compense par mille
chefs-d'oeuvre d'imagination et de raison; son génie a plutôt les
formes du drame, parce que ce génie est surtout en action.