VIII

À dater de l'heure où il vit Laure, l'âme de Pétrarque ne fut plus

qu'un chant d'enthousiasme, de désir, d'amour, de regrets consacrés à

cette vision. Elle était pour lui la Béatrice du Dante sortie de

l'enfance et du rêve, et arrivée à la réalité et à la perfection de la

beauté. Ses sonnets, où il déguisait à peine le nom de Laure sous

l'image un peu trop transparente et un peu trop puérilement allusive

du laurier (_Lauro_), remplissaient les sociétés d'Avignon, de

Florence et de Rome de son amour. Cette publicité de culte n'offensait

ni la vertu de son idole ni la susceptibilité de son époux. Laure

était au-dessus du soupçon, Hugues de Sades au-dessus de la jalousie.

Un tel amour divinisé par de tels vers était, à cette époque, une

gloire et non un affront pour une famille. Un poëte était un paladin

joutant en public en l'honneur de sa dame. Tel paraît avoir été

toujours le caractère de l'amour de Pétrarque; s'il fut payé

quelquefois de reconnaissance, de grâce et de sourire, il ne fut

jamais payé d'aucun retour criminel; c'était une folie du génie que

l'on pardonnait et qu'on encourageait même dans une adoration sans

mystère.

Cette adoration multipliait sous toutes les formes ses hommages: Laure

était passée à l'état de divinité dans l'âme de son amant; ce culte

avait cependant l'onction, la dévotion, le mysticisme de tout autre

culte; il avait ses reliques et ses stations; il consacrait la mémoire

des jours où il était né, des événements qui le nourrissaient, et

bientôt, hélas! de son calvaire et de sa sépulture. Lisez ce second de

ses sonnets, commémoration de la première rencontre de Laure dans

l'église.

«C'était le jour où le soleil pâlit et décolora ses rayons par

compassion pour le supplice de son Créateur (le vendredi de la semaine

de la Passion).

«Ô femme, quand je fus pris, et j'étais loin de m'en défendre, par ces

beaux yeux qui m'enchaînèrent à jamais.... l'amour me trouva tout à

fait désarmé, et le chemin de mon coeur ouvert par ces yeux qui sont

devenus le creux tari de mes larmes.»

Et ailleurs, dans un sonnet commémoratoire, daté du 6 avril 1338:

«C'est aujourd'hui le onzième anniversaire du jour où je fus soumis à

ce joug qui ne se brisera plus!... Rappelle à mes pensées, Seigneur!

comment, aujourd'hui aussi, tu fus élevé sur la croix!...»

Cours familier de Littérature - Volume 06 · 第 11 / 196 题