La poésie l'emportait cependant; il cherchait à Parme un souvenir de
Vaucluse. Un jour qu'il était sorti de Parme pour se dissiper à
l'ordinaire, le goût de la promenade l'ayant entraîné, il passa la
rivière de Lenza, qui est à trois lieues de la ville, et se trouva sur
le territoire de Rheggio, dans une grande forêt qu'on nomme _Silva
piana_ quoiqu'elle soit sur une colline fort élevée, d'où l'on
découvre les Alpes et toute la Gaule cisalpine. Il faut l'entendre
lui-même faire la description des lieux, et de ce qu'il y sentit, dans
une lettre en vers latins à Barbate de Sulmone.
«De vieux hêtres, dont la tête touche les nues, défendent l'approche
de cette forêt aux rayons du soleil. De petits vents frais sortis des
montagnes voisines, et plusieurs ruisseaux qui y serpentent, tempèrent
les ardeurs de la canicule. Dans les plus grandes sécheresses, la
terre y est toujours couverte d'un gazon vert émaillé de fleurs. On y
entend gazouiller toutes sortes d'oiseaux, et on y voit courir des
bêtes fauves de toutes espèces. Au milieu s'élève un théâtre que la
nature semble avoir fait exprès pour les poëtes. Une montagne le met à
l'abri des vents du midi; des arbres qui l'entourent y répandent un
ombrage frais. On y entend le ramage des oiseaux et le murmure d'un
ruisseau qui invite au sommeil. La terre y exhale une odeur
délicieuse, c'est l'image des champs Élysées.
«Les bergers et les laboureurs respectent ce lieu sacré: sa beauté me
frappa; je sentis tout à coup comme une inspiration des Muses, qui
m'invitaient à travailler à mon _Afrique_. Honteux d'avoir reçu un
honneur que je n'avais pas mérité, je résolus de mettre la dernière
main à ce poëme, pour faire voir que je n'étais pas tout à fait
indigne de la couronne. L'ardeur poétique se réveilla avec tant de
force, que je crus devoir m'y livrer. Je fis plusieurs vers
sur-le-champ avec une facilité que je n'avais jamais éprouvée, et je
continuai d'y travailler pendant quelques jours que je passai dans le
voisinage de _Silva piana_.»
Il se construisit une maison entre la ville et cette forêt. «J'ai
ainsi, écrit-il, une campagne au milieu de la ville et une ville au
milieu des champs; quand je suis las de la solitude, je n'ai qu'à
sortir, je trouve le monde; quand je suis las du monde, je rentre dans
ma demeure et j'y retrouve la solitude. Je jouis ici d'un repos que
les philosophes d'Athènes, les poëtes de Rome, les anachorètes du
désert, n'ont jamais goûté. Ô fortune! laisse en paix un homme qui se
cache! Sors de sa petite maison, et vas agiter les palais des rois!»
«Ici,» ajoute-t-il dans une de ses lettres à son ami _Pastrengo_, «je
travaille toujours, aspirant au repos et n'espérant pas y parvenir; je
m'avance à grands pas vers la mort sans la redouter; je voudrais
sortir de cette odieuse prison où mon âme est captive. J'habite Parme,
j'y passe ma vie dans l'église ou dans mon jardin. Las de la ville, je
vais souvent errer dans les bois; je bâtis une petite maison telle
qu'il convient à la médiocrité de mon état; on y verra peu de monde.
Les vers d'Horace ralentissent mon ardeur pour le bâtiment et me
parlent de ma dernière demeure. Je réserve les pierres pour mon
monument. Si j'aperçois une petite fente dans les murs nouveaux, je
gronde les maçons; ils me répondent que tout l'art des hommes ne
saurait rendre l'argile plus solide, qu'il n'est pas surprenant que
des fondements récents se tassent un peu, que les mains mortelles ne
peuvent construire rien de durable; enfin, que ma maison durera encore
plus que moi et mes neveux. Je rougis alors, et je dis en moi-même:
Insensé! assure donc les fondements de ce corps qui menace ruine; ce
corps s'écroulera avant ta maison, tu seras bientôt forcé de quitter
l'une et l'autre de ces demeures!»
On croit entendre Horace devenu plus sérieux en devenant plus
spiritualiste dans l'âge chrétien.