L'illustre vieillard consola et raffermit son disciple; il lui dit que
cette sécheresse momentanée d'imagination dont il s'affligeait n'était
que le progrès de son esprit, qui, en lui faisant mieux voir jusqu'où
il pouvait monter, le décourageait à tort, par le sentiment de la
distance qu'il y avait entre son talent d'aujourd'hui et son idéal
futur. «Sentir sa maladie, ajouta-t-il, c'est déjà le premier pas vers
la guérison; persévérez et renoncez au barreau, où l'on ne s'adonne
qu'à l'art de vendre des paroles ou plutôt des mensonges.» On s'étonne
de ce mépris pour le barreau dans un jeune homme dont Cicéron était
l'oracle et l'idole.
Son ami Jacques Colonna l'encourageait de son exemple et de ses
conseils à persévérer dans la philosophie et dans la poésie. «Cet ami,
écrit-il lui-même, était le plus aimable de tous les hommes; sa
physionomie était agréable et distinguée, son extérieur grandiose
annonçait un homme au-dessus des autres hommes. Il était facile à
vivre, gai dans la conversation, grave dans la pensée, tendre pour ses
parents, fidèle et sûr pour ses amis, affable et libéral pour tous
malgré le beau nom qu'il portait et les talents d'esprit qui le
distinguaient. On le voyait toujours simple et modeste avec une figure
si séduisante, ses moeurs étaient pures et irréprochables, son
éloquence naturelle était entraînante et irrésistible, on aurait dit
qu'il tenait les coeurs dans sa main et les tournait à son gré; plein
de candeur et de franchise, ses lettres et ses entretiens découvraient
tout ce qu'il avait dans l'âme, on croyait y lire...»
V
Heureux en amitié, le jeune poëte ne le fut pas moins en amour. On
pressent que nous allons parler de sa passion pour Laure, passion qui
fut sa vie, sa faute et sa gloire.
Pour bien juger de la criminalité ou de l'innocence de cette passion
dans un jeune poëte qui n'avait de l'état ecclésiastique que le
costume, la tonsure et les bénéfices, il faut se reporter à la
définition des deux amours qui commencent cet entretien. Ce que
Pétrarque et ce que le temps de Pétrarque entendaient ici par amour,
n'était en réalité que la passion du beau, l'admiration,
l'enthousiasme, le dévouement de l'âme à un être d'idéale perfection
physique et morale; culte en un mot, mais culte divin à travers une
beauté mortelle.
On verra que cet amour, qui ne porta jamais la moindre atteinte à la
chasteté de Laure ni à la vertu de son amant, n'eut pas d'autre
caractère que celui d'adoration intellectuelle aux yeux de son époque
et de la postérité. Pétrarque cependant, devenu plus austère dans ses
jugements sur lui-même à un autre âge, en parle ainsi avec une
certaine ambiguïté de remords ou de justification dans le premier
sonnet de ses oeuvres après la mort de Laure. Il faut le lire pour
bien comprendre la nature de son sentiment. Le voici:
«Vous qui prêtez l'oreille dans ces rimes éparses à l'écho de ces
soupirs dont je nourrissais mon coeur dans mon premier juvénile
enivrement!
«Quand j'étais alors en partie un autre homme de l'homme que je suis
aujourd'hui;
«De ces vers dans lesquels je pleure ou je médite tour à tour parmi
les vaines espérances et les vains regrets, j'espère qu'on
m'accordera, sinon mon pardon, du moins pitié.
«Mais je vois bien maintenant comment je fus pendant longtemps la
fable et la rumeur du monde entier.
«De moi-même, avec moi-même, j'ai honte et je rougis.
«Cette juste honte est le fruit mérité de mes vaines erreurs.
«Et le repentir est la tardive et claire connaissance que ce qui plaît
uniquement à ce monde n'est que le songe d'un moment!»
Ne soyons donc, en lisant ces vers, ni plus sévères ni plus indulgents
que Pétrarque lui-même, déplorant dans sa vertu, non le crime, mais la
fragilité de son amour. Pétrarque s'accusait même de cette fragilité
dans ce sonnet. Ce culte poétique pour la beauté ne souillait pas plus
la femme vertueuse qui en était l'objet, qu'un chevalier ne souillait
sa dame en en portant les couleurs et en lui consacrant ses exploits.