Il partit de Padoue le 3 mai, menant avec lui Jean, son fils, qu'il
avait retiré depuis quelque temps de l'école de Gilbert de Parme. «Je
le menai avec moi, dit-il, pour que sa présence me rappelât mes
devoirs envers lui. Que serait devenu cet enfant s'il avait eu le
malheur de me perdre?»--Pétrarque, quelques jours après son arrivée à
Avignon, obtint du pape pour cet enfant _doux_, _docile_, mais
illettré et rougissant de son ignorance, dit-il, un canonicat à
Vérone. Délivré de cette sollicitude pour ce fruit de sa faiblesse, il
s'enferma dans sa chère retraite de Vaucluse, et c'est là, en présence
des lieux, des souvenirs, de l'image de Laure, qu'il écrivit, au
murmure de la fontaine, les plus pieux et les plus sublimes sonnets
que nous avons cités plus haut. Il fut distrait un moment de ce loisir
dans sa solitude par l'arrivée de son ancien ami politique, _Rienzi_,
à Avignon.
Rienzi, le tribun de la république imaginaire de Rome, n'avait pas
accepté sa défaite. Évadé de Rome, comme on l'a vu dans notre récit,
il s'était fait ermite, sous le faux nom du Père Ange, au mont
Maïella, dans le royaume de Naples. Revenu impunément à Rome avec une
bande de pèlerins, il y renoua ses complots contre le légat du pape.
Ce légat, dans une sédition excitée par Rienzi, fut atteint d'une
flèche à la tête. On soupçonnait Rienzi de fomenter ces agitations
pour rétablir le tribunat; il eut l'audace de se livrer lui-même à
l'empereur, qui était à Pragues, et de lui demander son concours pour
restaurer en Italie ce qu'il appelait le règne du Saint-Esprit.
L'empereur le livra au pape et l'envoya sous escorte, mais non
enchaîné, à Avignon; il y entra en chef de secte plus qu'en
prisonnier. Son sort toucha Pétrarque; le poëte avait été, ainsi qu'on
l'a vu, le partisan et le complice du tribun de Rome; il était
embarrassé maintenant de son attitude envers l'homme qu'il avait
exalté jusqu'au niveau des anciens héros de la liberté romaine. On
voit transpercer ces sentiments dans une longue lettre qu'il publia à
cette époque.
«Rienzi, dit-il dans cette lettre, est arrivé récemment à Avignon; ce
tribun autrefois si puissant, si redouté, à présent le plus
malheureux de tous les hommes, a été conduit ici comme un captif... Je
lui ai donné des louanges, des conseils: cela est plus connu que je ne
voudrais peut-être; j'aimais sa vertu, j'approuvais son projet,
j'admirais son courage, je félicitais l'Italie de ce que Rome allait
reprendre l'empire qu'elle avait autrefois. Je lui avais écrit
quelques lettres dont je ne me repens pas tout à fait. Je ne suis pas
prophète; ah! s'il avait continué comme il a commencé!... Il s'agit
maintenant de déterminer quel genre de supplice mérite un homme qui a
voulu que la république fût libre! Ô temps! ô moeurs!... Il faut dire
la vérité: Rienzi, à son entrée en ville, n'était ni lié ni garrotté.
Il demanda si j'étais à Avignon; je ne sais s'il attendait de moi
quelques secours, et je ne vois pas ce que je pourrais faire pour lui.
Ce dont on l'accuse le couvre de gloire selon moi. Un citoyen romain
s'afflige de voir sa patrie, qui est de droit reine du monde, devenir
esclave des hommes les plus vils. Voilà le fondement de l'accusation
contre lui; il s'agit de savoir quel supplice mérite un tel crime.»
Cette lettre, récemment découverte, était adressée au prieur des
Saints-Apôtres de Padoue; elle atteste avec quelle aspiration
puissante l'imagination italienne du moyen âge, même dans le clergé
papal, remontait à l'antique liberté, bien que cette liberté ne fût
plus que le rêve de ses poëtes.
Pétrarque fit plus; il écrivit une lettre éloquente et
insurrectionnelle à la ville de Rome pour l'exciter à défendre ou à
venger son tribun. «Osez quelque chose, dit-il aux Romains, osez en
faveur de votre citoyen! Que le peuple romain n'ait qu'une voix,
qu'une âme! Demandez qu'on vous remette le prisonnier. La terreur est
ici si profonde qu'on n'ose se parler qu'à l'oreille, la nuit, et dans
quelques lieux retirés. Moi-même, qui ne refuserais pas de mourir pour
la vérité, si ma mort pouvait être de quelque profit à la république,
je n'ose signer cette lettre! L'empire est encore à Rome et ne saurait
être ailleurs tant qu'il restera seulement le rocher du Capitole.