XXXIV

Qu'y a-t-il dans tout cela, dans ce jeune lévite, dans cette belle

fiancée, dans ces quelques sonnets écrits sous une grotte, jetés au

vent de la Sorgues et recueillis par les couples amoureux d'Avignon,

qui soit de nature à perpétuer son contre-coup et son bruit à travers

les siècles? Rien! il n'y a rien, excepté une âme, une âme puissante,

sonore, mélodieuse et profondément touchée; une âme qui vit dans

chacun de ces souvenirs, qui chante dans chacun de ces vers, qui

pleure, espère ou prie dans chacune des notes du clavier des âmes; et

ce rien c'est assez pour que le monde, à perpétuité, soit aussi plein

des noms de Pétrarque et de Laure que des noms de ceux qui ont conquis

ou révolutionné le monde sous le pas de leurs armées. Il y a des

célébrités pour l'oreille du vulgaire et des célébrités pour les

coeurs d'élite ici-bas; ces dernières sont moins retentissantes, mais

elles sont plus chères, plus sacrées, plus consanguines, si l'on peut

parler ainsi, à nos propres coeurs. Leur génie, c'est leur

sensibilité; il leur a suffi de sentir profondément, d'aimer

divinement pour devenir des puissances de sentiment; un clin d'oeil a

fait leur destinée. Et si ces sensibilités profondes et délicates,

comme celle de Pétrarque, ont été douées par la nature et par l'art du

don d'exprimer avec force, grâce, naturel et harmonie leurs

enthousiasmes, de chanter leurs soupirs, de moduler leurs larmes, de

confondre leur passion profane pour une créature divinisée avec cette

passion sainte pour l'éternelle beauté qui devient la sainteté de la

passion, alors ces âmes s'emparent du monde par droit de consonnance

avec tout ce qui sent, souffre ou aime comme elles ont aimé; car le

coeur de l'homme a été fait, comme le bronze ou comme le cristal,

sonore; il vibre à l'unisson de tous les autres coeurs créés de la

même argile et susceptibles des mêmes accords, dans le concert

universel des sensations. De toutes ces âmes consonnantes aux autres

belles âmes formées pour la plus divine fonction de l'âme, AIMER,

Pétrarque est, selon moi, la plus justement immortelle ici-bas par

ses chants. Son sentiment est sincère, sa fiction est une histoire;

ses enthousiasmes ou ses gémissements ne sont point des déclamations,

mais des soupirs; ses larmes ne sont point puisées dans les sources

antiques de Castalie ou de Blanduse, mais dans ses yeux; elles ont le

sel et l'amertume des véritables larmes humaines. Ses vers, sobres

d'images, mais neufs d'expressions, sortent en petit nombre, non de sa

plume, mais de son coeur, comme des palpitations cadencées de ce coeur

qui se répercutent sur sa page; la musique de ces sonnets ressemble

aux majestueux et graves murmures de la grotte de Vaucluse, qui

viennent de l'abîme, qui sonnent creux, qui remplissent l'âme, qui la

troublent et qui l'apaisent comme des échos souterrains des mystères

de Dieu. La langue dans laquelle ces vers s'épanchent ne semble avoir

été composée ni pour les hommes, ni pour les esprits délivrés de leurs

corps; mais c'est une langue entre ciel et terre, entendue également

en haut et en bas, qui a de la terre la passion et la douleur, qui a

du ciel l'espérance et la sérénité. Ni Homère, ni Virgile, ni Horace,

ni Tibulle, ni Milton, ni Racine n'ont de tels vers, parce qu'aucun

d'eux n'a tant aimé ni tant prié. David seul a des versets de cette

nature dans ses Psaumes. Pour tout homme sensible qui comprend les

sonnets de Pétrarque dans la langue où ils ont été pleurés ou gémis,

les sonnets du poëte de Vaucluse sont un manuel qu'il faut porter sur

son coeur ou dans sa mémoire comme un confident ou un consolateur dans

toutes les vicissitudes des attachements humains; ils calment comme

des versets de l'_Imitation_, et de plus ils enchantent par des

mélodies intérieures toujours en concordance du son et des sens. C'est

une musique qui aime et qui prie dans toutes ses notes; c'est le

psautier de l'amour et de la mort ici-bas; c'est le psautier de la

réunion et de l'immortalité là-haut; c'est Pétrarque! Heureuse

l'Italie d'avoir produit un tel psalmiste! Malheureuse l'Italie de le

négliger aujourd'hui pour déifier des hommes dont les épopées barbares

et les tragédies déclamatoires ne valent pas un sonnet de ce David de

Vaucluse.

Cours familier de Littérature - Volume 06 · 第 66 / 196 题