L'histoire de Laure a été écrite avec l'orgueil de la parenté par
l'abbé de Sades, descendant de cette femme angélique; par un hasard de
la destinée, ma famille maternelle remonte également à cette source.
L'arbre chronologique de cette famille ne laisse à cet égard aucun
doute. Ma mère avait du sang de Laure dans les veines comme elle en
avait le charme et la piété. Je ne m'en glorifie pas, car il n'y a
point de gloire dans le hasard; mais je m'en suis toujours félicité,
car la poésie et la beauté ont été toujours à mes yeux les vraies
noblesses des femmes.
La rencontre qui décida de la vie et de l'immortalité du jeune poëte
est racontée par lui dans toutes ses circonstances d'année, de lieu,
de jour et d'heure, comme un événement de l'histoire du monde. Il
retrace même les dispositions indifférentes de coeur où l'amour
l'avait laissé jusque-là. «Moi qui étais plus sauvage que les cerfs
des forêts,» écrit-il; et ailleurs: «Les traits qui m'avaient été
lancés jusqu'alors n'avaient fait qu'effleurer mon coeur, quand
l'amour appela à son aide une dame toute-puissante contre laquelle ni
le génie, ni la force, ni les supplications ne purent jamais rien.»
C'est dans ces dispositions de l'indifférence que le lundi de la
semaine sainte, 6 avril 1327, à six heures du matin, dans l'église des
religieuses de Sainte-Claire, où Pétrarque était allé faire ses
prières, ses regards furent éblouis par une dame de la plus tendre
jeunesse et d'une incomparable beauté. _Elle était vêtue d'une robe de
soie verte parsemée de violettes._ Ce costume, dans lequel elle resta
pour jamais dans sa mémoire, ainsi que tous les traits de son visage
et tous les détails de sa figure, recomposent çà et là le portrait de
cette personne dans les odes et dans les sonnets de son poëte.
Recomposons-le d'après lui vers à vers:
«Son visage, sa démarche, avaient quelque chose de surhumain; sa
taille était délicate et souple, ses yeux tendres et éblouissants à la
fois, ses sourcils étaient noirs comme de l'ébène, ses cheveux colorés
d'or se répandaient sur la neige de ses épaules; l'or de cette
chevelure paraissait filé et tissé par la nature; son cou était rond,
modelé et éclatant de blancheur; son teint était animé par le coloris
d'un sang rapide sous ses veines; quand ses lèvres s'entr'ouvraient,
on entrevoyait des perles dans des alvéoles de rose; ses pieds étaient
moulés, ses mains d'ivoire, son maintien révélait la pudeur et la
convenance modeste et majestueuse de la femme qui respecte en elle les
dons parfaits de Dieu; sa voix pénétrait et ébranlait le coeur; son
regard était enjoué et attrayant, mais si pur et si honnête au fond de
ses yeux, qu'il commandait la vertu.
«_Telle était cette apparition céleste._
«Non, s'écrie le poëte dans son sonnet troisième; non, jamais le
soleil se levant du sein des plus sombres nuages qui obscurcissent le
ciel; jamais l'arc-en-ciel, après la pluie, n'éclatèrent de couleurs
plus variées dans l'éther ébloui que ce doux visage, auquel aucune
chose mortelle ne peut s'égaler: tout me parut sombre après cette
apparition de lumière.
«Dans quelle région du ciel (reprend-il au vingt-cinquième sonnet)
était le modèle incréé d'où la nature tira ce beau visage, dans lequel
elle se complut à montrer la puissance d'en haut? Celui qui n'a pas vu
comment ses yeux se meuvent délicieusement dans leur orbite, celui qui
n'a pas entendu comment sa respiration chante en sortant de ses
lèvres, et comment doucement elle parle et doucement elle sourit,
celui-là ne saura jamais comment l'amour tue et comment il guérit une
âme.»