EXPLICATION FRANCHE.

L'Entretien de décembre, qui paraîtra le 29 novembre, clora la

troisième année; il forme le complément du sixième volume de ce

_Cours familier de Littérature_. L'Entretien du 1er janvier prochain,

sur la peinture, considérée comme littérature des yeux, et sur le

peintre _Léopold Robert_, ce Werther du pinceau, commencera la

quatrième année.

C'est le moment de répondre aux bruits plus ou moins sincères, plus ou

moins malveillants, qu'on a fait courir sur la cessation probable de

cette publication. Ces bruits n'ont pas le moindre fondement; jamais

ce travail ne fut plus cher à mon esprit, et, j'ajoute, plus

nécessaire à mon existence. Mon seul patrimoine au soleil aujourd'hui,

c'est ma plume. Me l'enlever, ce serait m'enlever l'outil de mon

honneur, l'instrument de ma libération.

Ces rumeurs sont nées à l'occasion de la souscription nationale qui

porte mon nom. Des amis (jamais assez remerciés), qui présumaient trop

bien de moi et du public, avaient cru pouvoir tenter, avec mon plein

consentement, cet appel à l'intérêt de la nation, appel glorieux quand

il est entendu, pénible quand il trouve les contemporains sourds. Ces

amis espéraient libérer ainsi, pour l'âge où l'on doit liquider sa vie

comme sa fortune, mon patrimoine obéré par des causes tout à fait

étrangères à celles que la malveillance ou l'ignorance supposent. Il

faut m'expliquer complétement à cet égard avec ces correspondants

littéraires les plus affectionnés et les plus constants de mes

lecteurs: ce sont mes abonnés à ces Entretiens. Je leur dois vérité,

car je leur dois confiance. Cette vérité la voici.

Plusieurs causes, que je ne puis pas toutes énumérer ici, ont concouru

à aliéner de moi le coeur de ma patrie au moment où j'aurais eu besoin

d'un mouvement soudain et sympathique de ce coeur.

J'aurais tort de m'étonner pourtant, en y réfléchissant, de cette

indifférence: c'était naturel; quand on demande justice ou faveur à

son pays, le crime impardonnable, c'est de vivre. La mort seule absout

de certains services comme de certaines célébrités. Il faut savoir

mourir à propos. Je n'ai pas eu cette bonne fortune, quoique j'aie

tout fait pour la rencontrer à son heure et à sa place; mais Dieu, le

maître du premier jour, est le maître aussi du dernier. Attendons.

Jusqu'ici ce mouvement sympathique et honorable du coeur des nations

s'était produit partout, en Angleterre, en Irlande, en France, toutes

les fois qu'on avait fait appel à leurs sentiments ou à leur honneur

en faveur d'un de leurs contemporains quelconque, serviteurs du pays,

hommes d'État, orateurs, écrivains, poëtes. Mes amis se croyaient

fondés, bien à tort, à espérer la même réponse au même appel. Les

antécédents les trompaient, comme ils m'auraient trompé moi-même à

leur place. Ils ne tenaient pas assez compte du temps, des

circonstances, des ressentiments immérités, mais implacables, des

envies sourdes qui attendent l'heure des disgrâces pour se révéler.

Ces amis ont rencontré sous leurs pas ces embûches, ces impopularités,

ces calomnies, ces inimitiés, dans les classes mêmes auxquelles ils

supposaient la mémoire de quelques dévouements.

Ces calamités privées de fortune, auxquelles ils croyaient pouvoir

intéresser le pays parce qu'ils s'y intéressaient cordialement

eux-mêmes, ont été très-faussement et très-odieusement interprétées

par ceux qui me haïssent, sans autre raison de me haïr que mon nom.

Les uns ont attribué ces embarras de fortune à des dissipations de

main fabuleuses ou à des prodigalités de coeur sans prudence, afin

d'avoir le droit de détourner les yeux et l'intervention du pays de

revers selon eux trop bien mérités. C'est une calomnie de bonne foi

que ma vie au grand jour réfute pour tous ceux qui me connaissent.

J'ai vécu selon mon état, comme le conseillent les moralistes et les

économistes les plus sévères; je n'ai jamais eu d'autre luxe que

quelques habitations héréditaires, trop vastes pour ma fortune, à la

campagne, habitations qu'il ne dépendait pas de moi de démolir sans

avilir la valeur et sans anéantir les produits de l'administration

rurale de mes terres en vignobles. Si je n'avais eu que la vigne de

_Naboth_, je n'aurais pas eu les celliers et les pressoirs d'Horace ou

de Cicéron. Ma fortune, plus apparente que réelle, n'a jamais été

très-grande. On serait étonné si j'exposais ici la modicité des

patrimoines que j'ai reçus de mes pères, défalcation faite de leurs

charges. Je n'ai rien _dévoré_, quoi qu'en disent en chiffres

emphatiques les déclamateurs contre mes prétendues somptuosités. Tous

mes mobiliers, de luxe soi-disant asiatique, réunis, n'égaleraient

pas, à beaucoup près, la valeur du plus modique mobilier d'un

appartement d'habitué de bourse de la rue Vivienne ou de la rue de

Richelieu. Où sont donc les monuments de mon opulence? Où sont donc

mes usines à dix mille marteaux? Je n'ai jamais mis dans toute ma vie

qu'une pierre sur une pierre, et c'était pour marquer la place de deux

tombeaux!

