LETTRE XIII ET DERNIÈRE.

Delphine à Léonce.

Je vois avec douleur, mon ami, combien vous vous reprochez la peine

que vous croyez m'avoir causée, et je frémis des résolutions que vous

vous plaisez à entretenir. La plus douce pensée qui me reste, c'est

l'espoir que vous me survivrez, et que le noble objet de toutes mes

affections sur cette terre, conservera de moi ce qui vaut la peine

d'être sauvé, mon souvenir. Il ne faut pas beaucoup regretter ma vie;

je suis convaincue que j'avois un caractère qui ne m'auroit jamais

permis d'être heureuse; je ne sais si c'est le monde ou ma disposition

qu'il faut blâmer, mais il est certain que j'ai toujours senti entre

ma manière de voir et celle de la société, une sorte de désaccord qui

devoit, tôt ou tard, me causer de grands chagrins. Il me semble qu'il

y a de la dureté dans la plupart des hommes, de la dureté surtout pour

les peines du coeur. On parvient assez à inspirer de la pitié pour ces

maux qu'on appelle incontestables, et que les êtres les plus vulgaires

redoutent pour eux-mêmes; mais on froisse, mais on déchire sans

scrupule les âmes sensibles: leur délicatesse, leur exaltation,

s'appellent bientôt de la folie, et quand on a dit à ces pauvres

personnes qu'elles n'ont pas raison de souffrir, on passe, assez

satisfait de la barbare consolation qu'on croit leur avoir donnée.

Voyez ce vieillard qui nous a fait tant de mal; il m'a dit les paroles

les plus cruelles sans en éprouver le moindre remords, et cependant,

je le sais, ce n'est pas un méchant homme: si mes peines avoient été

dans l'ordre de ses idées, dans le cours des sentimens qu'il conçoit,

il m'auroit volontiers secourue; mais parce que ma situation heurtoit

ses préjugés, il a été sans pitié; le monde est ainsi, et

l'indépendance et l'irréflexion même de mon caractère, m'exposent sans

cesse à irriter contre moi ce monde qui trouve toujours le moyen de se

venger. On ne peut, quoi qu'on fasse, s'isoler entièrement de la

société, et l'opinion des autres est une sorte de poison qui s'insinue

dans l'air que l'on respire.

Ne vous blâmez point, mon ami, d'avoir frémi en voyant l'effet que

produiroit votre mariage avec moi: c'est un sentiment naturel dans un

homme d'honneur; c'est moi qui ai eu tort, extrêmement tort de ne

considérer que votre sentiment et le mien. Si le coeur pouvoit ainsi

porter son univers avec lui, l'existence seroit trop douce; Dieu, sans

doute, a voulu que quelque chose consolât de mourir, et c'est la

société, ce sont nos relations nécessaires avec elle qui nous lassent

de vivre. Un coeur long-temps flétri par l'injustice, l'ingratitude et

la dureté, se repose dans le tombeau, et, toute jeune que je suis, je

sens déjà cette fatigue qui doit accabler à la fin du voyage. Mon ami,

j'avois quelques défauts, peut-être même quelques qualités, qui me

livroient sans défense à tous les coups de la destinée; j'ai pensé

souvent que mon malheur ne venoit que de la fatalité des

circonstances; mais je le crois à présent, la plupart de nos

circonstances sont en nous-mêmes, et le tissu de notre histoire est

toujours formé par notre caractère et nos relations.

Léonce, vous me regretterez: je ne puis souhaiter que vous m'oubliiez.

Je ne vaux rien pour moi, je valois peut-être quelque chose pour vous:

