Delphine à Léonce.
Je vois avec douleur, mon ami, combien vous vous reprochez la peine
que vous croyez m'avoir causée, et je frémis des résolutions que vous
vous plaisez à entretenir. La plus douce pensée qui me reste, c'est
l'espoir que vous me survivrez, et que le noble objet de toutes mes
affections sur cette terre, conservera de moi ce qui vaut la peine
d'être sauvé, mon souvenir. Il ne faut pas beaucoup regretter ma vie;
je suis convaincue que j'avois un caractère qui ne m'auroit jamais
permis d'être heureuse; je ne sais si c'est le monde ou ma disposition
qu'il faut blâmer, mais il est certain que j'ai toujours senti entre
ma manière de voir et celle de la société, une sorte de désaccord qui
devoit, tôt ou tard, me causer de grands chagrins. Il me semble qu'il
y a de la dureté dans la plupart des hommes, de la dureté surtout pour
les peines du coeur. On parvient assez à inspirer de la pitié pour ces
maux qu'on appelle incontestables, et que les êtres les plus vulgaires
redoutent pour eux-mêmes; mais on froisse, mais on déchire sans
scrupule les âmes sensibles: leur délicatesse, leur exaltation,
s'appellent bientôt de la folie, et quand on a dit à ces pauvres
personnes qu'elles n'ont pas raison de souffrir, on passe, assez
satisfait de la barbare consolation qu'on croit leur avoir donnée.
Voyez ce vieillard qui nous a fait tant de mal; il m'a dit les paroles
les plus cruelles sans en éprouver le moindre remords, et cependant,
je le sais, ce n'est pas un méchant homme: si mes peines avoient été
dans l'ordre de ses idées, dans le cours des sentimens qu'il conçoit,
il m'auroit volontiers secourue; mais parce que ma situation heurtoit
ses préjugés, il a été sans pitié; le monde est ainsi, et
l'indépendance et l'irréflexion même de mon caractère, m'exposent sans
cesse à irriter contre moi ce monde qui trouve toujours le moyen de se
venger. On ne peut, quoi qu'on fasse, s'isoler entièrement de la
société, et l'opinion des autres est une sorte de poison qui s'insinue
dans l'air que l'on respire.
Ne vous blâmez point, mon ami, d'avoir frémi en voyant l'effet que
produiroit votre mariage avec moi: c'est un sentiment naturel dans un
homme d'honneur; c'est moi qui ai eu tort, extrêmement tort de ne
considérer que votre sentiment et le mien. Si le coeur pouvoit ainsi
porter son univers avec lui, l'existence seroit trop douce; Dieu, sans
doute, a voulu que quelque chose consolât de mourir, et c'est la
société, ce sont nos relations nécessaires avec elle qui nous lassent
de vivre. Un coeur long-temps flétri par l'injustice, l'ingratitude et
la dureté, se repose dans le tombeau, et, toute jeune que je suis, je
sens déjà cette fatigue qui doit accabler à la fin du voyage. Mon ami,
j'avois quelques défauts, peut-être même quelques qualités, qui me
livroient sans défense à tous les coups de la destinée; j'ai pensé
souvent que mon malheur ne venoit que de la fatalité des
circonstances; mais je le crois à présent, la plupart de nos
circonstances sont en nous-mêmes, et le tissu de notre histoire est
toujours formé par notre caractère et nos relations.
Léonce, vous me regretterez: je ne puis souhaiter que vous m'oubliiez.
