Ce même empereur se justifie, dans un second écrit, de ne pas nommer
une impératrice, comme c'était l'usage parmi ses prédécesseurs; il en
donne des motifs qui attestent la bonté de son coeur et les scrupules
de sa conscience. On sait que la législation civile de la Chine,
semblable en cela à celle des patriarches et de toute l'Asie, tout en
consacrant l'unité du gouvernement domestique dans une seule épouse,
admet les épouses de second rang.
«Après la mort de ma première épouse, dit dans cet écrit l'empereur,
je crus qu'il était juste et convenable d'élever _Na-la-che_, femme du
second rang, qui m'avait été donnée par mon père lorsque je n'étais
encore que simple particulier, au rang de première épouse et
d'impératrice; je ne voulus rien faire cependant sans consulter
l'impératrice ma mère. Elle m'ordonna de ne pas me presser et de
donner seulement d'abord un titre d'honneur à _Na-la-che_; ce que je
fis. Après trois années, satisfait de la conduite de _Na-la-che_, je
l'élevai au sublime rang et je la déclarai solennellement impératrice.
Quand elle eut reçu cette grâce, au lieu de redoubler d'attentions et
de ne rien oublier pour me persuader de plus en plus qu'elle en était
digne, elle n'eut plus que de l'orgueil. Ses mauvais procédés allaient
chaque jour en empirant. Quelque mécontentement que j'en eusse, rien
ne transpirait au dehors, et je continuais à me conduire à son égard
comme je l'avais toujours fait. Elle mit le comble à ses impertinences
en se coupant elle-même les cheveux. Par là elle me fit la plus grande
insulte qu'une femme puisse faire à son mari et une sujette à son
souverain (les femmes tartares ne se coupent les cheveux qu'à la mort
du mari, du père ou de la mère). C'est comme si elle avait renoncé à
la dignité dont je l'avais honorée, et même à ma personne, quoique je
fusse son époux. Son crime méritait qu'au moins je la dégradasse
publiquement, si je ne la faisais pas mourir. Je la laissai vivre, et
je ne la dégradai point; j'empêchai seulement, après sa mort, qu'on ne
lui rendît les honneurs qu'on a coutume de rendre aux impératrices,
sans cependant rendre compte au public des raisons que j'avais pour
cela, ne voulant pas la déshonorer à la face de tout l'empire. On a dû
reconnaître dans cette affaire que la justice et l'humanité m'ont
dicté seules la conduite que j'ai tenue. Je n'avais élevé _Na-la-che_
au rang d'impératrice que parce que ce rang lui était dû
préférablement à mes autres femmes; ce n'est pas qu'elle fût plus
belle ou que je l'aimasse plus que les autres. Après son élévation,
elle mit au jour tous ses défauts et se rendit coupable de quantité de
fautes. Dans la crainte qu'il n'en arrivât de même à toute autre, si
je l'élevais au même rang, je n'en ai élevé aucune. Non-seulement il
n'y a rien en cela de répréhensible, mais il n'y a rien qui ne mérite
des éloges, parce que je me suis conformé, au-dessus de moi, aux
intentions du Ciel et de mes ancêtres, et qu'au-dessous de moi j'ai
cherché l'avantage de mes sujets. Je ne doute pas que la postérité ne
m'approuve et ne me loue de tout ce que j'ai fait dans cette occasion.
Cependant le lettré rebelle a osé me proposer _de me reconnaître
coupable aux yeux de tout l'empire, et de nommer publiquement une
autre impératrice, en réparation de ma faute et pour l'entière
satisfaction de mes sujets_.
«Je suis dans la soixante-huitième année de mon âge; est-ce à cet âge
que je dois me donner une épouse? Me donnerais-je le ridicule de
demander une des filles du prince _mantchou_, pour la placer à côté de
moi à la tête de l'empire? Ce que dit à ce sujet le lettré porte avec
soi sa réfutation, ne mérite aucune réponse et n'est digne que de
mépris.