_Dat veniam corvis, vexat censura columbas._

Les autres me reprochent une large hospitalité toute rustique et toute

paysanesque dans mes champs. Ils ne savent pas que cette hospitalité

même dont ils me font un crime est un impôt personnel et inévitable

sur la célébrité bien ou mal acquise. Il y a certains noms qui

obligent. Toutes les infortunes sans boussole de la France et même de

l'Europe se tournent par instinct vers certains noms, je ne dis pas

plus illustres, mais plus notoires que les autres noms, pour

solliciter pitié, appui ou secours. Le seuil de ces hommes de bruit

est assiégé d'indigences qui touchent, leur table est chargée de

lettres écrites avec des larmes. Il y a telle année de ma vie où j'en

ai reçu jusqu'à _dix mille_, de ces lettres, et cela depuis que je

suis rentré dans l'obscurité. Que pouvez-vous devenir, eussiez-vous le

visage aussi froid et le coeur aussi dur que votre métal?

Les années qui ont suivi immédiatement la révolution de 1848 ont été

particulièrement onéreuses et pour ainsi dire obligatoires. Comment

refuser de partager sa dernière épargne avec ceux qui ont partagé vos

efforts et vos périls pour maintenir l'ordre et pour préserver la

société, dans ces heures où ces braves citoyens, moins intéressés en

apparence que nous à la propriété, offraient généreusement leur sang

pour elle?

Puis les années désastreuses pour les vignobles se sont succédé

pendant une période de dépense sans revenu. Il a fallu s'obérer

davantage pour nourrir environ cinq cents bouches d'ouvriers de la

terre sans pain.

Puis les intérêts des dettes constituées et des dettes nouvelles se

sont accumulés sur le capital. J'ai espéré supporter seul ce triple

poids d'une révolution qui avait pesé sur moi plus que sur d'autres,

de terres sans produit et d'intérêts exorbitants; j'ai tenté d'y

suffire à force de travail d'esprit. Grâce au public et à un concours

dont je serai toujours reconnaissant, ce travail rapportait

libéralement son salaire. Mais les événements transforment la scène;

la main se lasse, le public se rassasie, les ennemis dénigrent: qui

dit public dit hasard; le métier d'hommes de lettres n'est qu'un jeu

de dé avec l'opinion. Ce travail enivre et ne nourrit pas. On compte

les produits, on ne compte pas les frais, les déceptions et les

mécomptes. Les deux crises financières de 1856 et 1857 ont fait le

reste.

--Pourquoi ne vendiez-vous pas vos terres? me dit-on aujourd'hui avec

une apparence de raison qui trompe les esprits mal informés.

--Je ne vendais pas, et je ne vends pas, parce qu'il ne s'est pas

présenté en dix ans et qu'il ne se présente pas même aujourd'hui un

seul acquéreur. Comment vendre sans acheteurs? Ces terres sont

affichées partout et tous les jours; eh bien! mes ennemis ou mes amis

peuvent interroger à cet égard tous les notaires de Paris, de Lyon, de

Mâcon, de France, chargés de vendre ces propriétés, même à perte; ces

honorables officiers publics répondront unanimement qu'ils n'ont pas

reçu une offre d'un centime pour ces terres, évaluées par les

estimateurs les plus consciencieux à une valeur qui dépasse deux

millions. Ce fait, qui semble incroyable, est cependant vrai; je

consens à toute espèce de démenti si l'on peut me prouver que j'ai

reçu une offre quelconque pour ces deux millions et demi de valeur

morte dans mes mains.

J'ai eu de la peine à comprendre moi-même ce phénomène de la mise en

vente pendant dix ans, à grandes pertes pour moi, à grands bénéfices

pour les acquéreurs, sans qu'un seul capitaliste fût tenté par ces

bénéfices. À la fin je m'en rends compte, et voici comment.

Ces acheteurs, en effet, ne peuvent se rencontrer que parmi des

capitalistes bienveillants pour moi, ou parmi des capitalistes

hostiles et avides, à l'affût des fortunes qui croulent pour en

accaparer à rien les débris.