Je ne vaux rien pour moi, je valois peut-être quelque chose pour vous:
car une affection complète et profonde ne se trouve pas deux fois,
dans la vie même de l'homme le plus brillant et le plus aimable; mais
vous auriez été malheureux par la situation où mes propres imprudences
m'ont placée. Dieu, qui m'auroit trouvée trop punie, si j'avois vu
votre attachement pour moi diminuer, m'a rappelée à lui, et je sens
que j'y serai bien. En effet, n'est-il pas temps que votre pauvre amie
ne souffre plus? mon coeur est épuisé; il a reçu je ne sais quelle
blessure qui m'empêche de respirer, et tout, dans ma nature désolée,
appelle le sommeil de la mort. Ne savez-vous pas que je joins à une
grande sensibilité, une imagination qui m'offre sans cesse, sous mille
formes différentes, ou le passé ou l'avenir? des regrets, des craintes
agitent mon âme, et tous ces regrets, et toutes ces craintes, inspirés
par mes affections, me font éprouver une oppression, un serrement de
coeur qui auroit dû me donner déjà plusieurs fois la secourable
maladie dont je meurs. Pardon, Léonce, de nommer ainsi ce qui me
sépare de toi: mais ne falloit-il pas te quitter? Et quel supplice que
de vivre, après avoir déchiré tous nos liens! quelle occupation, quel
intérêt me seroit-il resté, qui ne renouvelât ton souvenir? Je n'ai eu
dans ma vie qu'une idée, qu'un sentiment, c'est toi: tout est empreint
de ton image; mon esprit, je le développois pour toi; mes talens
avoient pour but de te plaire; ma rêverie ou ma gaîté, les plus petits
de mes plaisirs, les plus grandes de mes pensées, tout me ramenoit à
toi. Léonce, que ferois-je seule? nulle femme n'a plus besoin d'appui
que moi: je n'ai point de confiance en mes propres forces: j'invoque
un bras protecteur sur cette terre, comme un juge miséricordieux dans
le ciel: je ne puis rien pour moi-même; ce qu'on appeloit ma
supériorité, n'est qu'une vaine louange donnée à quelques dons
brillans et inutiles; mon âme est foible et tremblante, et tout ce que
cette âme peut éprouver de souffrances, je le sentirois loin de toi.
Léonce, ne m'envie pas la mort; songe au cruel changement de destinée
qui me menaçoit; songe à tous ces longs jours recommencés sans toi, à
cette solitude, à cette lutte pour vivre, à ces heures si délicieuses
pendant nos entretiens, arides et brûlantes lorsque leur poids
retomberoit sur moi seule; songe enfin que peut-être, au milieu de ces
peines insupportables, je finirois par m'aigrir contre toi, par te
blâmer de mon malheur: mon caractère, qui est doux, deviendrait âpre,
irritable, douloureux pour moi-même et pour les autres. Léonce, je
meurs sans avoir un moment cessé de t'admirer, sans avoir éprouvé
contre toi un seul sentiment amer. Ah! qu'il eût été horrible, le
moment où tout cet amour que j'ai pour toi m'eût excitée à me
plaindre, à t'accuser! et qui peut se répondre que la douleur à la fin
n'altère pas le caractère? Nous avons tant besoin d'être heureux, que
nous perdons toute justice quand tout espoir nous est ôté. Et que
deviendrois-je, le jour où je te croirois coupable de ma douleur, où
j'éprouverois un sentiment amer en pensant à toi? Ah, Léonce! qu'il
est doux de mourir, lorsque les affections sont encore dans tout leur
charme, et lorsque l'on peut exhaler une âme douce et pure dans le
sein de celui qui nous l'a donnée!
Mais vous, Léonce; mais vous, pourquoi voudriez-vous me suivre? Sans
doute, je le sais, vous serez quelque temps malheureux; vous le serez
jusqu'au moment où de grands intérêts, le désir d'être utile à vos
amis ou à votre patrie, ranimeront votre espérance. Le bonheur d'un
homme se recommence, sa destinée se répare, son avenir renaît; mais ce
coeur tout plein d'affection, que les pauvres femmes possèdent, ce
coeur qui ne sait qu'aimer, qui ne voit dans les idées, dans les
opinions, dans les succès, que des moyens d'être aimé, que voulez-vous
qu'il devienne, quand la source de sa félicité est tarie? Léonce,
laisse-moi te précéder dans ce monde inconnu qui m'attend. Oui,
peut-être ai-je épuisé sur cette terre toutes les douleurs que je
méritois, et ne trouverai-je qu'indulgence auprès du Tout-Puissant!
S'il en est ainsi, je demanderai de revenir, quand il sera temps,
auprès de ton lit de mort, et d'accompagner ton âme dans ce cruel
passage. Mon ami, j'en conviens, il me cause quelque effroi: je crains
la mort, sans regretter la vie; l'être le plus malheureux ne voit pas
approcher sans terreur cet inconcevable moment, dont la jeunesse et
l'amour écartoient si doucement l'idée; je me contemple avec une sorte
de pitié: ces yeux éteints qui t'exprimoient autrefois tant de
tendresse, ces traits abattus, ces mains déjà sans couleur.