«Je dois, dit le rebelle, écouter les représentations et y avoir
égard. Depuis que je suis sur le trône, il ne m'est jamais arrivé
d'empêcher qu'on ne me fît des représentations; j'ai reçu avec bonté
et même avec plaisir celles surtout qui avaient pour objet l'avantage
de mes sujets et la gloire de l'empire; je n'ai jamais manqué, après
les avoir reçues, de les renvoyer aux grands tribunaux, pour qu'ils
eussent à délibérer sur l'usage que j'en devais faire. Quand les
tribunaux ont jugé que je devais avoir égard à ce qu'on me
représentait, j'y ai eu égard; je n'ai jamais rejeté que les
représentations qu'ils ont jugé que je devais rejeter. Pas même une
seule fois il ne m'est arrivé d'empêcher qu'on ne me représentât ce
qu'on croyait devoir me représenter. Lorsqu'on m'a représenté les
inondations, les sécheresses et autres calamités qui affligeaient
quelques provinces, je me suis hâté d'envoyer sur les lieux des grands
ou des mandarins pour examiner l'état des choses et m'en instruire
dans le détail, ne voulant rien ignorer de tout ce qui peut intéresser
mon peuple, et j'ai toujours donné les ordres les plus précis aux
_tsong-tou_, vice-rois et autres grands officiers des provinces, de
veiller exactement et d'être attentifs à ce qu'il ne souffrît aucun
dommage, à le soulager quand il en a souffert et à lui procurer tout
le soulagement qui dépendait d'eux. Quand on m'a fait savoir que la
misère était dans quelque endroit, j'ai fait ouvrir mes greniers, et
j'ai fait tenir du secours à ceux qui en avaient besoin. En un mot, il
n'est aucun article concernant le peuple dont je n'aie voulu être
instruit, et, quand on m'a instruit de ses besoins, je n'ai jamais
manqué d'y pourvoir.»
C'est le même empereur qui fît recueillir et rassembler, en une seule
collection officielle, les cent soixante mille volumes composant
l'Encyclopédie chinoise, car l'Encyclopédie elle-même est un exemple
de la Chine à l'Europe. Seulement l'Encyclopédie chinoise fut
recueillie et rédigée sous les yeux et par les soins du gouvernement,
pendant une période de quinze ans, et confiée aux premiers lettrés et
savants de l'empire. L'empereur ne négligeait pas d'en revoir les
pages et d'en corriger les moindres fautes d'impression. C'est le plus
vaste monument littéraire connu.
L'ouvrage destiné à faciliter au peuple tout entier la connaissance de
la religion, des lois, des motifs des lois, de la politique, des
sciences, des arts, des métiers, de l'agriculture, du commerce, de
l'industrie, est divisé en quatre cent cinquante livres. Les onze
premiers ne traitent que de la haute astronomie, le firmament, les
astres, les phénomènes célestes; puis viennent les livres qui concernent
la division de l'année en mois, jours, saisons; puis ce qui concerne la
terre et le sol, puis ce qui concerne les eaux, leur régime, leur
application. Seize livres ensuite traitent de politique, du gouvernement
des hommes en société, de l'empereur considéré comme premier père de la
famille, selon la doctrine de Confucius et des livres sacrés. Les quatre
livres suivants roulent sur l'impératrice et sur la famille impériale.
Depuis le soixante et unième livre jusqu'au cent soixante-dix-septième
inclusivement, on parle en détail de tous les officiers publics,
mandarins, dignitaires et magistrats, de toutes les dynasties et de tous
les ordres, soit à la cour, soit dans les provinces, soit auprès de
l'empereur, soit dans les tribunaux, soit pour les affaires politiques,
civiles, judiciaires, économiques, criminelles, religieuses et
littéraires, soit pour la guerre. Les trente-deux livres suivants sont
comme le tableau et le précis philosophique des lois fondamentales de
l'État, des principes invariables du gouvernement et des règles
générales de l'administration et de la justice. «Ô ciel! s'écrie ici le
savant traducteur, que les Montesquieu, les Burlamaqui, les Grotius
baissent et se rapetissent quand on les compare à ce qui y est dit sur
le prince du sang et les princes titrés, les hommes publics et les
simples citoyens; jusqu'où les grands doivent être soumis à l'empereur;
sur ces ministres et ces magistrats qui doivent s'exposer à tout pour ne
pas tromper sa confiance; sur le choix des dépositaires de l'autorité,
la manière de les gouverner, de les veiller, de les élever ou abaisser,
récompenser ou punir; sur tout ce qui concerne les fortunes des
particuliers, la division des terres, les impôts, les différentes
récompenses des talents, des services, des vertus, et le juste châtiment
de toute espèce de désordre, crime et délit!»
Depuis le cent cinquante-quatrième livre jusqu'au cent
quatre-vingt-quatrième, il n'est question que des rites. Tout ce qu'il
nous convient d'en dire ici, c'est que ce qu'on y trouve dissiperait
bien des préjugés en Occident sur la Chine, montrerait l'importance de
bien des choses qui n'y sont pas assez prisées, et y ferait sentir
que la société politique et civile gagne beaucoup à tout ce qui fixe
tous les devoirs réciproques et oblige tout le monde à des attentions,
prévenances et honnêtetés continuelles. Les huit livres suivants
traitent de la musique, et par concomitance de tous les instruments
anciens et modernes, de la danse et du théâtre. Les quatorze livres
suivants roulent sur les _King_, les annales et toutes les parties de
notre littérature, trop peu connue en Europe pour pouvoir en parler.
