Delphine à mademoiselle d'Albémar.
Bade, ce 18 août 1792.
Vous avez su, ma soeur, par M. de Lebensei, tout ce qui me concerne;
les nouvelles de France l'ont forcé à nous quitter, son inquiétude
pour sa femme ne lui laissoit plus un moment de repos. Ce matin, à mon
arrivée à Bade, il est venu me voir avec Léonce, pour prendre congé de
moi; je n'avois pas revu Léonce depuis les propositions faites par M.
de Lebensei, j'avois cru plus convenable de lui défendre de revenir à
mon couvent; mais cependant sa résignation à cet ordre m'a étonnée.
Son émotion, en me retrouvant ce matin, m'a profondément touchée, et
du moins j'ai vu que je n'avois rien perdu dans son coeur. Nous ne
nous sommes point parlé seuls; je le craignois, mais lui aussi ne l'a
pas cherché; nous nous sommes uniquement occupés l'un et l'autre du
départ de M. de Lebensei: il étoit simple que moi je ne parlasse que
de ce départ; mais, Léonce, pourquoi ne me forçoit-il pas à
m'entretenir d'un autre sujet?
Louise, cet espoir d'être à Léonce, en rompant mes voeux, ne m'avoit
d'abord inspiré que de la terreur; il s'est emparé de mon âme
maintenant avec toutes ses séductions: ne croyez pas cependant que si
je démêle dans Léonce une peine, un regret, je ne sache pas briser ce
dernier lien, avec la vie que l'amitié de M. de Lebensei a su tout à
coup renouer pour moi.--Non, Léonce, si mon coeur n'est pas content du
tien, je ne t'en accuserai point, je te pardonnerai, mais je saurai te
rendre au monde, à ses gloires; et, quand ma perte ne sera plus pour
toi qu'un regret qui te permettra de vivre, il me sera libre de
mourir.--Il y a bien longtemps, ma chère Louise, que je n'ai reçu de
vos lettres; êtes-vous malade, ou plutôt ne voulez-vous pas me parler
sur ma situation? Vous avez raison, je craindrois de connoître votre
opinion, si elle ne s'accorde pas avec mes désirs. Je suis dans un de
ces momens de la vie où l'on ne veut se soumettre qu'aux événemens; je
ne demande aucun conseil, je suis entraînée par un sentiment tellement
irrésistible, que rien de ce qui n'est pas lui ne peut avoir d'empire
sur moi; je ne crois point, non, je ne crois point que je prenne
l'heureuse et terrible résolution qui me rendroit libre; mais ce n'est
aucun des motifs qu'on pourroit me présenter qui me fait hésiter. Je
suis fière de ma passion pour Léonce, elle est ma gloire et ma
destinée, tout ce qui est d'accord avec elle m'honore à mes propres
yeux: depuis que je ne crains plus de troubler par mon amour le
bonheur de personne, je m'y abandonne comme les âmes pieuses à leur
culte. Je ne suis rien que par Léonce; s'il m'aime, s'il me choisit
pour compagne, devant qui pourrois-je rougir? Qui ne seroit pas
au-dessous de moi! Mais lui que pense-t-il? qu'éprouve-t-il? ma soeur,
le devinez-vous? pourriez-vous me l'apprendre? Ah! ne me parlez que de
lui.