O Léonce! te souviens-tu de ce jour de fête où nous dansâmes ensemble?
que de roses alors ornoient ma tête! que d'espérances remplissoient
mon coeur! Il y a à peine trois années depuis ce temps, et tout est
dit. Mais je ne meurs pas seule: ta main chérie soutiendra ma tête,
que je n'ai déjà plus la force de soulever; je vais te rappeler, et de
cet instant tu ne me quitteras plus: mon avenir est court, mais il est
sans nuage, et les dernières lueurs que j'apercevrai te montreront
encore à moi. Ah, cher Léonce! et tant d'amour cependant ne pouvoit
nous donner une félicité parfaite! Madame de Vernon ne m'a-t-elle pas
répété que les différences de nos caractères nous auraient empêchés
d'être heureux ensemble, quand même aucun obstacle ne se seroit opposé
à notre union? J'ai toujours repoussé cette idée, et cependant il me
semble que je l'accepte, à présent qu'il faut me détacher de la vie;
je craindrois de mourir désespérée, si je me persuadois que des
événemens seuls se sont opposés au bonheur suprême que je pouvois
goûter avec toi; mais quand je me dis qu'une fatalité invincible nous
séparoit, qu'il y avoit en moi des défauts qui ne m'empêchoient pas de
te paroître aimable, mais qui troubloient ton repos et inquiétoient
ton caractère: je suis bien aise de cesser de vivre; je me détache de
moi sans peine, puisque je ne pouvois rendre ta destinée tout-à-fait
heureuse. Adieu, Léonce; adieu! je laisse à la douce Isore la plus
grande partie de ma fortune; tu la conduiras près de ma bonne amie,
mademoiselle d'Albémar. Songe que cette pauvre petite va se trouver
seule dans le monde, et que tu me dois de ne la pas quitter avant de
l'avoir remise entre les mains de ma soeur; c'est le seul devoir que
je laisse après moi: mon ami, il faut que tu l'accomplisses. Adieu
encore, tu vas revenir; ne parlons plus de la mort: que mes derniers
momens ne soient remplis que de ma tendresse pour toi; je me sens
beaucoup de calme, aucun départ ne m'a causé moins d'effroi; ne
trouble pas la bienfaisante intention de la Providence, elle veut que
je meure en paix dans tes bras: ouvre-les pour me recevoir: je croirai
que le ciel descend au-devant de moi, et que le précurseur des anges
me console, et me rassure en leur nom.
Cette lettre ne changea point les résolutions de Léonce, mais elle le
détermina à faire sur lui-même un effort presque surnaturel pour
montrer du courage à son amie dans ses derniers momens. Il rentra dans
la chambre de Delphine; elle le reçut avec un sourire angélique, et
lui fit signe de s'asseoir auprès de son lit: elle fit venir Isore qui
la croyoit seulement indisposée, et ne se doutoit pas de son danger.
Delphine ne vouloit pas épouvanter l'enfance par cette idée de la mort
que la nature ne lui révèle que plus tard; elle lui parla seulement de
la confiance qu'elle devoit avoir en Léonce. La petite l'écoutoit avec
attention, et, quand Delphine lui parloit de l'amitié que M. de
Mondoville auroit pour elle, elle répondoit toujours: «Mais, maman, je
n'ai pas besoin d'un autre ami que toi.» Cette simple réponse émut
Delphine; et, se sentant affoiblir, elle ordonna qu'on éloignât Isore,
et elle pria une de ses femmes de lui lire quelques morceaux qu'elle
préféroit dans les Psaumes, dans l'Évangile, et dans quelques
écrivains religieux: tous ceux qu'elle avoit choisis étoient pleins de
douceur et de miséricorde. «Tu le vois, dit-elle à Léonce, ce sont des
paroles de paix; écoute-les dans tes jours malheureux, elles
rameneront le calme dans ton coeur. Il y a quelques rapports secrets,
quelque noble intelligence entre nous et l'idée d'un Dieu
souverainement bon. Je ne sais si toutes les espérances qu'elle
inspire à notre âme se réaliseront, mais il me semble impossible de se
résigner à ce qui nous est donné sur cette terre: le coeur mérite
mieux que cela; il faut donc qu'il ait une autre destinée. O Léonce!
