XXVII

Son ressouvenir d'Avignon le poursuivait dans sa solitude du faubourg

de Parme. «Autrefois, écrit-il, quand j'avais quitté Laure, je la

voyais souvent en rêve; cette angélique vision me consolait,

maintenant elle m'abandonne et me consterne. Je crois l'entendre me

dire, comme le jour de la séparation: _Vous ne me reverrez plus sur la

terre!_ Mes soupirs et mes poésies soulèvent ma peine sans la

soulager; serait-elle donc déjà au ciel? Cette incertitude m'agite

nuit et jour, je ne suis plus ce que j'étais; je ressemble à un homme

qui marche sur un sol miné...» Puis un songe lui offre l'image

courroucée de Laure qui le défie de l'oublier. «J'entendis une voix

triste qui me dit tout bas (c'était elle): Ce misérable compte les

jours loin de moi, il ne vit pas; il n'est jamais d'accord avec

lui-même; il court le monde, mais il a beau faire, il m'aimera

toujours partout où il sera. Je serai l'unique objet de ses discours,

de ses écrits, de ses pensées!...» Puis elle lui parle longuement de

leur chaste amour sur la terre, et de leur éternelle réunion dans le

monde des âmes.

Ce songe était prophétique, Laure était morte de la peste à Avignon,

le 6 avril, anniversaire de sa première rencontre avec son poëte dans

l'église de Sainte-Claire. Les dates sont les superstitions de

l'amour; ce troisième 6 avril était l'augure de la rencontre au ciel

qui n'aurait plus de séparation.

Voici comment Pétrarque lui-même, informé plus tard de toutes les

circonstances de cette mort, se la retrace dans un de ses souvenirs

écrits. On voit qu'il cherche à fixer pour l'éternité, par la parole

immortelle, le dernier soupir de celle qui emporte sa propre vie avec

la sienne, afin que rien ne périsse de ce qui fut Laure, même quand

Laure elle-même a disparu de ses yeux:

«La peste d'Avignon enlevait depuis plusieurs semaines tous les âges

et tous les sexes. Laure en ressentit les premières atteintes le 3

avril. Elle eut la fièvre avec crachement de sang. Comme il était

constant qu'on ne passait pas le troisième jour après que le mal

s'était manifesté par les symptômes ordinaires, elle prit d'abord les

précautions que sa piété et sa raison lui suggérèrent: elle reçut les

sacrements et fit son testament le même jour; ensuite elle se prépara

à la mort sans inquiétude et sans regret. La vie qu'elle avait menée

était si pure, que son âme ne pouvait pas être troublée par

l'incertitude de l'avenir.

«Quand elle fut à l'agonie, ses parentes, ses amies, ses voisines, se

rassemblèrent autour d'elle, quoiqu'elle fût attaquée d'un mal

contagieux, qui faisait peur à tout le monde. C'est une chose bien

singulière, qu'étant si belle elle fût si aimée des personnes même de

son sexe. Rien ne fait mieux l'éloge de son caractère, dont la bonté

suspendait les effets ordinaires de la jalousie et de l'envie.» Il

faut convenir cependant que, de la façon dont Pétrarque s'exprime, il

semble que ces dames étaient attirées par la _curiosité de voir

comment on fait ce passage que tout le monde est obligé de faire, et

qu'on ne fait qu'une fois_.

«Laure, assise sur son lit, paraissait tranquille. L'ennemi de nos

âmes, qui n'avait point de prise sur elle, ne vint point l'effrayer

par des fantômes hideux et menaçants, comme il a coutume de faire,

selon saint Augustin.

«Ses compagnes, répandues autour de son lit, poussaient des sanglots

et versaient des torrents de larmes. Hélas! disaient-elles, que

deviendrons-nous? Nous allons voir disparaître la merveille de notre

siècle, le modèle de toutes les perfections. La vertu, la beauté, la

politesse, sortiront de ce monde avec Laure. Où trouvera-t-on une

femme aussi accomplie; des propos si sages, si mesurés, un maintien et

des manières si honnêtes, une voix si charmante? Nous allons perdre

une compagne qui était l'âme de nos plaisirs innocents; une amie qui

nous consolait dans nos chagrins, et dont l'exemple était pour nous

une leçon vivante. Sa présence seule suffisait pour nous garantir des

pièges de l'ennemi et des écueils de ce monde. Nous perdrons tout en

la perdant. Le ciel qui nous l'enlève semble nous envier la

possession d'un trésor dont nous n'étions pas dignes.

«Quoique Laure eût l'air tranquille, on ne peut douter qu'elle ne fût

sensible à la douleur de ses compagnes; mais, tout occupée de ce

qu'elle allait devenir, elle recueillait déjà en silence les fruits

d'une vie innocente et pure. Son âme, prête à quitter sa belle

demeure, rassemblant en elle-même toutes ses vertus, semblait avoir

rendu l'air plus serein. Elle est morte doucement et sans effort,

comme un flambeau qui pâlit et s'éteint. Son visage était plus blanc

que la neige, mais on n'y voyait pas cette morne lividité qui annonce

l'absence de vie; ses beaux yeux n'étaient pas éteints, ils

paraissaient seulement fermés par le sommeil: elle avait l'air d'une

personne qui se recueille pour prier. Enfin telle était la mort

elle-même sur ce beau visage! dit son amant. _Elle savait_,

ajoute-t-il, _toutes les routes qui mènent au ciel!_»

Cours familier de Littérature - Volume 06 · 第 29 / 196 题