Si ce sont des capitalistes bienveillants, ils ne veulent à aucun prix

acheter mes propriétés ni mes demeures.

Ils ne le veulent pas, premièrement parce qu'il en coûterait à leur

bon coeur de me déposséder. Ils se disent, en parlant de moi, ce vers

de Virgile au laboureur expulsé de ses prairies de Mantoue:

_Fortunate senex, ergo tua rura manebunt;_

Secondement, parce que, même en me payant ces terres à des prix de

faveur, ils passeraient très injustement pour avoir bénéficié de ma

ruine;

Troisièmement, enfin, parce qu'il n'est pas toujours agréable à une

famille investie de la considération locale la mieux méritée de

succéder à un nom malheureusement célèbre dans les demeures ébruitées,

sinon illustrées, par ce nom. Il y a là, entre le modeste demi-jour du

nouveau possesseur et la célébrité du dépossédé, un contraste qu'on

n'aime pas à subir pour soi ni pour ses enfants. Je ne me compare pas,

à Dieu ne plaise! à Voltaire ou à Jean-Jacques Rousseau; mais demandez

aux possesseurs de Ferney ou des Charmettes s'ils n'aimeraient pas

mille fois mieux avoir succédé, dans ce château ou dans cette

chaumière, à des hôtes sans nom, que d'être assiégés à chaque heure de

l'année, au seuil de ces demeures, par ces pèlerins importuns du génie

ou de la célébrité.

Si ce sont, au contraire, des capitalistes hostiles et avides, ceux-là

se présenteront encore moins pour acheter mes domaines à l'amiable.

Ils attendront, avec la patience infatigable de la spéculation,

l'heure de ces ventes forcées, de ces encans par autorité de justice,

dans l'espoir d'avoir ces millions de terre pour une poignée de

papier.

Ainsi enfermé dans ce dilemme de la bienveillance ou de la

malveillance des acquéreurs, je reste cloué à la terre comme à

l'instrument de mon supplice, sans que ni amis ni ennemis consentent

à me décharger de ce brillant et mortel fardeau!

Ne m'accusez donc pas de ne pas vouloir vendre. Je ne puis pas vendre,

voilà la triste vérité; et, si vous ne m'en croyez pas, essayez de me

faire une offre, et accusez-moi en pleine opinion publique si je la

refuse!

C'est pour sortir de cette impasse, entre des créanciers qui pressent

et des acheteurs qui s'éloignent, que mes excellents amis ont ouvert

une souscription dont le succès aurait été pour moi un honneur et pour

d'autres un salut. Cette souscription, à l'exception d'un petit nombre

de coeurs d'or dont les noms se confondront à jamais avec le mien,

ayant été jusqu'ici dérisoire ou insuffisante, que me reste-t-il? Il

me reste l'option entre la ruine de mes créanciers ou un redoublement

de travail. C'est ce dernier parti que je devais choisir et que je

choisis:--Mourir à la peine! comme dit le peuple. Cette mort est

honorable quand la peine a un noble but. En est-il un plus honnête que

de se sacrifier au salut de ceux dont on répond sur son honneur?

Bien loin donc de me croiser les bras dans une oisiveté digne ou

indigne, l'_otium cum dignitate_ (c'est le travail, selon moi, qui est

la vraie dignité), je vais, pendant toutes les années saines que Dieu

me laisse, redoubler d'étude et de zèle pour continuer en l'améliorant

l'oeuvre de ce _Cours familier de Littérature_, oeuvre que j'ai

entreprise avec votre appui. Cet appui, que vous m'avez généreusement

prêté depuis trois ans, je ne le mendie pas, je le désire; je le

provoque même, parce qu'il est nécessaire à d'autres que moi. Chaque

lecteur bénévole de ce Cours est un ami auquel je voue un battement de

mon coeur reconnaissant; chaque nouveau lecteur qu'il pourra

s'adjoindre parmi les amis des lettres sera une souscription indirecte

que je me glorifierai de lui devoir.

La littérature ne fait pas acception de parti; je suis sorti tout

entier de la politique, et la France m'apprend assez à n'y rentrer

jamais. On m'a reproché souvent, dans des jugements sur ma vie, de

n'avoir pas été assez ambitieux! On se trompe: j'avais l'ambition de

la reconnaissance; j'ai manqué mon but: n'en parlons plus. Cependant,

qui que vous soyez, amis ou ennemis, mais hommes de coeur, sachez-le

bien, vous ne m'enlèverez pas la conscience de vous avoir AIDÉS

PENDANT VOS TEMPÊTES. Eh bien! je vous dis aujourd'hui, sans

présomption comme sans mauvaise honte: À VOTRE TOUR, AIDEZ-MOI!...

Vous pouviez être grands, vous ne serez que justes!

Cours familier de Littérature - Volume 06 · 第 147 / 196 题