Mais, si Pétrarque avait le coeur inguérissable, il avait
l'imagination trop vive pour ne pas se débattre et se relever sous sa
douleur; il promena ses tristesses sans cesse évaporées dans ses beaux
vers de Parme à Florence, de Florence à Rome; il donna à ses amis, et
surtout à Boccace, le plus cher et le plus affectionné de tous, les
loisirs qu'il donnait jusque-là à ses pensées d'amour. Sa vie est
celle d'un homme de passion éteinte, mais de goût survivant, qui
trompe les heures tantôt avec la philosophie, tantôt avec la poésie,
toujours avec la piété et l'amitié. Tristesse au fond du coeur,
sourire encore sur les lèvres. Son talent avait grandi sous ses
larmes. Il habite tantôt Parme, tantôt Padoue, tantôt Venise,
recherché, aimé, caressé par tous les hommes éminents de ces
différentes villes. Nul homme ne jouit aussi complétement, mais aussi
modestement, de sa gloire; il n'avait que l'ambition de la postérité
et du ciel: il était amoureux d'une mémoire.
Il eut cependant quelques rechutes d'amour plus profane que l'amour
éthéré qu'il nourrissait pour Laure; il ne cherche pas à s'en excuser
lui-même. Indépendamment de son fils Jean, né d'une mère inconnue à
Avignon, il parle dans ses lettres et dans ses sonnets d'une belle et
jeune dame d'Italie dont les charmes rendaient malgré lui à son coeur
des sentiments qu'il rougissait de rallumer.
C'est pour la fuir sans doute qu'il résolut une septième fois de
revenir encore à Vaucluse. Il analyse ainsi lui-même dans une de ses
lettres l'inquiétude d'esprit qui le portait à revoir les lieux
témoins de ses beaux jours et de ses regrets.
«Vous savez que j'avais résolu de ne plus retourner à Vaucluse. Il m'a
pris tout à coup un désir d'y aller dont je n'ai pas été le maître.
Aucune espérance ne m'y attire: ce n'est pas le plaisir, dans un
endroit aussi sauvage; ce n'est pas l'amitié (le plus honnête de tous
les motifs qui peuvent déterminer les hommes); quels amis pourrais-je
avoir dans un désert où le nom même d'amitié n'est pas connu, où les
habitants, uniquement occupés de leurs filets ou de la culture de
leurs oliviers et de leurs vignes, ignorent les douceurs de la société
et de la conversation?
«Voici ce que je puis alléguer de plus raisonnable pour excuser cette
variation de mon âme: c'est l'amour de la solitude et du repos qui m'a
fait prendre le parti que j'ai pris. Trop connu, trop recherché dans
ma patrie, loué, flatté même jusqu'au dégoût, je cherche un endroit où
je puisse vivre seul, inconnu et sans gloire. Rien ne me paraît
préférable à une vie solitaire et tranquille.
«L'idée de mon désert de Vaucluse est revenue à moi avec tous ses
charmes; en me représentant ces collines, ces fontaines, ces bois si
favorables à mes études, j'ai senti dans le fond de l'âme une douceur
que je ne saurais rendre. Je ne suis plus étonné de ce que Camille, ce
grand homme que Rome exila, soupirait après sa patrie, quand je pense
qu'un homme né sur les rives de l'Arno regrette un séjour au delà des
Alpes. L'habitude est une seconde nature. Cette solitude, à force de
l'habiter, est devenue comme ma patrie. Ce qui me touche le plus,
c'est que je compte y mettre la dernière main à quelques ouvrages que
j'ai commencés. J'ai été curieux de revoir mes livres, de les tirer
des coffres où ils étaient renfermés, pour leur faire voir le jour et
les remettre sous les yeux de leur maître.
«Enfin, si je manque à la parole que j'avais donnée à mes amis, ils
doivent me le pardonner: c'est l'effet de cette variation attachée à
l'esprit humain, dont personne n'est exempt, excepté ces hommes
parfaits qui ne perdent pas de vue le souverain bien. L'identité est
la mère de l'ennui, qu'on ne peut éviter qu'en changeant de lieu.»