Quand le convoi eut disparu derrière l'angle du sépulcre d'Absalon
pour s'enfoncer sous les oliviers de la colline, je me levai pour
reprendre enfin mon sentier vers mes tentes. Par une bizarre
concordance d'heures, de site, d'accidents et de hasards, ce fut
encore la voix de David qui m'arrêta et qui me fit retomber tout
pensif et tout ébranlé de poésie sur le bloc de pierre.
Le vent qui, un instant avant, soufflait des montagnes, avait tourné
pendant ma longue station au tombeau du roi; il soufflait maintenant
de la mer, et il m'apportait de la ville une sorte de psalmodie
plaintive semblable au gémissement d'une cité en deuil. En prêtant
plus attentivement l'oreille je distinguai la récitation cadencée des
psaumes du poëte, qui sortait du couvent des moines latins de
Terre-Sainte, et qui, de terrasse en terrasse, venait mourir au
tombeau du harpiste de Dieu. Cette flûte sur la colline, ce convoi
chantant dans la vallée, cette psalmodie dans le monastère, triple
écho à la même heure de cette voix du grand lyrique, enseveli, mais
ressuscité sans cesse sur sa montagne de Sion, me jetèrent dans un
ravissement d'esprit qui semblait me donner pour la première fois le
sentiment de la toute-puissance du chant dans l'homme.
«Qu'est devenu son royaume? m'écriai-je. Les Persans, les Arabes, les
califes, les croisés, les sultans s'en sont arraché les morceaux; les
pèlerins n'y viennent plus adorer que la poussière, et le vent
l'emporte au désert ou à la plage de la _grande_ mer avec le même
mépris qu'il emporte le brin de paille du nid de l'hirondelle, quand
la nichée a pris son vol en automne vers d'autres climats! Mais sa
flûte, mais sa harpe, mais ses notes lyriques du roi des cantiques ont
survécu à son empire détruit, à sa race dispersée parmi les nations! Ô
puissance de l'âme! ô éternité de la parole inspirée! Le roi est
poussière; il ne possède pas même son propre tombeau; mais sa harpe
possède l'univers, et qui sait si elle n'a pas son écho jusque dans le
ciel?--Jamais homme n'eut une telle apothéose.»