Le charme que trouvait le jeune Pétrarque dans la présence de sa dame,
les plaisirs et les applaudissements de la cour et de la ville
d'Avignon, où tous les cercles élégants retentissaient de ses vers,
tout cela l'éloigna de plus en plus des études de théologie et des
exercices du barreau. Son maître de jurisprudence et d'éloquence, le
fameux professeur _Sino de Pistoia_, lui en fait des reproches sévères
et tendres dans une de ses lettres. «Je vous vois avec douleur, lui
écrit-il, dans la maison de votre ami l'évêque de Lombez, Jacques
Colonna, la lyre à la main, comme un ménestrel, rassemblant autour de
vous cette foule de parasites et de flatteurs dont les cours des
princes sont remplies. Séduit par la vaine gloire que la poésie promet
à ceux qui la cultivent, vous avez renoncé aux solides honneurs que
procure la science des lois. Quelle différence cependant! la
jurisprudence donne des richesses, des charges, des dignités; la
poésie, pauvre et mendiante, donne tout au plus une couronne de
lauriers. Maître Francesco, je ne veux plus vous aimer.»
Ces reproches émurent Pétrarque sans le ramener. Une circonstance
historique bizarre comme ce temps avait valu à Jacques Colonna, l'ami
de Pétrarque, l'évêché de Lombez et la faveur du pape Jean XXII, qui
régnait à Avignon. Les moines alors se mêlaient à tout; les cordeliers
s'étaient divisés en deux sectes, dont l'une voulait s'abstenir
totalement du droit de propriété, dont l'autre voulait conserver ses
biens immenses. L'empereur Louis de Bavière avait pris parti pour
l'une de ces opinions; il avait marché à Rome, à la tête d'une armée
d'Allemands, pour soutenir les cordeliers rebelles au pape. Il avait
déposé Jean XXII et fait élire un nouveau pape, du nom de Mathéi. Le
pape Mathéi était secrètement marié, quoique moine; sa femme, qui lui
avait permis de la quitter pour se faire cordelier, le réclama pour
son époux dès qu'elle le vit sur le trône pontifical. Jean XXII
excommunia ce pseudo-pape. Jacques Colonna osa se rendre à Rome et y
afficher la bulle d'excommunication, sous les yeux des Allemands et
du faux pontife. Monté sur un cheval rapide, il se sauva ensuite à
Palestrina, forteresse de sa famille. L'empereur le fit brûler en
effigie.
À son retour de cette téméraire expédition, Jacques Colonna, quoiqu'il
ne fût pas encore dans les ordres, reçut en récompense l'évêché de
Lombez. Il supplia son ami Pétrarque de l'accompagner dans cette
résidence obscure et illettrée, au pied des Pyrénées, près des sources
de la Garonne. Pétrarque se résigna, par amitié, à perdre pour quelque
temps la présence de Laure. Jacques Colonna avait emmené avec lui,
pour égayer cet exil, quelques jeunes Romains de la domesticité de sa
famille. Cette société portait avec elle ses moeurs polies dans la
barbarie de ces montagnes; elle s'y occupait d'études, de
conversation, de lectures, de vers: c'était une villa d'Italie
transplantée dans les Pyrénées. Lélio et Socrate, deux de ces
commensaux des _Colonne_, y charmèrent les heures de Pétrarque: «Ce
sont les moments les plus heureux de ma vie,» écrit-il à cette époque.
Cette société de jeunes amis revint après un été et un automne à
Avignon, rappelée dans cette capitale par l'arrivée du cardinal
Colonna, oncle de l'évêque de Lombez. Jacques Colonna donna Pétrarque
à son oncle le cardinal. Ce prince romain logea Pétrarque dans son
palais d'Avignon, et traita en fils le jeune poëte; il le destinait à
illustrer un jour sa maison dans la diplomatie et dans les lettres.
Ces Mécènes ecclésiastiques ou laïques rivalisaient alors, en Italie,
de patronage pour les grands talents susceptibles de servir leur
propre gloire; le palais du cardinal Colonna était la cour du génie
italien. Le chef de cette illustre maison, Étienne Colonna, vint, à
son tour, visiter ses frères et ses neveux à Avignon; il y goûta avec
passion le talent de Pétrarque. Un sonnet, daté sans doute de
Vaucluse, que Pétrarque adresse à cet homme illustre, rappelle les
douceurs de la retraite, des champs, des plaisirs de coeur et d'esprit
goûtés ensemble dans la vallée de Vaucluse!
«Au lieu de tes palais, de tes théâtres, de tes portiques de Rome
décorés de statues,» lui dit-il, «nous n'avions ici que le chêne, le
hêtre et le pin, répandant leur ombre sur l'herbe verte au déclin de
la colline qui vient mourir dans la plaine; nous descendions à pas
lents en poétisant, et ces spectacles élevaient nos pensées vers le
ciel. Là le rossignol, sous la feuille, se lamente et pleure
mélodieusement toute la nuit.
«Mais quelque chose empoisonne et rend incomplètes tant de délices: Ô
mon Seigneur, c'est ton absence de ces beaux lieux!»
X
Cependant l'amour n'éteignait pas le patriotisme italien dans le coeur
du jeune poëte florentin transporté chez les barbares. Une épître
politique toute vibrante du sentiment romain des _Tite-Live_ et des
_Tacite_ proteste éloquemment contre l'invasion en Italie des Français
et des Allemands, commandés par le roi de Bohême. Les Français y sont
traités comme des esclaves révoltés qui viennent saccager et avilir le
domaine de leurs maîtres.
Vers le même temps, les rigueurs de Laure et la jalousie de son jeune
époux, qui commençait à s'offenser du bruit de ce poétique amour,
forcèrent Pétrarque à voyager. Il visita rapidement Paris, la Flandre,
Cologne et Lyon; en revenant à Avignon, il trouva son ami Jacques
Colonna parti et Laure aussi cruelle. Un grand goût de solitude le
saisit; il alla plus fréquemment chercher le silence sans trouver
l'oubli dans la vallée alors presque sauvage de Vaucluse. Un de ses
plus beaux sonnets, _Solo et pensoso_, exprime plus mélancoliquement
qu'on ne le fit jamais cette consonnance de la tristesse de son âme
avec la tristesse des lieux.
«Solitaire et pensif, les lieux les plus déserts je vais mesurant à
pas lourds et lents, et je promène attentivement mes regards autour de
moi pour éviter la trace de tout être humain sur le sable; je n'ai pas
de plus grande crainte que de rencontrer des personnes qui me
connaissent, parce que, sous la fausse sérénité de mon visage et de
mes paroles, on peut découvrir trop facilement du dehors la flamme
intérieure qui me consume; en sorte qu'il me semble désormais que les
montagnes, les plaines, les rives des fleuves, les fleuves eux-mêmes
et les forêts savent ce qui s'agite dans mon âme, fermée aux regards
des hommes. Mais, hélas! il n'est ni sentiers si escarpés, ni
retraites si sauvages que l'amour ne m'y suive, conversant avec mon
âme et mon âme avec lui!»