IV

L'illustre vieillard consola et raffermit son disciple; il lui dit que

cette sécheresse momentanée d'imagination dont il s'affligeait n'était

que le progrès de son esprit, qui, en lui faisant mieux voir jusqu'où

il pouvait monter, le décourageait à tort, par le sentiment de la

distance qu'il y avait entre son talent d'aujourd'hui et son idéal

futur. «Sentir sa maladie, ajouta-t-il, c'est déjà le premier pas vers

la guérison; persévérez et renoncez au barreau, où l'on ne s'adonne

qu'à l'art de vendre des paroles ou plutôt des mensonges.» On s'étonne

de ce mépris pour le barreau dans un jeune homme dont Cicéron était

l'oracle et l'idole.

Son ami Jacques Colonna l'encourageait de son exemple et de ses

conseils à persévérer dans la philosophie et dans la poésie. «Cet ami,

écrit-il lui-même, était le plus aimable de tous les hommes; sa

physionomie était agréable et distinguée, son extérieur grandiose

annonçait un homme au-dessus des autres hommes. Il était facile à

vivre, gai dans la conversation, grave dans la pensée, tendre pour ses

parents, fidèle et sûr pour ses amis, affable et libéral pour tous

malgré le beau nom qu'il portait et les talents d'esprit qui le

distinguaient. On le voyait toujours simple et modeste avec une figure

si séduisante, ses moeurs étaient pures et irréprochables, son

éloquence naturelle était entraînante et irrésistible, on aurait dit

qu'il tenait les coeurs dans sa main et les tournait à son gré; plein

de candeur et de franchise, ses lettres et ses entretiens découvraient

tout ce qu'il avait dans l'âme, on croyait y lire...»

V

Heureux en amitié, le jeune poëte ne le fut pas moins en amour. On

pressent que nous allons parler de sa passion pour Laure, passion qui

fut sa vie, sa faute et sa gloire.

Pour bien juger de la criminalité ou de l'innocence de cette passion

dans un jeune poëte qui n'avait de l'état ecclésiastique que le

costume, la tonsure et les bénéfices, il faut se reporter à la

définition des deux amours qui commencent cet entretien. Ce que

Pétrarque et ce que le temps de Pétrarque entendaient ici par amour,

n'était en réalité que la passion du beau, l'admiration,

l'enthousiasme, le dévouement de l'âme à un être d'idéale perfection

physique et morale; culte en un mot, mais culte divin à travers une

beauté mortelle.

On verra que cet amour, qui ne porta jamais la moindre atteinte à la

chasteté de Laure ni à la vertu de son amant, n'eut pas d'autre

caractère que celui d'adoration intellectuelle aux yeux de son époque

et de la postérité. Pétrarque cependant, devenu plus austère dans ses

jugements sur lui-même à un autre âge, en parle ainsi avec une

certaine ambiguïté de remords ou de justification dans le premier

sonnet de ses oeuvres après la mort de Laure. Il faut le lire pour

bien comprendre la nature de son sentiment. Le voici:

«Vous qui prêtez l'oreille dans ces rimes éparses à l'écho de ces

soupirs dont je nourrissais mon coeur dans mon premier juvénile

enivrement!

«Quand j'étais alors en partie un autre homme de l'homme que je suis

aujourd'hui;

«De ces vers dans lesquels je pleure ou je médite tour à tour parmi

les vaines espérances et les vains regrets, j'espère qu'on

m'accordera, sinon mon pardon, du moins pitié.

«Mais je vois bien maintenant comment je fus pendant longtemps la

fable et la rumeur du monde entier.

«De moi-même, avec moi-même, j'ai honte et je rougis.

«Cette juste honte est le fruit mérité de mes vaines erreurs.

«Et le repentir est la tardive et claire connaissance que ce qui plaît

uniquement à ce monde n'est que le songe d'un moment!»

Ne soyons donc, en lisant ces vers, ni plus sévères ni plus indulgents

que Pétrarque lui-même, déplorant dans sa vertu, non le crime, mais la

fragilité de son amour. Pétrarque s'accusait même de cette fragilité

dans ce sonnet. Ce culte poétique pour la beauté ne souillait pas plus

la femme vertueuse qui en était l'objet, qu'un chevalier ne souillait

sa dame en en portant les couleurs et en lui consacrant ses exploits.

Cours familier de Littérature - Volume 06 · 第 8 / 196 题