car une affection complète et profonde ne se trouve pas deux fois,

dans la vie même de l'homme le plus brillant et le plus aimable; mais

vous auriez été malheureux par la situation où mes propres imprudences

m'ont placée. Dieu, qui m'auroit trouvée trop punie, si j'avois vu

votre attachement pour moi diminuer, m'a rappelée à lui, et je sens

que j'y serai bien. En effet, n'est-il pas temps que votre pauvre amie

ne souffre plus? mon coeur est épuisé; il a reçu je ne sais quelle

blessure qui m'empêche de respirer, et tout, dans ma nature désolée,

appelle le sommeil de la mort. Ne savez-vous pas que je joins à une

grande sensibilité, une imagination qui m'offre sans cesse, sous mille

formes différentes, ou le passé ou l'avenir? des regrets, des craintes

agitent mon âme, et tous ces regrets, et toutes ces craintes, inspirés

par mes affections, me font éprouver une oppression, un serrement de

coeur qui auroit dû me donner déjà plusieurs fois la secourable

maladie dont je meurs. Pardon, Léonce, de nommer ainsi ce qui me

sépare de toi: mais ne falloit-il pas te quitter? Et quel supplice que

de vivre, après avoir déchiré tous nos liens! quelle occupation, quel

intérêt me seroit-il resté, qui ne renouvelât ton souvenir? Je n'ai eu

dans ma vie qu'une idée, qu'un sentiment, c'est toi: tout est empreint

de ton image; mon esprit, je le développois pour toi; mes talens

avoient pour but de te plaire; ma rêverie ou ma gaîté, les plus petits

de mes plaisirs, les plus grandes de mes pensées, tout me ramenoit à

toi. Léonce, que ferois-je seule? nulle femme n'a plus besoin d'appui

que moi: je n'ai point de confiance en mes propres forces: j'invoque

un bras protecteur sur cette terre, comme un juge miséricordieux dans

le ciel: je ne puis rien pour moi-même; ce qu'on appeloit ma

supériorité, n'est qu'une vaine louange donnée à quelques dons

brillans et inutiles; mon âme est foible et tremblante, et tout ce que

cette âme peut éprouver de souffrances, je le sentirois loin de toi.

Léonce, ne m'envie pas la mort; songe au cruel changement de destinée

qui me menaçoit; songe à tous ces longs jours recommencés sans toi, à

cette solitude, à cette lutte pour vivre, à ces heures si délicieuses

pendant nos entretiens, arides et brûlantes lorsque leur poids

retomberoit sur moi seule; songe enfin que peut-être, au milieu de ces

peines insupportables, je finirois par m'aigrir contre toi, par te

blâmer de mon malheur: mon caractère, qui est doux, deviendrait âpre,

irritable, douloureux pour moi-même et pour les autres. Léonce, je

meurs sans avoir un moment cessé de t'admirer, sans avoir éprouvé

contre toi un seul sentiment amer. Ah! qu'il eût été horrible, le

moment où tout cet amour que j'ai pour toi m'eût excitée à me

plaindre, à t'accuser! et qui peut se répondre que la douleur à la fin

n'altère pas le caractère? Nous avons tant besoin d'être heureux, que

nous perdons toute justice quand tout espoir nous est ôté. Et que

deviendrois-je, le jour où je te croirois coupable de ma douleur, où

j'éprouverois un sentiment amer en pensant à toi? Ah, Léonce! qu'il

est doux de mourir, lorsque les affections sont encore dans tout leur

charme, et lorsque l'on peut exhaler une âme douce et pure dans le

sein de celui qui nous l'a donnée!

Mais vous, Léonce; mais vous, pourquoi voudriez-vous me suivre? Sans

doute, je le sais, vous serez quelque temps malheureux; vous le serez

jusqu'au moment où de grands intérêts, le désir d'être utile à vos

amis ou à votre patrie, ranimeront votre espérance. Le bonheur d'un

homme se recommence, sa destinée se répare, son avenir renaît; mais ce

coeur tout plein d'affection, que les pauvres femmes possèdent, ce

coeur qui ne sait qu'aimer, qui ne voit dans les idées, dans les

opinions, dans les succès, que des moyens d'être aimé, que voulez-vous

qu'il devienne, quand la source de sa félicité est tarie? Léonce,

laisse-moi te précéder dans ce monde inconnu qui m'attend. Oui,

peut-être ai-je épuisé sur cette terre toutes les douleurs que je

méritois, et ne trouverai-je qu'indulgence auprès du Tout-Puissant!

S'il en est ainsi, je demanderai de revenir, quand il sera temps,

auprès de ton lit de mort, et d'accompagner ton âme dans ce cruel

passage. Mon ami, j'en conviens, il me cause quelque effroi: je crains

la mort, sans regretter la vie; l'être le plus malheureux ne voit pas

approcher sans terreur cet inconcevable moment, dont la jeunesse et

l'amour écartoient si doucement l'idée; je me contemple avec une sorte

de pitié: ces yeux éteints qui t'exprimoient autrefois tant de

tendresse, ces traits abattus, ces mains déjà sans couleur.