si je la connois avant toi, ne pourrai-je pas t'en informer par
quelques douces et secrètes pensées?» Le désespoir de Léonce
l'emportoit toujours davantage sur ses résolutions, et Delphine sentit
qu'elle devoit éviter de l'entretenir trop long-temps, puisque chacune
de ses paroles ajoutoit à sa douleur. «Écoute, dit-elle à Léonce, le
jour baisse; quand il fera nuit, nous serons plus tristes encore; je
voudrais cependant vivre jusqu'à l'aurore de demain; tu sauras
pourquoi je le voudrois. Fais venir dans la chambre à côté de la
mienne, cet orgue dont les sons harmonieux ont attiré notre attention
l'autre jour: j'ai toujours pensé qu'il me seroit doux de mourir en
entendant une musique belle et simple. Oh! je suis plus heureuse que
je ne l'espérois; je comptois tirer de moi seule les consolations que
ta présence me donnera. O mon ami! mets ta main sur mon coeur; ne
sens-tu pas qu'il bat doucement? je te le dis, je suis heureuse; mais
ne t'éloigne pas. Peut-être est-il barbare d'exiger de toi que tu sois
témoin de ma mort: mais nous avons toujours trouvé de la douceur l'un
et l'autre à nous pénétrer de notre amour; et quelque amer que soit
cet instant, si c'est celui où nous nous sommes le plus aimés, il ne
faut pas l'abréger.»
Léonce se leva pour ordonner ce que Delphine avoit demandé; il se
promena quelque temps dans sa chambre, tourmenté par le désir le plus
violent de finir sa vie avant que Delphine eût expiré, et se
reprochant néanmoins la cruauté qu'il y auroit à l'abandonner ainsi.
Pendant que ce combat absorboit ses pensées, la musique que Delphine
avoit demandée se fit entendre; et sa douceur pénétrant jusque dans
l'âme de Léonce, il put se jeter au pied du lit de Delphine, et
répandre, pendant long-temps, des torrens de larmes. Enfin, soulevant
sa tête, et regardant le malheureux objet de sa tendresse: «Céleste
créature, lui dit-il, que j'ai précipitée dans le tombeau, est-il vrai
que tu voies sans horreur ce coupable ami, plein d'orgueil,
d'irritation, d'injustice; mais cet ami, qui cependant n'a jamais
cessé de t'adorer, et qui, du jour où il t'a vue, n'a plus eu dans le
coeur un sentiment dont tu ne fusses l'objet? hélas! cet amour ne t'a
conduite qu'à la mort! Ange de beauté, de jeunesse, te voilà donc
frappée par moi, immolée par moi; peux-tu pardonner à ton assassin? et
s'il te rejoint bientôt, ton ombre indignée ne se détournera-t-elle
pas de lui?--Te pardonner, s'écria Delphine avec toute la force
qu'elle put rassembler, ah! ne m'as-tu pas tendrement aimée? Après un
tel bonheur, tu pouvois me causer de grandes peines sans épuiser le
don que tu m'as fait, sans en effacer la reconnoissance; tu m'avois
aimée, tu m'aimes encore, toutes les jouissances du coeur subsistent
encore pour moi; je n'ai pas un sentiment amer, pas une inquiétude, je
m'endors, et voilà tout. Ah! Léonce, cesse de t'accuser; mais si tu
m'accordes quelques droits sur les volontés, jure-moi de me survivre,
jure-le devant Dieu, désormais l'unique protecteur de ton amie, et ne
l'irrite pas contre nous deux, en trahissant tes devoirs et ta
promesse!--Va, lui dit Léonce, je pourrois te tromper, pour rendre tes
derniers momens plus calmes; mais toi, qui oses me demander de vivre,
réponds-moi, supporterois-tu l'existence, si c'étoit moi que tu visses
sur ce lit de douleur?» Delphine se tut un moment; mais bientôt après,
désespérée du trouble qu'elle avoit montré, elle s'efforçoit avec
agitation et avec crainte, de dissimuler la cause de son silence: «Ne
cherche pas à cacher ta pensée, noble Delphine, reprit Léonce; dans
toute la force de ton esprit, jamais tu n'en eus le pouvoir, et ta
touchante foiblesse me laisse plus facilement encore lire au fond de
ton âme. Mais écoute-moi: Je conduirai Isore près de ton amie, et
j'irai servir ensuite dans le parti que je crois le plus malheureux et
le plus juste; n'exige rien, ne demande rien de contraire à ce projet;
et si j'ose encore en appeler à l'ascendant que j'avois sur toi, ne
prononce pas un mot sur une résolution invariable.» Le respect que
Delphine avoit toute sa vie ressenti pour Léonce, lui imposa même
encore dans ce dernier moment, et elle espéra d'ailleurs que Léonce
retrouveroit à la guerre un genre d'intérêt qui pourroit le rattacher
à la vie.
