Delphine à mademoiselle d'Albémar.
Bade, ce 20 août.
Non, il ne s'abandonne pas sans regrets à notre avenir, non! Hier au
soir, nous nous sommes trouvés seuls pour la première fois depuis près
d'une année, après tant d'événemens terribles pour tous les deux; en
entrant, il a cherché des yeux M. de Lebensei, qu'il ne savoit pas
encore parti; autrefois, en me voyant, il ne cherchoit plus personne!
il s'est approché de moi et m'a dit:--Ma chère Delphine, j'ai perdu ma
respectable mère, mon fils, ma famille entière.--Il s'est arrêté, puis
il a repris:--Mais je vais m'unir à toi, je serai encore trop
heureux.--J'ai serré sa main sans rien dire; il faut, hélas! il faut
que je l'observe. Heureux le temps où je lisois dans mon propre coeur
tout ce que le sien éprouvoit!
Un silence a suivi les derniers mots de Léonce, puis il a passé ses
bras autour de moi, et m'a dit:--Delphine, te voilà, c'est bien toi,
tu as quitté cet habit qui ressembloit aux ombres de la mort; ah!
combien je t'en remercie!--Oui, lui dis-je, je l'ai quitté pour un
temps.--Pour toujours! reprit-il; c'étoit pour moi que tu avois
prononcé ces voeux, je dois les rompre, je dois te rendre l'existence
que tu as sacrifiée pour moi, je dois....--II s'arrêta lui-même, comme
s'il avoit senti que ce mot de devoir, si souvent répété, pouvoit
blesser mon coeur.-Ah! reprit-il, j'ai tant souffert depuis quelque
temps, que je suis encore triste, comme si le malheur n'étoit pas
passé.--Nous parlerons ensemble, répondis-je, de tout ce qui nous
intéresse, de notre avenir....--De quoi parlerons-nous? interrompit-il
précipitamment; tout n'est-il pas décidé? il n'y a rien à dire.--Plus
rien à dire! repris-je. Ah, Léonce! est-ce ainsi....--II ne me laissa
pas finir le reproche inconsidéré que j'allois prononcer. Il se jeta à
mes pieds, et m'exprima tant d'amour, que je perdis par degrés, en
l'écoutant, toutes mes inquiétudes; quand il me vit rassurée, il se
tut, et retomba de nouveau dans ses rêveries. Il vouloit que je fusse
heureuse; mais quand il croyoit que je l'étois, il n'avoit plus besoin
de me parler.
Je veux qu'il s'explique, je le veux. Qui, moi, j'accepterois sa main,
s'il croyoit faire un sacrifice en la donnant! Son caractère nous a
déjà séparés: s'il doit nous désunir encore, que ce soit sans retour!
Si ce dernier espoir est trompé, tout est fini, jusqu'au charme même
des regrets: dans quel asile assez sombre pourrois-je cacher tous les
sentimens que j'éprouverois? Suffiroit-il de la mort pour en effacer
jusqu'à la moindre trace? Ah, ma soeur! est-ce mon imagination qui
s'égare? est-il vrai?... Non, je ne le crois point encore; non, ne le
croyez jamais.