O Léonce! te souviens-tu de ce jour de fête où nous dansâmes ensemble?

que de roses alors ornoient ma tête! que d'espérances remplissoient

mon coeur! Il y a à peine trois années depuis ce temps, et tout est

dit. Mais je ne meurs pas seule: ta main chérie soutiendra ma tête,

que je n'ai déjà plus la force de soulever; je vais te rappeler, et de

cet instant tu ne me quitteras plus: mon avenir est court, mais il est

sans nuage, et les dernières lueurs que j'apercevrai te montreront

encore à moi. Ah, cher Léonce! et tant d'amour cependant ne pouvoit

nous donner une félicité parfaite! Madame de Vernon ne m'a-t-elle pas

répété que les différences de nos caractères nous auraient empêchés

d'être heureux ensemble, quand même aucun obstacle ne se seroit opposé

à notre union? J'ai toujours repoussé cette idée, et cependant il me

semble que je l'accepte, à présent qu'il faut me détacher de la vie;

je craindrois de mourir désespérée, si je me persuadois que des

événemens seuls se sont opposés au bonheur suprême que je pouvois

goûter avec toi; mais quand je me dis qu'une fatalité invincible nous

séparoit, qu'il y avoit en moi des défauts qui ne m'empêchoient pas de

te paroître aimable, mais qui troubloient ton repos et inquiétoient

ton caractère: je suis bien aise de cesser de vivre; je me détache de

moi sans peine, puisque je ne pouvois rendre ta destinée tout-à-fait

heureuse. Adieu, Léonce; adieu! je laisse à la douce Isore la plus

grande partie de ma fortune; tu la conduiras près de ma bonne amie,

mademoiselle d'Albémar. Songe que cette pauvre petite va se trouver

seule dans le monde, et que tu me dois de ne la pas quitter avant de

l'avoir remise entre les mains de ma soeur; c'est le seul devoir que

je laisse après moi: mon ami, il faut que tu l'accomplisses. Adieu

encore, tu vas revenir; ne parlons plus de la mort: que mes derniers

momens ne soient remplis que de ma tendresse pour toi; je me sens

beaucoup de calme, aucun départ ne m'a causé moins d'effroi; ne

trouble pas la bienfaisante intention de la Providence, elle veut que

je meure en paix dans tes bras: ouvre-les pour me recevoir: je croirai

que le ciel descend au-devant de moi, et que le précurseur des anges

me console, et me rassure en leur nom.

Cette lettre ne changea point les résolutions de Léonce, mais elle le

détermina à faire sur lui-même un effort presque surnaturel pour

montrer du courage à son amie dans ses derniers momens. Il rentra dans

la chambre de Delphine; elle le reçut avec un sourire angélique, et

lui fit signe de s'asseoir auprès de son lit: elle fit venir Isore qui

la croyoit seulement indisposée, et ne se doutoit pas de son danger.

Delphine ne vouloit pas épouvanter l'enfance par cette idée de la mort

que la nature ne lui révèle que plus tard; elle lui parla seulement de

la confiance qu'elle devoit avoir en Léonce. La petite l'écoutoit avec

attention, et, quand Delphine lui parloit de l'amitié que M. de

Mondoville auroit pour elle, elle répondoit toujours: «Mais, maman, je

n'ai pas besoin d'un autre ami que toi.» Cette simple réponse émut

Delphine; et, se sentant affoiblir, elle ordonna qu'on éloignât Isore,

et elle pria une de ses femmes de lui lire quelques morceaux qu'elle

préféroit dans les Psaumes, dans l'Évangile, et dans quelques

écrivains religieux: tous ceux qu'elle avoit choisis étoient pleins de

douceur et de miséricorde. «Tu le vois, dit-elle à Léonce, ce sont des

paroles de paix; écoute-les dans tes jours malheureux, elles

rameneront le calme dans ton coeur. Il y a quelques rapports secrets,

quelque noble intelligence entre nous et l'idée d'un Dieu

souverainement bon. Je ne sais si toutes les espérances qu'elle

inspire à notre âme se réaliseront, mais il me semble impossible de se

résigner à ce qui nous est donné sur cette terre: le coeur mérite

mieux que cela; il faut donc qu'il ait une autre destinée. O Léonce!