Une grande partie de la nuit s'étoit déjà passée, et plusieurs fois
Delphine étoit tombée dans des évanouissemens si profonds, qu'on avoit
craint de ne pouvoir la ranimer. En revenant de cet état, elle dit à
Léonce: «Je vais me lever, pour m'approcher de la fenêtre; je voudrois
encore revoir le soleil.» Léonce s'éloigna quelques instans; Delphine
fit placer son fauteuil en face du jour, qui ne devoit pas tarder à
paroître. Au moment où Léonce rentroit, l'orgue qui s'étoit souvent
fait entendre pendant la nuit, de distance en distance, exécuta une
marche que Delphine et Léonce reconnurent à l'instant pour celle qui
avoit été jouée dans l'église, lorsque Léonce et Matilde alloient
ensemble à l'autel. «Ah! c'en est trop, s'écria Léonce; cessez,
répéta-t-il avec les cris les plus sombres, cessez!» La musique
s'arrêta; Delphine, que cet air avoit aussi vivement émue, se remit
bientôt cependant, et dit à Léonce: «Mon ami, pourquoi ce désespoir?
pourquoi repousser le souvenir que le ciel nous envoie dans ce moment?
Ne dois-je pas reconnoître sa bonté dans le hasard qui me rappelle ce
que j'ai souffert de plus cruel pendant la vie, au moment où je dois
braver la mort. Ah! depuis l'époque terrible et solennelle de ton
mariage avec Matilde, ai-je goûté un seul jour de véritable bonheur?
pourquoi donc ces déchiremens? pourquoi ce désespoir? mon ami, mon
ami! entends encore ma voix mourante; ne repousse pas cette main qui
s'avance vers toi; retiens, si tu peux, le reste de chaleur qui
l'anime encore.» A ce mot, Léonce, qui étoit tombé à terre, se releva,
prit cette main, et la réchauffa contre son coeur; il sembloit se
flatter, dans son ardeur, de prolonger ainsi l'existence de Delphine:
elle fit signe à la femme qui la servoit de lui donner l'anneau
qu'elle avoit reçu de Léonce, et qu'elle ne pouvoit plus porter depuis
quelques jours, à cause de son extrême maigreur; elle le mit à son
doigt, et dans ce moment les rayons du soleil commencèrent à pénétrer
dans sa chambre. «Reconnois-tu cet anneau, dit-elle à Léonce, et te
rappelles-tu quand je l'ai reçu de toi? de même l'aurore commençoit à
paroître, de même tu étois à mes pieds; tu jurois alors d'unir ton
sort au mien; eh bien! l'accomplissement de ta promesse n'est que
retardé. O Dieu! dit-elle en se soulevant sur le bras de Léonce, ce
soleil que vous envoyez pour saluer mes derniers instans, il fut
témoin du plus beau moment de ma vie; il sembloit alors éclairer pour
moi tous les plaisirs de la terre; puisse-t-il maintenant me tracer ma
route vers le ciel! O Léonce! Léonce! le nuage s'élève, je ne te vois
plus; es-tu là? Adieu.» Léonce prit Delphine dans ses bras avec des
convulsions de douleur; il l'appela, répéta son nom, lui adressa les
paroles les plus passionnées; elle parut les entendre encore,
tressaillit, et expira.
Un mois après, Léonce, ayant recouvré quelque force, conduisit Isore à
l'infortunée mademoiselle d'Albémar, qui ne pouvoit survivre à
Delphine que pour accomplir ses dernières volontés; il se rendit
ensuite immédiatement à la Vendée, et se fit tuer à la première action
où il se trouva.
O mort! ô douce mort! quel bien vous faites à ceux qui s'aiment,
lorsqu'ils sont pour jamais séparés!