Qu'y a-t-il dans tout cela, dans ce jeune lévite, dans cette belle
fiancée, dans ces quelques sonnets écrits sous une grotte, jetés au
vent de la Sorgues et recueillis par les couples amoureux d'Avignon,
qui soit de nature à perpétuer son contre-coup et son bruit à travers
les siècles? Rien! il n'y a rien, excepté une âme, une âme puissante,
sonore, mélodieuse et profondément touchée; une âme qui vit dans
chacun de ces souvenirs, qui chante dans chacun de ces vers, qui
pleure, espère ou prie dans chacune des notes du clavier des âmes; et
ce rien c'est assez pour que le monde, à perpétuité, soit aussi plein
des noms de Pétrarque et de Laure que des noms de ceux qui ont conquis
ou révolutionné le monde sous le pas de leurs armées. Il y a des
célébrités pour l'oreille du vulgaire et des célébrités pour les
coeurs d'élite ici-bas; ces dernières sont moins retentissantes, mais
elles sont plus chères, plus sacrées, plus consanguines, si l'on peut
parler ainsi, à nos propres coeurs. Leur génie, c'est leur
sensibilité; il leur a suffi de sentir profondément, d'aimer
divinement pour devenir des puissances de sentiment; un clin d'oeil a
fait leur destinée. Et si ces sensibilités profondes et délicates,
comme celle de Pétrarque, ont été douées par la nature et par l'art du
don d'exprimer avec force, grâce, naturel et harmonie leurs
enthousiasmes, de chanter leurs soupirs, de moduler leurs larmes, de
confondre leur passion profane pour une créature divinisée avec cette
passion sainte pour l'éternelle beauté qui devient la sainteté de la
passion, alors ces âmes s'emparent du monde par droit de consonnance
avec tout ce qui sent, souffre ou aime comme elles ont aimé; car le
coeur de l'homme a été fait, comme le bronze ou comme le cristal,
sonore; il vibre à l'unisson de tous les autres coeurs créés de la
même argile et susceptibles des mêmes accords, dans le concert
universel des sensations. De toutes ces âmes consonnantes aux autres
belles âmes formées pour la plus divine fonction de l'âme, AIMER,
Pétrarque est, selon moi, la plus justement immortelle ici-bas par
ses chants. Son sentiment est sincère, sa fiction est une histoire;
ses enthousiasmes ou ses gémissements ne sont point des déclamations,
mais des soupirs; ses larmes ne sont point puisées dans les sources
antiques de Castalie ou de Blanduse, mais dans ses yeux; elles ont le
sel et l'amertume des véritables larmes humaines. Ses vers, sobres
d'images, mais neufs d'expressions, sortent en petit nombre, non de sa
plume, mais de son coeur, comme des palpitations cadencées de ce coeur
qui se répercutent sur sa page; la musique de ces sonnets ressemble
aux majestueux et graves murmures de la grotte de Vaucluse, qui
viennent de l'abîme, qui sonnent creux, qui remplissent l'âme, qui la
troublent et qui l'apaisent comme des échos souterrains des mystères
de Dieu. La langue dans laquelle ces vers s'épanchent ne semble avoir
été composée ni pour les hommes, ni pour les esprits délivrés de leurs
corps; mais c'est une langue entre ciel et terre, entendue également
en haut et en bas, qui a de la terre la passion et la douleur, qui a
du ciel l'espérance et la sérénité. Ni Homère, ni Virgile, ni Horace,
ni Tibulle, ni Milton, ni Racine n'ont de tels vers, parce qu'aucun
d'eux n'a tant aimé ni tant prié. David seul a des versets de cette
nature dans ses Psaumes. Pour tout homme sensible qui comprend les
sonnets de Pétrarque dans la langue où ils ont été pleurés ou gémis,
les sonnets du poëte de Vaucluse sont un manuel qu'il faut porter sur
son coeur ou dans sa mémoire comme un confident ou un consolateur dans
toutes les vicissitudes des attachements humains; ils calment comme
des versets de l'_Imitation_, et de plus ils enchantent par des
mélodies intérieures toujours en concordance du son et des sens. C'est
une musique qui aime et qui prie dans toutes ses notes; c'est le
psautier de l'amour et de la mort ici-bas; c'est le psautier de la
réunion et de l'immortalité là-haut; c'est Pétrarque! Heureuse
l'Italie d'avoir produit un tel psalmiste! Malheureuse l'Italie de le
négliger aujourd'hui pour déifier des hommes dont les épopées barbares
et les tragédies déclamatoires ne valent pas un sonnet de ce David de
Vaucluse.