À dater de l'heure où il vit Laure, l'âme de Pétrarque ne fut plus
qu'un chant d'enthousiasme, de désir, d'amour, de regrets consacrés à
cette vision. Elle était pour lui la Béatrice du Dante sortie de
l'enfance et du rêve, et arrivée à la réalité et à la perfection de la
beauté. Ses sonnets, où il déguisait à peine le nom de Laure sous
l'image un peu trop transparente et un peu trop puérilement allusive
du laurier (_Lauro_), remplissaient les sociétés d'Avignon, de
Florence et de Rome de son amour. Cette publicité de culte n'offensait
ni la vertu de son idole ni la susceptibilité de son époux. Laure
était au-dessus du soupçon, Hugues de Sades au-dessus de la jalousie.
Un tel amour divinisé par de tels vers était, à cette époque, une
gloire et non un affront pour une famille. Un poëte était un paladin
joutant en public en l'honneur de sa dame. Tel paraît avoir été
toujours le caractère de l'amour de Pétrarque; s'il fut payé
quelquefois de reconnaissance, de grâce et de sourire, il ne fut
jamais payé d'aucun retour criminel; c'était une folie du génie que
l'on pardonnait et qu'on encourageait même dans une adoration sans
mystère.
Cette adoration multipliait sous toutes les formes ses hommages: Laure
était passée à l'état de divinité dans l'âme de son amant; ce culte
avait cependant l'onction, la dévotion, le mysticisme de tout autre
culte; il avait ses reliques et ses stations; il consacrait la mémoire
des jours où il était né, des événements qui le nourrissaient, et
bientôt, hélas! de son calvaire et de sa sépulture. Lisez ce second de
ses sonnets, commémoration de la première rencontre de Laure dans
l'église.
«C'était le jour où le soleil pâlit et décolora ses rayons par
compassion pour le supplice de son Créateur (le vendredi de la semaine
de la Passion).
«Ô femme, quand je fus pris, et j'étais loin de m'en défendre, par ces
beaux yeux qui m'enchaînèrent à jamais.... l'amour me trouva tout à
fait désarmé, et le chemin de mon coeur ouvert par ces yeux qui sont
devenus le creux tari de mes larmes.»
Et ailleurs, dans un sonnet commémoratoire, daté du 6 avril 1338:
«C'est aujourd'hui le onzième anniversaire du jour où je fus soumis à
ce joug qui ne se brisera plus!... Rappelle à mes pensées, Seigneur!
comment, aujourd'hui aussi, tu fus élevé sur la croix!...»