si je la connois avant toi, ne pourrai-je pas t'en informer par

quelques douces et secrètes pensées?» Le désespoir de Léonce

l'emportoit toujours davantage sur ses résolutions, et Delphine sentit

qu'elle devoit éviter de l'entretenir trop long-temps, puisque chacune

de ses paroles ajoutoit à sa douleur. «Écoute, dit-elle à Léonce, le

jour baisse; quand il fera nuit, nous serons plus tristes encore; je

voudrais cependant vivre jusqu'à l'aurore de demain; tu sauras

pourquoi je le voudrois. Fais venir dans la chambre à côté de la

mienne, cet orgue dont les sons harmonieux ont attiré notre attention

l'autre jour: j'ai toujours pensé qu'il me seroit doux de mourir en

entendant une musique belle et simple. Oh! je suis plus heureuse que

je ne l'espérois; je comptois tirer de moi seule les consolations que

ta présence me donnera. O mon ami! mets ta main sur mon coeur; ne

sens-tu pas qu'il bat doucement? je te le dis, je suis heureuse; mais

ne t'éloigne pas. Peut-être est-il barbare d'exiger de toi que tu sois

témoin de ma mort: mais nous avons toujours trouvé de la douceur l'un

et l'autre à nous pénétrer de notre amour; et quelque amer que soit

cet instant, si c'est celui où nous nous sommes le plus aimés, il ne

faut pas l'abréger.»

Léonce se leva pour ordonner ce que Delphine avoit demandé; il se

promena quelque temps dans sa chambre, tourmenté par le désir le plus

violent de finir sa vie avant que Delphine eût expiré, et se

reprochant néanmoins la cruauté qu'il y auroit à l'abandonner ainsi.

Pendant que ce combat absorboit ses pensées, la musique que Delphine

avoit demandée se fit entendre; et sa douceur pénétrant jusque dans

l'âme de Léonce, il put se jeter au pied du lit de Delphine, et

répandre, pendant long-temps, des torrens de larmes. Enfin, soulevant

sa tête, et regardant le malheureux objet de sa tendresse: «Céleste

créature, lui dit-il, que j'ai précipitée dans le tombeau, est-il vrai

que tu voies sans horreur ce coupable ami, plein d'orgueil,

d'irritation, d'injustice; mais cet ami, qui cependant n'a jamais

cessé de t'adorer, et qui, du jour où il t'a vue, n'a plus eu dans le

coeur un sentiment dont tu ne fusses l'objet? hélas! cet amour ne t'a

conduite qu'à la mort! Ange de beauté, de jeunesse, te voilà donc

frappée par moi, immolée par moi; peux-tu pardonner à ton assassin? et

s'il te rejoint bientôt, ton ombre indignée ne se détournera-t-elle

pas de lui?--Te pardonner, s'écria Delphine avec toute la force

qu'elle put rassembler, ah! ne m'as-tu pas tendrement aimée? Après un

tel bonheur, tu pouvois me causer de grandes peines sans épuiser le

don que tu m'as fait, sans en effacer la reconnoissance; tu m'avois

aimée, tu m'aimes encore, toutes les jouissances du coeur subsistent

encore pour moi; je n'ai pas un sentiment amer, pas une inquiétude, je

m'endors, et voilà tout. Ah! Léonce, cesse de t'accuser; mais si tu

m'accordes quelques droits sur les volontés, jure-moi de me survivre,

jure-le devant Dieu, désormais l'unique protecteur de ton amie, et ne

l'irrite pas contre nous deux, en trahissant tes devoirs et ta

promesse!--Va, lui dit Léonce, je pourrois te tromper, pour rendre tes

derniers momens plus calmes; mais toi, qui oses me demander de vivre,

réponds-moi, supporterois-tu l'existence, si c'étoit moi que tu visses

sur ce lit de douleur?» Delphine se tut un moment; mais bientôt après,

désespérée du trouble qu'elle avoit montré, elle s'efforçoit avec

agitation et avec crainte, de dissimuler la cause de son silence: «Ne

cherche pas à cacher ta pensée, noble Delphine, reprit Léonce; dans

toute la force de ton esprit, jamais tu n'en eus le pouvoir, et ta

touchante foiblesse me laisse plus facilement encore lire au fond de

ton âme. Mais écoute-moi: Je conduirai Isore près de ton amie, et

j'irai servir ensuite dans le parti que je crois le plus malheureux et

le plus juste; n'exige rien, ne demande rien de contraire à ce projet;

et si j'ose encore en appeler à l'ascendant que j'avois sur toi, ne

prononce pas un mot sur une résolution invariable.» Le respect que

Delphine avoit toute sa vie ressenti pour Léonce, lui imposa même

encore dans ce dernier moment, et elle espéra d'ailleurs que Léonce

retrouveroit à la guerre un genre d'intérêt qui pourroit le rattacher

à la vie.