Depuis le deux cent sixième livre jusqu'au deux cent vingt-neuvième,
il ne s'agit que de la guerre et de tout ce qui y a rapport. Dans les
douze livres suivants il est parlé de tous les peuples et nations avec
lesquels la Chine a eu des rapports depuis plus de deux mille ans.
Nous le disons hardiment; si on pouvait montrer sur les cartes
d'aujourd'hui le pays de chacun et ses limites, les savants et les
antiquaires d'Europe se mettraient à genoux pour avoir ce morceau, qui
manque totalement à l'Europe et est en effet très-piquant et
très-curieux. Depuis le deux cent quarante-deuxième livre jusqu'au
trois cent seizième, il n'est question que de l'homme, mais il y est
envisagé sous toutes les faces, rapports et points de vue
imaginables; soit pris solitairement et par rapport à sa constitution
corporelle; soit envisagé dans sa famille, dans la société et dans
l'État; soit surtout comme capable d'acquérir des connaissances, de
cultiver toutes les vertus, ou de donner dans des vices et des
désordres qui le dégradent et font son malheur. La métaphysique et la
morale chinoise y parlent continuellement un langage dont les
prédicateurs d'Europe, dit le missionnaire lui-même, ne désavoueraient
pas la perfection. Les arts viennent ensuite: l'histoire, l'art de la
porcelaine y tient une grande place; l'histoire naturelle y a ses
Pline et ses Buffon. Les dessins d'animaux et de plantes y donnent aux
yeux l'image que le texte donne à l'esprit. On ne soupçonne rien de
cela en Occident, dit le commentateur français de cette Encyclopédie.
Dans les cinquante-sept livres suivants, il y en a deux sur les
différentes espèces de blés et de grains, deux sur les plantes
médicinales les plus usuelles et les plus communes, un sur les
herbages de cuisine, six sur les arbres à fruits, trois sur les fleurs
de parterre et de jardin, quatre sur les plantes les plus communes
dans les campagnes, six sur les différents arbres de toutes les
provinces de l'empire (nous doutons qu'on en connaisse une cinquième
partie en Europe), onze sur les oiseaux, huit sur les animaux soit
domestiques, soit sauvages, huit sur les amphibies, les coquillages et
les poissons, et six enfin sur les insectes. Quant à la manière dont
chaque article est traité, il est inutile d'avertir que les plus
importants et les plus nécessaires sont traités plus au long; mais la
règle générale, c'est de diviser chacun en cinq, six, sept et même
huit chapitres ou sections. Comme cette Encyclopédie n'est qu'une pure
compilation, dans les premiers chapitres on cite les textes originaux
des auteurs selon leur rang d'autorité, c'est-à-dire qu'on cite
d'abord les _King_, grands et petits; puis les livres de l'ancienne
école de _Confucius_ et des écrivains d'avant l'incendie des livres.
Les annales et les ouvrages des lettrés de toutes les dynasties,
depuis les _Han_, viennent au second rang. Après ces premiers
chapitres viennent ceux des mots, c'est-à-dire des phrases de quelques
mots qui font proverbe, sentence, etc., qu'on cite ou auxquels on fait
sans cesse allusion dans les ouvrages de littérature, soit en prose ou
en vers, et on donne l'explication de chacune en citant l'anecdote, le
discours, la circonstance où elle a été dite, à peu près comme si
l'on racontait comment et à quelle occasion César dit son _Veni, vidi,
vici_, ou bien le _Tu quoque, mi Brute_! Dans les derniers chapitres,
quelquefois ce sont des pièces de vers entières des plus célèbres
poëtes, quelquefois des vers de toutes les mesures et de tous les
styles, mais remarquables ou par les choses, ou par les pensées, ou
par le choix et le brillant des expressions. Les savants qui ont
composé cette Encyclopédie littéraire n'ont aucun système et ne
tiennent à aucune opinion. Si la doctrine des _King_ et de l'antiquité
y brille, c'est par sa propre lumière. On laisse au lecteur le soin
d'en sentir la vérité, la beauté et la supériorité sur celle des
autres livres qu'on cite, lors même qu'ils la contredisent. L'unique
attention qu'on ait eue, c'est de ne pas mettre un mot contre la
pudeur.