Une grande partie de la nuit s'étoit déjà passée, et plusieurs fois

Delphine étoit tombée dans des évanouissemens si profonds, qu'on avoit

craint de ne pouvoir la ranimer. En revenant de cet état, elle dit à

Léonce: «Je vais me lever, pour m'approcher de la fenêtre; je voudrois

encore revoir le soleil.» Léonce s'éloigna quelques instans; Delphine

fit placer son fauteuil en face du jour, qui ne devoit pas tarder à

paroître. Au moment où Léonce rentroit, l'orgue qui s'étoit souvent

fait entendre pendant la nuit, de distance en distance, exécuta une

marche que Delphine et Léonce reconnurent à l'instant pour celle qui

avoit été jouée dans l'église, lorsque Léonce et Matilde alloient

ensemble à l'autel. «Ah! c'en est trop, s'écria Léonce; cessez,

répéta-t-il avec les cris les plus sombres, cessez!» La musique

s'arrêta; Delphine, que cet air avoit aussi vivement émue, se remit

bientôt cependant, et dit à Léonce: «Mon ami, pourquoi ce désespoir?

pourquoi repousser le souvenir que le ciel nous envoie dans ce moment?

Ne dois-je pas reconnoître sa bonté dans le hasard qui me rappelle ce

que j'ai souffert de plus cruel pendant la vie, au moment où je dois

braver la mort. Ah! depuis l'époque terrible et solennelle de ton

mariage avec Matilde, ai-je goûté un seul jour de véritable bonheur?

pourquoi donc ces déchiremens? pourquoi ce désespoir? mon ami, mon

ami! entends encore ma voix mourante; ne repousse pas cette main qui

s'avance vers toi; retiens, si tu peux, le reste de chaleur qui

l'anime encore.» A ce mot, Léonce, qui étoit tombé à terre, se releva,

prit cette main, et la réchauffa contre son coeur; il sembloit se

flatter, dans son ardeur, de prolonger ainsi l'existence de Delphine:

elle fit signe à la femme qui la servoit de lui donner l'anneau

qu'elle avoit reçu de Léonce, et qu'elle ne pouvoit plus porter depuis

quelques jours, à cause de son extrême maigreur; elle le mit à son

doigt, et dans ce moment les rayons du soleil commencèrent à pénétrer

dans sa chambre. «Reconnois-tu cet anneau, dit-elle à Léonce, et te

rappelles-tu quand je l'ai reçu de toi? de même l'aurore commençoit à

paroître, de même tu étois à mes pieds; tu jurois alors d'unir ton

sort au mien; eh bien! l'accomplissement de ta promesse n'est que

retardé. O Dieu! dit-elle en se soulevant sur le bras de Léonce, ce

soleil que vous envoyez pour saluer mes derniers instans, il fut

témoin du plus beau moment de ma vie; il sembloit alors éclairer pour

moi tous les plaisirs de la terre; puisse-t-il maintenant me tracer ma

route vers le ciel! O Léonce! Léonce! le nuage s'élève, je ne te vois

plus; es-tu là? Adieu.» Léonce prit Delphine dans ses bras avec des

convulsions de douleur; il l'appela, répéta son nom, lui adressa les

paroles les plus passionnées; elle parut les entendre encore,

tressaillit, et expira.

Un mois après, Léonce, ayant recouvré quelque force, conduisit Isore à

l'infortunée mademoiselle d'Albémar, qui ne pouvoit survivre à

Delphine que pour accomplir ses dernières volontés; il se rendit

ensuite immédiatement à la Vendée, et se fit tuer à la première action

où il se trouva.

O mort! ô douce mort! quel bien vous faites à ceux qui s'aiment,

lorsqu'ils sont pour jamais séparés!

Delphine · 第 295 / 322 题